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| Regardez, au fond, on dirait...oui, une petite fille ! |
Il se murmure
que pour réussir sa vie un homme/une femme doit avoir planté un arbre,
eu un enfant et écrit un livre. Vaste programme, n'est-ce pas ? Pour la
petite histoire, cette phrase est souvent attribuée à Compay Segundo,
plus rarement à un vieux sage indien, et parfois - à l'instar de 9
citations sur 10 - à un vieux sage chinois. Généralement,
c'est Lao Tseu qui s'y colle. De façon générale, Lao Tseu est très
accommodant pour colmater les trous de mémoire.
Exemple : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle brise le moine
avant qu'il n'ait eu le temps d'ôter son habit" comme le
disait...heu...heu...ah oui, comme le disait Lao Tseu ! Et hop, ni vu
ni connu, vous pouvez être sûr que personne ne songera à contester un
type aussi vieux et sage que Lao Tseu en personne.
Mais je m'égare. Nous disions : planter
un arbre et avoir un enfant. En ce qui me concerne, j'ai fait les choses
dans le désordre et commencé par vivre la merveilleuse aventure de la
parentalité. Plus exactement, je suis en plein dedans. Mes chères têtes
blondes occupent tout l'éventail de la prime enfance, des dix-huit mois
du benjamin aux presque onze ans de l'aînée. Je m'occupe d'eux avec
toute la tendresse dont je suis capable ; en retour, eux s'occupent
d'éparpiller mes certitudes aux quatre vents - pour mon plus grand bonheur. L'année
dernière, après douze ans d'appartement parisien, j'ai enfin connu la
joie d'acquérir une maison. Oui, une de ces maisons de village dans
laquelle la tradition veut que l'on élève ses enfants, au calme, loin de
la fureur bétonnée de la ville. Je l'ai choisie simple, ni neuve, ni véritablement ancienne - sensiblement de mon âge -, balafrée de quelques menues
cicatrices qui racontent sa terre aux profondeurs glaiseuses ; je l'ai aimée ainsi, discrète
mais chaleureuse, et accueillante avec sa cheminée et sa balançoire se
balançant au vent. Cela dans un jardin de rêve. Enfin, de rêve... Plus
exactement : un jardin que j'ai rêvé splendide.
D'autres yeux que les miens l'auraient vu tel qu'il paraissait : mal
entretenu, parsemé ça et là de quelques fleurs misérables tentant de
survivre parmi les thuyas ; en quelque sorte, le brouillon raturé d'un jardin mal peigné.
Mais moi, ce jardin qui allait devenir
mon jardin, je l'ai vu tel qu'il était, avec sa rivière en contrebas, sa
longue berge verte, sa terre fertile, son odeur d'humus, ses
expositions éclatées aux quatre points cardinaux. Je l'ai vu tel qu'il deviendrait, un écrin pour
mes chères agapanthes, l'hôte idéal d'un camphrier aux mille cabanes, un
faiseur d'hydrangéas rois ; j'ai imaginé ce que j'y bâtirai, un
escalier charmant, un jardin d'ombre et de pétales par dessus les épines, des allées
de gravier serpentant dans le parfum des roses, une haie gourmande, une
rocaille brûlante et colorée, un muret à habiller, un potager en
cascade, un bassin exotique, beau comme un défi au climat d'Île de
France. J'ai fermé les yeux et vu mes enfants y jouer et, entre deux jeux, apprendre à aimer les
fleurs, arroser les pieds des noires de Crimée, connaître les saisons, s'accommoder du temps qui passe, qui passe sans qu'on puisse le pousser
dans le dos ni le retenir par la manche, s'étendre dans l'herbe et ne
rien faire qu'écouter le vent caresser les
feuilles. J'y ai vu mes rêves d'enfant, enfin, que j'avais tus trop
longtemps ; et alors j'ai su que ce jardin, en plus d'être partagé,
serait aussi mon jardin (presque) secret.
Avoir un enfant, planter un arbre ; puis
regarder la vie s'épanouir ; créer un monde dans le monde, le rendre un
tout petit peu meilleur.
J'ai attendu quatre saisons pour
connaître mon jardin, une pleine année de sommeil, de réveil, de vie, de contemplation, d'observation, de curiosité et... de patience.
Au cours de cette année, j'ai regardé, découvert quelques pivoines,
supprimé quelques thuyas, rien ajouté ou presque. Pas encore, pas sans savoir les trésors cachés sous les feuilles. J'ai simplement planté un camphrier, une poignée d'agapanthes,
quelques dents de Kyoto pour me mordiller le regard - juste de quoi me
sentir chez moi.
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| Elatostema umbellatum a.k.a "dents de Kyoto" a.k.a "je couvre le sol en une saison, baby" |
Avoir un enfant, planter un arbre... à
présent, je crois que je peux écrire un livre. Agapanthes et camphrier : un jardin de fleurs, d'arbres à cabanes ; un paradis d'enfants joueurs et jardiniers. Et dans ce livre, raconter mes enfants, leurs merveilleuses bêtises et leur gentillesse fulgurante ; et, à la page suivante, réfléchir mon jardin, le dessiner, le construire, le photographier, l'exposer délicatement, pas à pas, plante
après plante, l'écouter de tous mes yeux, murmurer dans le
creux de sa terre ; et, à la page suivante, recommencer... Je le ferai ici, avec vous qui n'êtes pas encore là
pour me lire, mais dont j'espère que vous vous sentirez bientôt, dans ce
jardin virtuel, comme chez un ami.
Geontran.