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mercredi 17 octobre 2018

D'une phrase une fleur #2 - Liriope muscari Ingwersen

Liriope muscari 'Ingwersen'


La surface de son vert se mit à pétiller de mille bulles violacées qui semblaient tout droit échappées d'un conte pour enfants.





(Le Liriope muscari 'Ingwersen' est une véritable vivace "couteau-suisse" : indifférente - ou presque - à l'exposition comme à la concurrence des racines, capable du supporter les hivers rigoureux comme les étés brûlants et desséchés, elle ne se montre jamais envahissante malgré son caractère cespiteux, et fleurit chaque année avec une fidélité sans faille. Elle sera aussi belle en bordure le long d'une allée qu'en tapis sous un arbre)

dimanche 9 septembre 2018

Les ombelles vagabondes

De peu de chose...

 

le torilis veille sur la ville
Torilis japonica veille sur le village

On ne me demandera jamais de choisir une fleur parmi toutes. Bien heureusement. Mais s'il m'était donné d'en emporter une, et une seule, pour m'en aller voyager dans les profondeurs d'une ville sans jardin, je crois que j'opterais, après une hésitation longue comme un jour de juin, pour une Ombellifère. Les botanistes aujourd'hui disent : une Apiaceae. Je cueillerais donc une Apiaceae, d'une caresse, en veillant à ne pas abîmer la plante. Je la choisirais au hasard et l'accrocherais à mon cœur. Au hasard, oui, car je les aime toutes. Sans exception. 

Je la renommerais aussitôt Ombellifère - n'en déplaise aux érudits - pour les deux ailes qu'elle donnerait à mon âme. Des ailes qui me protègeraient du sable devenu béton, de la terre tassée par les immeubles, de la fureur des fantômes enfermés dans les couloirs du métro. Ma fleur entre toute m'offrirait son ombre minuscule, et je me promènerais le long des rues sans craindre ce soleil mêlé d'asphalte qui étreint les villes jusqu'à l'étouffement.

...naît la candeur...


Les Ombellifères ont en commun une délicatesse naturelle et une âme de transformiste. Elles sont à l'aise sur le bord d'un chemin autant que dans un massif sophistiqué. Elles sont des fleurs de peu de chose et de beaucoup de grâce. 

petite ciguë dans le potager
Une Petite Ciguë, charmante, s'est invitée dans mon potager - danger !


Leur spectre s'étend de la gourmandise tranquille au danger vénéneux ; de la douceur d'une carotte sauvage, simple comme au saut du lit, les rayons en bataille ; à l'attraction vénéneuse de la ciguë, grande ou petite, empoisonneuse de philosophe et inspiratrice des poètes ; en passant par le charme musqué d'une angélique promenant sa saveur discrète dans un jardin de curé.



si belle, la carotte sauvage
Les très belles bractées (à la naissance des rayons) de la carotte sauvage (Daucus carota)

charmante... et dangereuse
Les non moins belles bractéoles (sous les ombelles d'ombellule) de la Petite Ciguë (Aesthusa cynapium)


Elles incarnent la spontanéité. J'aime savoir que le vent et le hasard seuls se sont entendus pour envoyer une graine d'ammi fleurir un carré de terre inculte de mon jardin où seule une vipérine avait osé pousser. Les Ombellifères sont ainsi : on ne les plante pas, on les reçoit du vent.

ammi majus et vipérine
Reçu du vent : Ammi majus, ami de sa vipérine
 

...de la candeur, naît la douceur


Merci, mes chères Ombellifères, qui balisez chaque jour, de vos ombelles d'ombellule, le parcours au goût d'allitération qui me mène de ma maison à la gare. Un Torilis japonica d'abord, fin et perché ; puis l'une de ces berces qui blessent parfois la peau qui les cueille ; un Buplèvre en faux, enfin, qui n'a de faux que le nom. 

gracieux et adorable torilis japonica
Torilis japonica, à la silhouette chaloupée
heracleum sphondylium
Délicieuse Heracleum sphondylium, Berce commune
 
en faux ? non mais oh !
Bupleurum falcatum, Buplèvre en faux. En faux ? Non mais oh ! et toi donc, travailleur du matin !

Oh ! il y a là de quoi oublier la parenthèse parisienne qui m'attend, pavée de rêve et d'évasion, jusqu'au moment du passage en revue effectué le soir venu dans l'ordre inverse du matin. 

Où que l'on soit, il y a toujours un compte à rebours pour nous offrir de nous retrouver. 3, 2, 1, exit la ville, place à la vie ! 

jolie feuille comme un chêne
Que j'aime ta feuille, ma berce !

Car c'est bien la vie, la vie seule et la vie victorieuse, qui vient à pas d'ombelle embellir chaque seconde de chacune de nos journées. 

