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dimanche 21 octobre 2018

Le regard du jardin


À l'origine, il y avait de la terre, des cailloux, des arbres et un gribouillis de plantes revêches. Une friche que mon regard ambitionnait de révolutionner.  Je voulais changer un monde, créer à l'envie, modeler la terre et la flore comme on sculpte la glaise. À l'évidence, pensais-je, il me suffirait de tout enlever ; jeter le nuisible, l'inutile, le superficiel, pour ensuite remettre, dans le bon ordre, ce qui allait ensemble ; et enfin planter du neuf. Bien sûr, cela prendrait du temps, mais un jour viendrait où je régnerais en maître sur des mixed-borders aussi dévoués que florissants. Un monde à mon goût, à ma mesure, à mon service. 

petite fille devant l'escalier
L'exemple de la nature : au commencement, il y avait un escalier à gravir

Enfin... ça, c'était le plan initial. La vérité, c'est qu'il ne reste à peu près rien aujourd'hui de cette feuille de route. Deux ans ont passé ; les eaux de l'Orge ont coulé comme avance la nature, adagissimo, sans hâte ni doute. Deux ans ont passé, et je suis obligé de reconnaître que c'est mon jardin qui m'a transformé - l'inverse n'étant vrai que dans une infime mesure. Deux années dont je vais vous confier l'essence.

J'ai d'abord tenté de contredire mon jardin, de lui imposer ma vision finalement très citadine de ses formes et couleurs. J'ai presque immédiatement essuyé un refus courtois mais ferme.


taraxacum en fruits
Ne dit-on pas : libre comme Taraxacum officinale essaimant au vent...?

Il est comme ça, mon jardin : farouchement libre. Il veut des pissenlits dans son gazon, et des plantains pour leur tenir compagnie. Il aime les achillées qui se faufilent dans les allées... mais pas dans les massifs. Il est généreux à l'excès ; il déteste le vide entre les vivaces, alors il invite les adventices à venir y poser leurs racines. Il est acide là où je l'aurais voulu basique, calcaire lorsque je l'aimerais acide. 


trèfle camomille achillée
Pour une pelouse, c'est un pelouse : trèfle, achillée, Camomille Romaine... et un zest de gazon.

Il cultive sa liberté comme la plus précieuse de ses fleurs. Tout simplement.

J'ai compris que je devais l'écouter, le sentir, l'observer. J'ai réalisé que je ne voulais pas d'un jardin qui s'en irait avec le jardinier lorsque la nature reprendrait ses droits. J'ai senti que les arbres avaient une histoire à me raconter. Et qu'ils la raconteraient un jour à d'autres que moi. Ce n'est qu'à partir de ce moment que j'ai entendu le murmure des racines, perçu le souffle des graines baladeuses, démasqué le tumulte qui se cachait derrière les pierres. 

linium tenuifolium dans la nature
Divine surprise cachée au hasard d'une promenade : Linium tenuifolium

J'ai cessé de m'imposer ; je me suis laissé apprivoiser.  

J'ai accompagné mon jardin, je l'ai caressé dans le sens des vents et des sols, amendé, enrichi, fleuri à sa juste mesure. J'ai peint ma toile en respectant la matière sous mes doigts. Un jardin naturel : oui, et oui encore ! comment peut-il en être autrement ? Que serait un jardin sans la nature ? Que serait-il - d'autre qu'une coquille vidée de sa substance par l'homme, son faux-ami, d'un coup d'aiguille dans le dos ?

J'ai donné à mon jardin un peu de mes mains, je lui ai prêté mon imagination. En retour, il a transformé mon regard. Il a fait neuf mon esprit. Sans heurt. Doucement ; saison par saison, feuille après feuille, d'une fleur l'autre ; avec l'infinie délicatesse des sèves olympiennes. 

Acte 1 : se protéger


La nature m'a rattrapé par la manche de l'humilité. Je me suis laissé guider par sa force. J'ai posé les genoux au sol, approché mon visage de la terre. J'ai troqué mes rêves marmorréens contre la franchise de l'humus. J'ai découvert l'odeur de la plante sous la fleur, de la terre sous la feuille, l'effervescence de la faune qui se promène quand nous ne faisons que nous affairer.


Acte 2 : la nature s'ouvre au jardinier de confiance

Le jardin est une émanation de la nature qu'il est prétentieux de prétendre dompter tout à fait. Et puis, je crois que ce serait la meilleure manière de passer à côté du plaisir de jardiner.

Jardiner est un art délicat. Jardiner est un arbre aux mille branches. Y a-t-il autant de jardins que de jardiniers ? Ou chaque jardin n'est-il pas au fond l'expression singulière d'une seule et même nature ? Comment jardiner sans trahir, bêcher sans blesser, cultiver sans brusquer ? Jardiner, n'est-ce pas au fond, tout simplement, inviter la nature chez soi, cheminer avec elle et l’habiller, sans l'abîmer, d'un rien de notre poésie ?

scabiosa columbaria en sa nature
Dans la nature, l'originale : Scabiosa columbaria

scabiosa butterfly blue dans son  jardin
Dans mon jardin, sa cousine invitée : Scabiosa columbaria 'Butterfly Blue'
Je ne prétends pas avoir de réponse à ces questions. Ce que je sais, en revanche, c'est que mon jardin est devenu pour moi l'antichambre d'une nature plus grande. 