La vie, tout simplement ; la vie qui nous dit : heureux, les jardiniers, jardinières, passantes et promeneurs, flâneuses et vagabonds, qui savent voir les trésors qui éclairent chaque mètre de leur marche !

dimanche 6 août 2017

Le papillon romanesco

Il était une fois un buddleia qui avait dû être majestueux un jour et qui l’était encore pour qui savait voir. L'homme le trouvait terni par les ans et promettait chaque année de le remplacer par un lilas. Les papillons, eux, se contentaient de l'adorer. Toute la belle saison, ils dessinaient autour de lui un halo bigarré. Alors, l'homme le trouvait beau et remettait à l'année prochaine l'heure - et l'heur - de le déraciner. Il faut dire que les papillons, en plus des yeux de velours qui sertissent leurs ailes - appelées ocelles -, possèdent un œil multiple et un odorat affuté comme une lame de Tolède, l'un et l'autre sensibles aux cadeaux de la nature. Particulièrement au charme des buddleias, qui sont de vrais pièges à papillons. 

Celui dont je vous parle n’échappait pas à la règle. Il les collectionnait sans partage, en bon séducteur. Il les avait tous. Tous les papillons du jardin... sauf un. Un petit papillon blanc étrangement entêté. Une âme de déserteur surmontée de deux ailes diaphanes piquées de petites ocelles noires.


papillon chou romanesco liberté
Libre, libre de tant de grâce, et où bon lui semble
Ce matin, en allant arroser mon potager avec ma fille, je l'ai vu qui se détachait dans le gris ensoleillé de l'aube. Impossible de le rater. Il volait à contre-vent autour de mon tout petit carré potager. Pendant que ses pairs s'enivraient des nectars buddleiesques, lui s’entêtait à tourner autour d'un très jeune chou Romanesco comme s'il avait voulu l'enturbanner d'un fil invisible ; il tournait, tournait encore, jusqu'à connaître par cœur chaque détail de la tige, chaque dessin du feuillage. Sur la plante objet de toute son attention, point de méristème ; non, simplement une tige un peu maigre et quatre feuilles : pas de quoi concurrencer un buddleia au sommet de son art. Pourtant le petit papillon blanc restait irrémédiablement fidèle à son chou. Je l'ai regardé presque une heure durant. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de superbe et pathétique dont je ne pouvais me détacher. Le papillon est passé sous une feuille et s'y est arrêté un instant pour mieux reprendre son ballet. Je ne savais pas quoi penser de ce boléro absurde. Ma fille sourit et me pris la main : "c'est si gentil de décorer notre chou qui n'est pas encore arrivé".

Et soudain j'ai compris. Ce papillon danserait à cet endroit jusqu'à sa mort. S'y éteindrait de fatigue. Alors, la nature érigerait le plus beau des mausolées : du centre de la plante naîtrait une phyllotaxie de fleurettes assemblées en spirale. Un dessin unique pour un papillon atypique. Tout près, un buddleia veillerait sur sa mémoire, saison après saison, année après année. 

La morale de cette fable que m'a offerte mon jardin est la suivante : dans la nature, la permanence et l’éphémère, la fleur des champs et celle que l'on plante, le végétal et l'animal, ont une chose en commun, qu'il connaissent sans avoir besoin de la contempler, parfois même avant qu'elle ne naissent : la beauté, beauté classique ou beauté sauvage, attendue ou surprenante. 

La graine recèle la même beauté que la fleur épanouie. 

Nous, qui nous sommes émancipés de notre état de nature, nous qui nous croyons au dessus de la beauté, en réalité, nous ne faisons que courir après son mouvement.  

Mais nous avons le devoir de le faire au mieux.

(Et oui, j'ai beau aimer les choux, je ne parviens pas à détester leur pire ennemi : le redoutable Piéride du chou, qui est aussi et surtout une merveille de papillon, à la beauté sobrement somptueuse).

mardi 1 août 2017

(Re)créer un monde...

agapanthe bleu grise, fière face au vent, gardienne de sa plate-bande
Regardez, au fond, on dirait...oui, une petite fille !
Il se murmure que pour réussir sa vie un homme/une femme doit avoir planté un arbre, eu un enfant et écrit un livre. Vaste programme, n'est-ce pas ? Pour la petite histoire, cette phrase est souvent attribuée à Compay Segundo, plus rarement à un vieux sage indien, et parfois - à l'instar de 9 citations sur 10 - à un vieux sage chinois. Généralement, c'est Lao Tseu qui s'y colle. De façon générale, Lao Tseu est très accommodant pour colmater les trous de mémoire. Exemple : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle brise le moine avant qu'il n'ait eu le temps d'ôter son habit" comme le disait...heu...heu...ah oui, comme le disait Lao Tseu ! Et hop, ni vu ni connu, vous pouvez être sûr que personne ne songera à contester un type aussi vieux et sage que Lao Tseu en personne.