Ce n'est pas un appartement témoin, mais un hôte à qui je dois tous les égards, et qui en retour me prend par la main pour m’emmener, le pied léger, loin de mes murs, de mes contraintes et de l'idée que je pensais détenir de la vérité.


Acte 3 : offrir un dernier présent pour la route.






lundi 17 septembre 2018

Les saveurs du lundi

Aujourd'hui, j'ai décidé de partager avec vous une recette qui m'est chère. Il s'agit de mon célèbre velouté de lundi au dimanche. 


achillée et tanaisie sur soleil couchant
Un dimanche couchant...

Comme nombre de mes recettes, je la tiens de ma famille. Pas de ma grand-mère, comme souvent, mais de mon jeune, impétueux et adorable fils. Oui, je la tiens de mon tendre petit chef, qui la tient lui-même de son amour de la vie. Nul ne sait cuisiner les lundis comme lui ! 

Cette recette, bien sûr, vous pouvez l'adapter à votre goût, ou même l'oublier si vous n'en avez pas l'utilité. Certains n'ont pas besoin de recette pour accommoder leur lundi, là où d'autres, comme moi, ne refusent pas un petit coup de pouce au moment de plonger dans le bain glacé de la nouvelle semaine.

Du lundi...


Vous l'aurez deviné, l'ingrédient de base de notre recette est... le lundi. Tout simplement ! Vous noterez que c'est un ingrédient particulièrement disponible et bon marché. D'ailleurs, je le trouve un petit peu trop disponible, ce lundi. J'ai l'impression de le voir chaque semaine. Pas vous ?


roseaustin lady of Shalott
Arrosons donc ce lundi ! (David Austin - Lady of Shalott)

Choisissez un lundi conforme à sa réputation : l’œil triste et le teint terne, au morne dessein et porteur du germe de l'ennui. Un peu comme... aujourd'hui, par exemple ! Aujourd'hui sera parfait ! Maintenant, prenez votre lundi dans vos mains, fermement, sans détourner votre regard de son aspect peu engageant.

Ne le grondez pas, c'est inutile : votre lundi n'a pas choisi de l'être. S'il avait eu le choix, il serait certainement devenu un dimanche ensoleillé ou un samedi oisif. Mais le destin avait d'autres projets pour lui, alors il n'a eu d'autre choix que de se glisser dans son costume sombre et étriqué. Pas étonnant après ça que votre lundi soit déçu et revanchard !

À présent, secouez-le doucement pour le débarrasser de ses ornements maussades. Ayez la main toujours tendre. Passez-le sous l'eau de pluie, délicatement, comme vous rinceriez un légume du jardin. À bien y regarder, vous verrez briller derrière sa peau terreuse la noblesse de son cœur.

Y a-t-il un dimanche sous ce lundi ?

...Au dimanche

 

Maintenant, il va bien falloir le cuisiner, ce lundi. Pour cela, un seul ingrédient suffit. Un seul, oui, mais pas n'importe lequel ! Une épice à la saveur inimitable, acidulée, douce et salée à la fois. Cet ingrédient, cette épice, c'est la fantaisie ! Attention, cependant : elle doit être de premier choix et d'une fraicheur irréprochable. L'idéal est de la récolter le dimanche soir, car c'est à ce moment qu'elle rayonne avec le plus de force.

Oui, le premier secret d'un lundi réussi, c'est un dimanche soir serein et joyeux.

Si l'on n'y prend  pas garde, le dimanche soir est souvent annonciateur du lundi. Et oui... il faut donner le bain aux enfants dès la fin de l'après-midi, préparer les cartables en avance, etc. Bref, il faut entrer dans son lundi avec une douzaine d'heures d'avance. C'est fâcheux.


carolyn knight rose by david austin
Dans le creux de notre main, la fantaisie (Carolyn Knight Rose - David Austin)


Notre recette consiste précisément à éviter ce piège. Ainsi, dès que frémissent dans l'air les premiers signes du lundi, le fiston me prend la main et m'entraîne au jardin. Nous filons courir entre les plates-bandes en riant, les boucles offertes au vent. Nous nous émerveillons de la beauté des roses, ramassons quelques carottes pour le dîner. 


roses ancienne andrée eve minerva
Belle comme un dimanche : Minerva (Martin Vissers 2004, distribuée par André Eve)


Nous récoltons la fantaisie en même temps que nous la semons. Nous en remplissons nos poches, nos pupilles et papilles, notre cœur, nos rêves à venir. Surtout, nous nous amusons. Nous jouons comme seuls jouent les enfants ; nous jouons sans aucune préoccupation de l'heure qui suit.

C'est de cette fantaisie qu'il faut parfumer chaque lundi. 

Pour la dose, je vous laisse juge : à chacun sa sensibilité, son goût, ses envies, ses couleurs ! Certain vont la saupoudrer, la main légère et le cœur joyeux. Moi, je vide le pot. Et je m'assure ainsi de commencer la semaine légèrement, le sourire de mes meilleurs songes accroché à mes lèvres.


Cultiver ses dimanches... (Physostegia virginiana 'Van Wassenhove', rudbeckias, Crinodendron hookerianum en pot)

Armé de son imagination, on peut déceler dans le plus ingrat des lundis un arrière-goût de dimanche.

Enfin, pour affirmer cette saveur, il suffit de répéter l'étape 1, celle du dimanche, sans relâche. À peine rentré chez soi, le lundi soir, il faut sortir, rire, cueillir, sourire et chanter, danser sans far, danser de joie.

Car le second secret du lundi réussi, c'est le lundi lui-même.

À présent je vous laisse : je dois profiter de mon lundi...




dimanche 17 décembre 2017

L'automne en apnée

Pour un automne, ce fut un automne. 
Un automne carabiné.

Nous étions en septembre et j'avais derrière moi une pleine année d'échauffement. Saison après saison, j'avais travaillé mes bêchage, sarclage, semis, plantation, arrosage, palissage. J'avais potassé mes classiques, répété ma gestuelle face au miroir. Je m'étais préparé comme pour un marathon.


cardiandra déclinant
Derniers éclats de l'été déclinant

Jusqu'à me juger prêt et fin prêt, au milieu de l'été. Jusqu'à attendre la rentrée comme on attend le top départ de la course de sa vie. Jusqu'à attendre l'automne avec l'impétuosité d'une abeille guettant les signes du printemps. Inutile de vous dire que j'ai surveillé la première feuille morte qui se détacherait de l'arbre pour choir à mes pieds. Le doigt sur le manche de la bêche, prêt à faire feu de tout bois. Les yeux grand ouverts, sans ciller - pour ne pas rater le moment. LE moment. Celui qui réunirait les conditions météos, la texture de la terre, l'hygrométrie idéale ; le moment qui contiendrait dans l'éternité d'une seconde l'étincelle de l'instant.

comme l'araignée sur sa toile
Attentive, patiente, efficace...

Quand il est arrivé, cet instant entre les instants, j'étais prêt. Fin prêt. Affuté comme ma meilleure serpette. L'âme, le corps et l'esprit dirigés vers un même objectif : faire de la friche de mon jardin un œuf prêt à éclore. Impatient à l'idée de m'attaquer à la réalisation d'un "avant-après" comme on aime en admirer sur les blogs. 

Cet instant aux airs de faux-départ, croyez-moi, je ne l'ai pas loupé.

À vos bêches, prêt, partez ! C'est arrivé un soir. Un soir, j'ai su que le matin qui dormait dans la pénombre était le bon. Qu'au saut du lit la lune dirait au soleil : "Bon courage pour ta journée : c'est LA journée, il va falloir être à la hauteur". 


arbre nocturne
Et que frémissent les feuilles

Ce soir-là, tiré par la manche de l'intuition, je m'en suis allé trainer mes souliers dans le baldaquin des astres assoupis, d'un pas délicat, en prenant garde à ne pas réveiller le jour qui dormait. Une balade comme une retraite aux étoiles. Pour apprécier le calme avant la tempête qui bientôt se lèverait. Dans le velours de la pénombre, j'ai apprécié la souplesse de la terre, respiré à plein poumons l'humidité parfaite, goûté de mes pupilles gourmandes la lumière des cieux dénudés. Les nuages étaient partis se promener et j'ai suivi leur exemple. 

J'ai glissé dans la nuit. J'adore la nuit. Certaines fleurs dorment sagement et d'autres restent ouvertes comme si elles défiaient le mouvement des planètes. Les marguerites qui gardent l'entrée de ma maison sont ainsi : rien ne saurait les impressionner - surtout pas l'obscurité, qu'elles caressent de leurs pétales.


chien et maître de concert
Nocturne pour jardinier et sa chienne


Alors voilà... le matin, j'ai adressé un clin d’œil à la lune déclinante et j'ai plongé dans l'automne. Et l'automne m'a englouti. Nous sommes le dix-sept décembre et je refais surface après une apnée jardinière de plusieurs semaines, un effort d'une vingtaine d'arbustes, d'une cinquantaine de vivaces, deux pelouses, trois allées de graviers, une dizaine de rosiers, huit massifs, deux-cents bulbes, quelques pots savamment disposés, une poignée d'arbres fruitiers prêt à satisfaire l'appétit d'oiseaux enfants affamés. Ce sont à présent mes mains qui sont en friche, mon dos qui m'envoie des SOS, mes avant-bras qui ne répondent plus à mes appels. J'ai recopié cent fois : on ne doit jamais oublier de faire ce que l'on aime par plaisir. Simplement par plaisir et joie intérieure.


Sous le soleil de la lune


Cette année l'automne a certes animé la flamme de ma joie intérieure, mais il m'a également apporté un peu de lassitude, un goût de terre un rien écœurant, quelque chose comme une goutte amère d'obligation dans le verre sucré du plaisir. Cet automne, j'ai jardiné à l'excès. J'ai aimé cela, mais j'aime tout autant la perspective du repos qu'annoncent les premières gelées.

sur son escabeau
Au boulot !