Mais je m'égare. Nous disions : planter un arbre et avoir un enfant. En ce qui me concerne, j'ai fait les choses dans le désordre et commencé par vivre la merveilleuse aventure de la parentalité. Plus exactement, je suis en plein dedans. Mes chères têtes blondes occupent tout l'éventail de la prime enfance, des dix-huit mois du benjamin aux presque onze ans de l'aînée. Je m'occupe d'eux avec toute la tendresse dont je suis capable ; en retour, eux s'occupent d'éparpiller mes certitudes aux quatre vents - pour mon plus grand bonheur. L'année dernière, après douze ans d'appartement parisien, j'ai enfin connu la joie d'acquérir une maison. Oui, une de ces maisons de village dans laquelle la tradition veut que l'on élève ses enfants, au calme, loin de la fureur bétonnée de la ville. Je l'ai choisie simple, ni neuve, ni véritablement ancienne - sensiblement de mon âge -, balafrée de quelques menues cicatrices qui racontent sa terre aux profondeurs glaiseuses ; je l'ai aimée ainsi, discrète mais chaleureuse, et accueillante avec sa cheminée et sa balançoire se balançant au vent. Cela dans un jardin de rêve. Enfin, de rêve... Plus exactement : un jardin que j'ai rêvé splendide. D'autres yeux que les miens l'auraient vu tel qu'il paraissait : mal entretenu, parsemé ça et là de quelques fleurs misérables tentant de survivre parmi les thuyas ; en quelque sorte, le brouillon raturé d'un jardin mal peigné.

Mais moi, ce jardin qui allait devenir mon jardin, je l'ai vu tel qu'il était, avec sa rivière en contrebas, sa longue berge verte, sa terre fertile, son odeur d'humus, ses expositions éclatées aux quatre points cardinaux. Je l'ai vu tel qu'il deviendrait, un écrin pour mes chères agapanthes, l'hôte idéal d'un camphrier aux mille cabanes, un faiseur d'hydrangéas rois ; j'ai imaginé ce que j'y bâtirai, un escalier charmant, un jardin d'ombre et de pétales par dessus les épines, des allées de gravier serpentant dans le parfum des roses, une haie gourmande, une rocaille brûlante et colorée, un muret à habiller, un potager en cascade, un bassin exotique, beau comme un défi au climat d'Île de France. J'ai fermé les yeux et vu mes enfants y jouer et, entre deux jeux, apprendre à aimer les fleurs, arroser les pieds des noires de Crimée, connaître les saisons, s'accommoder du temps qui passe, qui passe sans qu'on puisse le pousser dans le dos ni le retenir par la manche, s'étendre dans l'herbe et ne rien faire qu'écouter le vent caresser les feuilles. J'y ai vu mes rêves d'enfant, enfin, que j'avais tus trop longtemps ; et alors j'ai su que ce jardin, en plus d'être partagé, serait aussi mon jardin (presque) secret.

Avoir un enfant, planter un arbre ; puis regarder la vie s'épanouir ; créer un monde dans le monde, le rendre un tout petit peu meilleur.

J'ai attendu quatre saisons pour connaître mon jardin, une pleine année de sommeil, de réveil, de vie, de contemplation, d'observation, de curiosité et... de patience. Au cours de cette année, j'ai regardé, découvert quelques pivoines, supprimé quelques thuyas, rien ajouté ou presque. Pas encore, pas sans savoir les trésors cachés sous les feuilles. J'ai simplement planté un camphrier, une poignée d'agapanthes, quelques dents de Kyoto pour me mordiller le regard - juste de quoi me sentir chez moi.


Dent de Kyoto, couvre-sol remarquable en terre humide et ombragée
Elatostema umbellatum a.k.a "dents de Kyoto" a.k.a "je couvre le sol en une saison, baby"


Avoir un enfant, planter un arbre... à présent, je crois que je peux écrire un livre. Agapanthes et camphrier : un jardin de fleurs, d'arbres à cabanes ; un paradis d'enfants joueurs et jardiniers. Et dans ce livre, raconter mes enfants, leurs merveilleuses bêtises et leur gentillesse fulgurante ; et, à la page suivante, réfléchir mon jardin, le dessiner, le construire, le photographier, l'exposer délicatement, pas à pas, plante après plante, l'écouter de tous mes yeux, murmurer dans le creux de sa terre ; et, à la page suivante, recommencer... Je le ferai ici, avec vous qui n'êtes pas encore là pour me lire, mais dont j'espère que vous vous sentirez bientôt, dans ce jardin virtuel, comme chez un ami.

Geontran.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...