Pour un automne, ce fut un automne.
Un automne un peu trop dosé. 
Mais aussi une promesse de printemps éclatants.

Il est venu, enfin, le temps d'hiverner gentiment, entre écriture de ce blog, feux de cheminée, chocolats fumants et promenades entre les mahonias qui illumineront l'hiver comme un nuage d'été dans le gris des glaces matinales. Avec tant et tant de choses à raconter dans ma besace d'apprenti-scribe.


devant la cheminée
En attendant le chocolat


Chaque saison recèle dans son déclin le germe de celle qui lui succèdera. 







mardi 22 août 2017

Un jour, deux fleurs : Rudbeckia fulgida 'Deamii' & Persicaria amplexicaulis 'Pendulum'

rudbeckia et polygonum sont dans une plate-bande
Les délices de la cohabitation
Notre histoire commence, une fois n'est pas coutume, par une devinette. 


Deamii et Pendulum sont dans une plate-bande. Août survient et le soleil se fait timide ; qui reste-t-il ? 
- Les deux mon Capitaine !

Et oui, la Rudbeckia fulgida 'Deamii' et le Persicaria amplexicaulis 'Pendulum' ont en commun de s'épanouir au Nord de nos murs les plus ingrats, là où le soleil ne s'aventure pas souvent. Ce sont des vivaces facile à vivre. Elles partagent en outre la qualité de fleurir en continu de la fin juillet jusqu'à octobre. Un rêve, dites-vous ? Et bien oui, ça y ressemble fort. Mais loin de moi l'idée de verser dans la chronique botanique érudite. Fi donc de ces savantes caractéristiques et place au récit de deux vivaces en leur berceau : le jardin naissant d'un jardinier certes débutant (de chez débutant), mais amoureux éprouvé de ses fleurs.

Persicaria amplexicaulis 'Pendulum' : lumineuse, épis c'est tout


Sous le manteau ronflant de son patronyme latin se cache une jolie appellation populaire : c'est une renouée. J'userai donc du féminin pour la raconter. Notre renouée est bien une cousine de la mauvaise herbe du (presque) même nom, Persicaria maculosa. Allons, ne l'en blâmez pas : après tout, nombre de familles ont leur lot de cousins un peu envahissants, non ? Mais si, vous savez, ces énergumènes qui se font remarquer pendant les mariages et que l'on oublie le reste de l'année.

Et bien, de la même manière, je vous propose d'oublier ce que nous croyons savoir des renouées, ce terme ambigu, à cheval sur plusieurs genres de la famille des Polygonaceae. Car la nôtre est assurément une fleur d'ornement. Elle est d'un magnifique rouge carmin. Enfin, selon le pépiniériste qui me l'a offerte dans un élan d'amour floral (et de son prochain).

J'imagine qu'il a dû omettre d'aviser sa progéniture de ce fait, ce qui expliquerait qu'elle eût pris des libertés avec sa teinte supposée. En effet, dans mon jardin - qui est à présent le sien - point de carmin : 'Pendulum' est d'un rouge violacé tirant sur le rose. Une couleur vive et intrépide. 

une abeille butine un polygonum. On la comprend.
Je ne suis pas le seul à apprécier 'Pendulum' !

Après quelques recherches, j'ai réalisé que mon ami pépiniériste avait dû se mélanger les plantoirs et confondre ma 'Pendulum' avec l'une de ses sœurs (quelle famille, décidément !). En effet, la robe qu'elle revêt en mes terres est parfaitement caractéristique du cultivar ; on la nomme "rose indien".

Ainsi parée, notre renouée offre un éclat unique à mon premier café de la journée - dont elle accompagne chaque gorgée d'un frémissement d'épis scintillants. C'est la fleur des petits-déjeuners réussis : timide mais rayonnante, d'humeur égale, endiablée sans être  endimanchée, toujours prête à accompagner le soleil dans sa conquête du jour. Elle est une beauté discrète et lumineuse à la fois. Infiniment raisonnable, ne réclamant que peu de soins... et me les rendant chaque matin au centuple.

La sœur copine numéro 2 lui offre parfois de l'accompagner dans les mondes imaginaires qu'elle ne cesse d'inventer. Sa simplicité lui plaît. C'est, dit-elle, "une parfaite fleur de voyage".

une renouée dans les cheveux d'une fillette
Quelque chose à déclarer ? Oui, une fleur. Et c'est tout ? Oui, c'est suffisant.

Le dernier présent de ma chère 'Pendulum' viendra avec l'automne : le rougissement pudique de ses feuilles caduques. Il me tarde de rougir avec elle devant pareil spectacle. 

Rudbeckia fulgida 'Deamii': d'or et de taille


Ses pétales jaunes vous attirent, son cœur noir vous avale. 'Deamii' est à n'en point douter une beauté généreuse, mi-ténébreuse mi-solaire. 

rudbeckia qui s'envole vers le soleil
Il est où, le soleil ? Il est où ?

Impossible de la rater dans son (ersatz de) massif. Elle entoure ma "mini-serre aux maigres courgettes" de son ostentation chaleureuse. 

Ses fleurs sont nombreuses, larges comme des soucoupes. Elle est de ces beautés qu'on n'approche qu'en chuchotant. Si la coriandre à son pied s'incline, c'est parce que sa tenue est celle d'une reine. Son port demeure donc altier en toute circonstance. Et si elle zigzague parfois, c'est pour mieux rejoindre le soleil. Quand ce dernier fait grise mine, elle le remplace d'ailleurs au pied levé. 

Sous ses faux-airs un peu snobs se cache le naturel d'une marguerite. Aussi, elle se laisse volontiers couper d'un coup de sécateur adroit par l'une et/ou l'autre des sœurs copines. Alors, à la faveur d'un bouquet, elle deviendra bouffée d'or fin, soleil d'intérieur et remède contre la mauvaise humeur. 

Seul inconvénient : aucun vase n'est assez beau pour elle. De la même manière, mon embryon de jardin ne sied guère à sa beauté... c'est pourquoi il me tarde de la diviser en automne pour le hisser jusqu'à sa hauteur. 

Seuls les cheveux d'une enfant sont un écrin adéquat pour son parfum d'insouciance.

rudbeckia dans les cheveux blonds d'une fillette
Tempête de soleil(s)

Il est là, son secret. 'Deamii' est une fleur comme les enfants en dessinent, sans modèle, à l'aveugle ; elle est la marguerite de nos enfances, celle que nous prenions le temps de colorier de notre plus beau feutre en veillant à ne pas dépasser. Elle est l'évidence faite fleur et nous pouvons la voir lorsque nous fermons les yeux, que nous soyons néophytes ou amateurs éclairés. 

Elle est la fleur que nous avons entre nous.

'Deamii' et 'Pendulum', 'Pendulum' et 'Deamii', vrais amies ou fausses ennemies ?


Chez moi, ces deux belles de jour se fréquentent ; mieux, elles sont voisines. Elles se touchent du bout des feuilles, jouent des coudes dans la brise, s’entremêlent parfois. L'imagination aidant, elles paraissent prendre le spectateur à témoin de leur charme respectif. Il est impossible de choisir. Enfin, je parle pour moi ! 

Les limaces, elles, ont choisi : elle fuient ostensiblement 'Pendulum'. La veinarde - et moi avec, qui profite de son feuillage intact.

A contrario, l'abeille qui nous a rendu visite hier a survolé 'Deamii', hésité, changé de cap, avant de se poser sur l'épi le plus charnu de 'Pendulum', qu'elle n'a quitté que repue. 

Oh bien sûr, tout ça n'est qu'une affaire de délices butinatoires, de chimie olfactive et de limaces errant sans but réel... mais tout de même, j'ai voulu y voir la preuve de la cohérence de la nature : les abeilles et les limaces ne sauraient avoir les mêmes goûts. Et pourtant, ce faisant, elles sont le témoin de la diversité de nos jardins. Et donc quelque part de sa beauté. Cela à parts égales, qu'on le veuille ou non.

Au fond, 'Deamii' et 'Pendulum' sont plus jolies ensemble que séparément. Lorsqu'une courte étendue de terre les embrasse dans un même mouvement, elles sont ordre serré et liberté légère, volupté et réserve ; un nuage de soleil au dessus d'un tapis de mille feux. Une beauté double ou plutôt multiple : oui, ensemble elles ont le charme de mille. 

J'ai demandé aux sœurs copines ce qu'elles pensaient de ces deux fleurs - elles qui savent encore penser sans arrière-pensée.  Elles m'ont répondu : j'aime quand la grande cache la petite et qu'on la voit quand même, et qu'on la voit mieux.

Que ne l'ai-je demandé plus tôt et reçu en cadeau, cette évidence que je ne cueillerai jamais plus - ou seulement dans le souffle de leur enfance, qui sait parfois faire résonner la mienne, loin, très loin, derrière ma sottise d'adulte.

mardi 15 août 2017

La drôle de cerise sur le presque gâteau

Au pays de notre jardin, un sémillant  proverbe dit : "Récolte pour huit, mange pour deux, et partage le solde avec ceux que tu aimes". 

Je bouture, tu boutures, il ne bouture plus


une fenêtre ouverte sur un jardin, des outils de bouturage.
Oh ! Ces gants sont encore chauds. C'est comme si leur propriétaire s'était envolé !

L'histoire commence au moment où, étant occupé à préparer mes boutures herbacées, une idée vint frapper à ma porte. 

La rhubarbe ! Bon sang mais c'est bien sûr : la rhubarbe !  

N'écoutant que mon sens des priorités, tel le chirurgien abandonnant son scalpel en pleine opération pour aller acheter un sandwich à la cafétéria de l'hôpital, je jetai ma serpette sur la table et décidai d'obéir à l'appel de mon ventre. Oui, il était plus que temps pour moi d'aller récolter la rhubarbe. 

Fidèle à mon esprit d'équipe, j'invitai la sœur copine numéro 1 à se joindre à moi, ce qu'elle accepta sans rechigner. Il faut dire que numéro 1, à l'instar d'un Jacques Cartier ou d'un Vasco de Gama, ne refuse jamais d'explorer le vaste monde - spécialement lorsqu'elle peut dénicher à cette occasion une gourmandise à l'intention de sa sœur copine. Elle est comme ça, numéro 1 : elle ne rentre jamais de voyage sans ramener dans ses valises un petit quelque chose, comme le firent naguère les Conquistadors avec leurs fameuses cagettes de pommes de terre. 

oeil vif et blondinet d'une petite fille vive et blondinette
L’œil vif et le cœur gonflé à bloc

Sans hésiter, la sœur copine deuxième du nom accepta de veiller sur les boutures en notre absence. Elle jura. Charité n'étant pas naïveté, elle nous fit jurer en retour de lui ramener un goûter de notre expédition. Nous jurâmes.

Naissance, vie et cueillette d'une rhubarbe


Au moment d'enfiler mes bottes mon esprit s'échappa un instant. Et tandis que mes mains cherchaient machinalement des lacets imaginaires, mes pensées changèrent de peau, jusqu'à se faire souvenirs. 

La rhubarbe..., rêvais-je...
 
Cette fameuse rhubarbe, je l'avais aperçue naissante au croisement de l’hiver et du printemps. Elle se hissait hors du sol, la tête ébouriffée, jeune pousse au cœur tendre, sa première feuille vert vif roulée en boule au creux d'un cocon rouge sang. Un petit miracle, inattendu et inespéré, avait pris racine dans le coin le plus reculé du jardin. Une haie défensive le protégeait des appétits entreprenants.

Tomber sur un trésor pareil, c'est un coup à vous donner des envies irrépressibles de compote. Seulement voilà, il n'y avait pas là matière à compote. Rien d'autre qu'une promesse. Alors je la décidai de la laisser tranquille, cette rhubarbe sortant de sa terre natale, et m'en retournai à mon observation du temps qui passe et des plantes qui poussent. 

Les anglais disent : wait and see. Mon aînée dit : laisse-moi grandir. Je fis les deux. Au fond, ça tombait bien : cette rhubarbe en devenir n'avait pas besoin de moi pour découvrir le monde. De mon côté, j'avais tant à observer qu'un printemps entier ne serait jamais suffisant.

Depuis ce premier regard, je n'avais pas trouvé - ou pris - le temps de visiter régulièrement ma rhubarbe. Par crainte, par superstition, par oubli ? ; un peu de tout cela je crois. J'avais ainsi raté une première récolte au printemps. Occasion manquée vaut-elle rupture des engagements ? Je n'aurais su répondre.

C'est pourquoi en me préparant pour ce rendez-vous j'avais une réelle appréhension. La réalité allait-elle se montrer à la hauteur de ses promesses (et de mes rêves) ? Allais-je être déçu, comme le sont souvent - et ce n'est là que justice - les hommes ayant imaginé pour leur progéniture un futur hors de sa portée ? L'outrage du temps aurait-il accompli son œuvre de désolation ? En un mot comme en cent : tomberais-je nez-à-nez avec un ersatz de feuille pendouillant sur une tige flétrie ?

Derrière le rideau d'épines


Je quittai ma rêverie et m'engageai résolument dans la forêt des pyracanthas, un cabas dans une main, un sécateur dans l'autre. La sœur copine exploratrice, que j'avais connu plus téméraire, fermait la marche "pour vérifier que les guêpes ne nous attaquent pas par derrière, Papa". Rusé. Et puis, au fond, on est jamais trop prudent.

Peu à peu, la végétation se fit moins dense. La lumière d'ouest vint caresser nos paupières engourdies. J'inspirai profondément et baissai les yeux. Aucune photo ne saurait témoigner de ce que fut ma joie à l'instant de découvrir cette mer de tiges qui s'entrelaçaient comme des lianes, ployant sous la charge de leurs immenses feuilles en forme de cœur - au point pour certaines de s'allonger sur l'herbe. C'était à n'en point douter un signe d'amour, que je comptais bien rendre ; amour de la surprise, de la cueillette, de la dégustation envisagée comme un inaliénable serment. Ma rhubarbe était à mes pieds, luxuriante, magnifique ; elle semblait se prélasser à l'ombre d'un Cryptomeria japonica 'Elegans' en compagnie de quelques pieds de menthe. 

rhubarbe, menthe, cryptomère : aux trois amis.
Cinquante nuances de vert
rhubarbe et ses tiges luxuriantes
Avec mes feuilles j'ai un charme fou
N'écoutant que notre joie sauvage, oubliant toute mesure, la première des sœurs copines et moi commençâmes notre récolte. Nous arrachâmes chaque pétiole d'un vigoureuse torsion à sa base, d'un geste sec, décidé, sans trembler. Nous les débarrassâmes de leurs feuilles et en remplîmes notre cabas à ras bord. Le dégradé nous donna le vertige. 
 
sac plein de rhubarbe prêt à embarquer sur un bateau
Et que vogue la cargaison de rhubarbe

Notre travail terminé, nous avions dans notre besace de quoi satisfaire l'appétit d'une famille entière. J'imagine que nos ancêtres devaient ressentir le même genre de sentiment lorsque après une bonne journée de chasse ils s'apprêtaient à rentrer dans leur grotte avec un mammouth dans le coffre de leur pick-up. 

Nous étions fiers et heureux. 

Nous laissions sur le sol un grand nuage de ces feuilles majestueuses que la toxicité rend impropre à la consommation. 

Elles nous serviraient pourtant dès le lendemain à concocter un de ces fameux purins de rhubarbe que tout le voisinage nous envierait bientôt. 

Séchées et à un dosage adéquat, l'anthraquinone qu'elles contiennent enrichirait notre pharmacie aux nets accents phytothérapeutiques (leur effet laxatif peut se montrer utile en cas de besoin).

Comme je l'ai écrit plus tôt en ces lieux, la nature semble prendre un malin plaisir à faire passer certains de ses joyaux pour des mauvaises herbes ou des "parties non comestibles de la plante".

 

La drôle de cerise sur le presque gâteau


Nous rentrâmes satisfaits. En fait, non : nous rentrâmes comblés. 

couteau, rhubarbe, casserole : bobo et bonheur
Rhubarbe ? Ok. Couteau ? Ok. Pansements ? Ok.

Nous sortîmes notre précieux chargement et le pesâmes en vue de l'homologation de notre record personnel. Il y avait exactement 3 kilos et 92 grammes de bonheur acidulé. J'aurais pu jurer que c'était à la décimale près le poids de mon âme. 

Nous débitâmes chaque tige en tronçons, sans nous presser, et nous prîmes ensuite le temps d'applaudir chacun de ces tronçons au moment où il rejoignait notre marmite. Sous les hourras de la foule, l'ensemble se vit adjoindre quelques dizaines de grammes de sucre de coco. Après un repos mérité (pour la rhubarbe comme pour nous) nous enclenchâmes la mise à feu. La cuisine toute entière se mit à résonner de délicieux glouglous : les amateurs connaissent cet inimitable bruit sous le nom de "chant de la rhubarbe". Nous ajustâmes la consistance avec le jus rendu par la macération, puis nous laissâmes tranquillement compoter le cadeau que nous avait offert notre jardin. 

Enfin, le feu éteint, nous nous servîmes deux grands bols. Ce premier service, privilège des cueilleurs, allait nous révéler sa saveur unique...

Quand brusquement, au moment de porter la première cuillerée à sa bouche, la sœur copine première du nom interrompit son geste et m'invita à la suivre. Elle avait le regard de celle qui repense à quelque chose. 

Sans un mot, elle fila tout droit vers l'escalier qui menait à la berge où nous avions ramassé notre rhubarbe, descendit quelques marches, en remonta une, sourit jusqu'aux oreilles, et m’enjoignit de l'y rejoindre. Au début, je ne vis rien. J'entrepris alors à me baisser, me baisser encore, jusqu'à porter mon regard à la même hauteur que ma petite fille.

fraise des bois pour qui sait la voir
Fraise des bois, offerte à qui saura la voir

Et c'est ici, sur cette marche de terre et d'herbe, que la vie m'offrit un cadeau unique : une minuscule fraise des bois cachée sous son chapeau de feuilles et parfaitement invisible pour qui ne se mettrait pas à sa hauteur. 

Nous la cueillîmes avec d'infinies précautions. La première des sœurs copines l'emporta dans le creux de sa petite main jusqu'à la cuisine où elle la déposa à la surface de son bol de compote. D'un ton grave, elle murmura comme pour elle-même : "ça, c'est la fraise sur la compote". 

Et elle appela sa copine de sœur numéro 2 et lui offrit de se régaler.

Avoir un jardin, pensai-je à ce moment, implique de savoir se mettre à la hauteur des fleurs.

jeudi 10 août 2017

Prêles-des-Champs et chant des prêles

deux paires de bottes et une pelle semblent attendre leur propriétaire
Grandes bottes pour grand bêcheur, petites bottes pour adorable petite bêcheuse...

L'attente


J'ai regardé mon jardin vivre quatre saisons durant. 

C'est long, quatre saisons, quand on a attendu quinze ans pour avoir un jardin. Ou plutôt, c'est ce que je pensais en entrant dans ce qui me paraissait une interminable antichambre des joies botaniques. Je le confesse : j'étais impatient d'en découdre avec ce jardin, mon jardin, conquis de haute lutte contre les mauvaises raisons qui m'avaient trop longtemps maintenu enfermé à l'intérieur du périphérique parisien. J'avais été comme un jardinier en cage. C'est pourquoi je trépignais dans mes bottes rutilantes. 

J'avais emménagé dans ma presque campagne à l'aube de l'automne, saison ô combien propice à l'enracinement des hommes et des plantes. Naïvement, je croyais rater ipso facto l'occasion de gagner une année. En réalité, j'étais en train d'en gagner plusieurs mais je ne le réalisais pas encore. J'attendais fébrilement que la terre bouclât son tour réglementaire de soleil pour m'élancer en courant dans mon nouveau terrain de jeu. Il m'arrivait de me réveiller la nuit avec une envie soudaine de bêcher pour faire jaillir quelques massifs multicolores du sol abandonné. Je me réveillais en sueur et lisais une douzaine de numéros de l'ami du jardin pour me remettre de mes émotions. 

Oui, j'avais des fourmis dans les mains et l'appel des fleurs résonnait chaque nuit dans mes rêves. Bon sang ! J'aurais vendu mon âme pour planter une simple marguerite.

Sonate en quatre saisons et cinq sens


Pourtant, j'ai su résister aux charmes vénéneux de mon impatience. Comment ? Et bien, en la promenant par la main. Ensuite, j'ai gentiment égaré cette impatience dans le courant de la rivière qui serpente sur le fil de mon jardin. Cette rivière dont je suis tombé amoureux, qui parfois menace de déborder et qui plus rarement met sa menace à exécution, grondant alors de fureur à l'unisson avec le ciel... et nourrissant ma terre de ses précieux passagers clandestins : les fertiles sédiments. 

une rivière s'apprête à déborder pour mieux nourrir la terre
La colère des cieux fait d'une rivière un fleuve...
Au bord de ma rivière, en écoutant la pluie battante sur l'eau claire, en regardant les feuilles naviguer comme des bateaux, en me saoulant du reflet du soleil à la surface, je les ai regardé passer, ces quatre saisons, l'une chassant l'autre, doucement, d'une averse conquérante, d'un flocon timide ou encore d'un rayon de lumière délicat sur un crocus endormi. 

Mieux, je les ai contemplées. 

Les mains dans les poches de mon tablier et le sourire aux lèvres. Je n'avais plus à aller au devant de mes rêves ; à présent, ils s'offraient à moi ; je les cueillais au hasard d'une promenade de rien du tout, d'une flânerie matinale, à la faveur d'un petit tour de mon petit monde. 

Au début, je faisais semblant d'avoir appris les vertus du temps qui s'étire, je me forçais un peu ; et puis, découverte après découverte, soleil après pluie et pluie après soleil, la joie la plus simple est venue remplacer les bonheurs complexes que je m'étais sottement promis. Sans y avoir été invitée, simplement parce que j'avais laissé la porte grande ouverte. La quiétude de cette nature, qui ne m'avait pas attendu pour s'épanouir, a su courber l'arc de mon sourire. 

Millimètre par millimètre, jusqu'à plisser le coin des yeux. 

Le chant des prêles


Devais-je à mon tour attendre ? 

Non, simplement regarder, sentir, écouter le vent ôter les feuilles de son chemin et dévoiler ça et là quelques merveilles.

Contempler. 

Contempler à pleins yeux, à nez curieux, à peau touchante. Écouter les bruissements des bambous chatouiller mon oreille. Le chœur de l'eau rencontrant continuellement les mêmes pierres, sans jamais se lasser. Goûter chaque instant. C'était la seule façon de savoir ce qui se cachait sous les feuilles. 
une capucine adorable et timide se cache derrière le foulard de sa feuille
Qui va là ? Je te vois, gracieuse capucine.

C'est ainsi que j'ai rencontré une charmante famille d'iris au détour d'un parterre de chardons, surpris des pivoines qui s'abritait pudiquement derrière un laurier palme pour enfiler leur vêtement de printemps, admiré une capucine jouant à cache-cache derrière ses feuilles ; c'est ainsi que j'ai vu, de mes yeux vu, s'abattre sur le flanc de mon jardin une vague de fraises des bois ; c'est ainsi que je me suis baigné dans cette mer de merveilles, sur le dos, découvrant la cime d'un frêne colonnaire dissimulé entre un épicéa malpoli et quelques aubépines mordeuses de chevilles, trop timide pour que je le visse d'un autre point de vue.
Vous l'entendez ? Oui, le chant des prêles...!

Oh, bien sûr, pour observer tout ça, il m'aura fallu supporter de laisser pousser quelques adventices, beaucoup de prêles et autant d'orties. Quelle importance ? Non, quelle aubaine ! 

Reminéralisantes, anti-inflammatoires, diurétiques, prêles et orties sont des trésors que nous offre la nature (et je ne cite là qu'une de leurs nombreuses indications, communes ou particulières, qui pourraient faire l'objet d'articles spécifiques).
Les prêles ont une voix de sirène pour qui sait les écouter. J'en avais assez pour transformer le plomb en or - vert - : bientôt, je mijotai fièrement assez de purin pour satisfaire mes plants de tomate, dont l'adolescence aiguisait l'appétit. Par un de ce ricochet dont la nature a le secret, la prêle est ainsi devenue tomate et je me suis vu magicien. 

L'alchimiste, témoin du monde qui s'étire


Il y a dans le cœur de chaque jardinier(e) un(e) alchimiste qui feint de s'ignorer. Qui sait voir la poudre d'or dans le ciel, par-delà la cime des arbres, qu'il pleuve, vente ou que le soleil étincelle. Et aussi - mais là je ne parle que pour moi - un contemplatif contrarié que seule la nature saura révéler. 

de la poudre d'or comme un feu d'artifice dans le noir du ciel
Pour une poudre d'or, c'est une poudre d'or !

Je m'efforcerai de ne pas oublier le chant des prêles quand la tentation de me montrer trop directif envers mon jardin me tapera sur l'épaule. 

Je m'en fais ce soir, devant témoins, la promesse solennelle : je consulterai toujours la nature avant de l'infléchir - ou simplement de la réfléchir.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...