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mardi 15 août 2017

La drôle de cerise sur le presque gâteau

Au pays de notre jardin, un sémillant  proverbe dit : "Récolte pour huit, mange pour deux, et partage le solde avec ceux que tu aimes". 

Je bouture, tu boutures, il ne bouture plus


une fenêtre ouverte sur un jardin, des outils de bouturage.
Oh ! Ces gants sont encore chauds. C'est comme si leur propriétaire s'était envolé !

L'histoire commence au moment où, étant occupé à préparer mes boutures herbacées, une idée vint frapper à ma porte. 

La rhubarbe ! Bon sang mais c'est bien sûr : la rhubarbe !  

N'écoutant que mon sens des priorités, tel le chirurgien abandonnant son scalpel en pleine opération pour aller acheter un sandwich à la cafétéria de l'hôpital, je jetai ma serpette sur la table et décidai d'obéir à l'appel de mon ventre. Oui, il était plus que temps pour moi d'aller récolter la rhubarbe. 

Fidèle à mon esprit d'équipe, j'invitai la sœur copine numéro 1 à se joindre à moi, ce qu'elle accepta sans rechigner. Il faut dire que numéro 1, à l'instar d'un Jacques Cartier ou d'un Vasco de Gama, ne refuse jamais d'explorer le vaste monde - spécialement lorsqu'elle peut dénicher à cette occasion une gourmandise à l'intention de sa sœur copine. Elle est comme ça, numéro 1 : elle ne rentre jamais de voyage sans ramener dans ses valises un petit quelque chose, comme le firent naguère les Conquistadors avec leurs fameuses cagettes de pommes de terre. 

oeil vif et blondinet d'une petite fille vive et blondinette
L’œil vif et le cœur gonflé à bloc

Sans hésiter, la sœur copine deuxième du nom accepta de veiller sur les boutures en notre absence. Elle jura. Charité n'étant pas naïveté, elle nous fit jurer en retour de lui ramener un goûter de notre expédition. Nous jurâmes.

Naissance, vie et cueillette d'une rhubarbe


Au moment d'enfiler mes bottes mon esprit s'échappa un instant. Et tandis que mes mains cherchaient machinalement des lacets imaginaires, mes pensées changèrent de peau, jusqu'à se faire souvenirs. 

La rhubarbe..., rêvais-je...
 
Cette fameuse rhubarbe, je l'avais aperçue naissante au croisement de l’hiver et du printemps. Elle se hissait hors du sol, la tête ébouriffée, jeune pousse au cœur tendre, sa première feuille vert vif roulée en boule au creux d'un cocon rouge sang. Un petit miracle, inattendu et inespéré, avait pris racine dans le coin le plus reculé du jardin. Une haie défensive le protégeait des appétits entreprenants.

Tomber sur un trésor pareil, c'est un coup à vous donner des envies irrépressibles de compote. Seulement voilà, il n'y avait pas là matière à compote. Rien d'autre qu'une promesse. Alors je la décidai de la laisser tranquille, cette rhubarbe sortant de sa terre natale, et m'en retournai à mon observation du temps qui passe et des plantes qui poussent. 

Les anglais disent : wait and see. Mon aînée dit : laisse-moi grandir. Je fis les deux. Au fond, ça tombait bien : cette rhubarbe en devenir n'avait pas besoin de moi pour découvrir le monde. De mon côté, j'avais tant à observer qu'un printemps entier ne serait jamais suffisant.

Depuis ce premier regard, je n'avais pas trouvé - ou pris - le temps de visiter régulièrement ma rhubarbe. Par crainte, par superstition, par oubli ? ; un peu de tout cela je crois. J'avais ainsi raté une première récolte au printemps. Occasion manquée vaut-elle rupture des engagements ? Je n'aurais su répondre.

C'est pourquoi en me préparant pour ce rendez-vous j'avais une réelle appréhension. La réalité allait-elle se montrer à la hauteur de ses promesses (et de mes rêves) ? Allais-je être déçu, comme le sont souvent - et ce n'est là que justice - les hommes ayant imaginé pour leur progéniture un futur hors de sa portée ? L'outrage du temps aurait-il accompli son œuvre de désolation ? En un mot comme en cent : tomberais-je nez-à-nez avec un ersatz de feuille pendouillant sur une tige flétrie ?

Derrière le rideau d'épines


Je quittai ma rêverie et m'engageai résolument dans la forêt des pyracanthas, un cabas dans une main, un sécateur dans l'autre. La sœur copine exploratrice, que j'avais connu plus téméraire, fermait la marche "pour vérifier que les guêpes ne nous attaquent pas par derrière, Papa". Rusé. Et puis, au fond, on est jamais trop prudent.

Peu à peu, la végétation se fit moins dense. La lumière d'ouest vint caresser nos paupières engourdies. J'inspirai profondément et baissai les yeux. Aucune photo ne saurait témoigner de ce que fut ma joie à l'instant de découvrir cette mer de tiges qui s'entrelaçaient comme des lianes, ployant sous la charge de leurs immenses feuilles en forme de cœur - au point pour certaines de s'allonger sur l'herbe. C'était à n'en point douter un signe d'amour, que je comptais bien rendre ; amour de la surprise, de la cueillette, de la dégustation envisagée comme un inaliénable serment. Ma rhubarbe était à mes pieds, luxuriante, magnifique ; elle semblait se prélasser à l'ombre d'un Cryptomeria japonica 'Elegans' en compagnie de quelques pieds de menthe. 

rhubarbe, menthe, cryptomère : aux trois amis.
Cinquante nuances de vert
rhubarbe et ses tiges luxuriantes
Avec mes feuilles j'ai un charme fou
N'écoutant que notre joie sauvage, oubliant toute mesure, la première des sœurs copines et moi commençâmes notre récolte. Nous arrachâmes chaque pétiole d'un vigoureuse torsion à sa base, d'un geste sec, décidé, sans trembler. Nous les débarrassâmes de leurs feuilles et en remplîmes notre cabas à ras bord. Le dégradé nous donna le vertige. 
 
sac plein de rhubarbe prêt à embarquer sur un bateau
Et que vogue la cargaison de rhubarbe

Notre travail terminé, nous avions dans notre besace de quoi satisfaire l'appétit d'une famille entière. J'imagine que nos ancêtres devaient ressentir le même genre de sentiment lorsque après une bonne journée de chasse ils s'apprêtaient à rentrer dans leur grotte avec un mammouth dans le coffre de leur pick-up. 

Nous étions fiers et heureux. 

Nous laissions sur le sol un grand nuage de ces feuilles majestueuses que la toxicité rend impropre à la consommation. 

Elles nous serviraient pourtant dès le lendemain à concocter un de ces fameux purins de rhubarbe que tout le voisinage nous envierait bientôt. 

Séchées et à un dosage adéquat, l'anthraquinone qu'elles contiennent enrichirait notre pharmacie aux nets accents phytothérapeutiques (leur effet laxatif peut se montrer utile en cas de besoin).

Comme je l'ai écrit plus tôt en ces lieux, la nature semble prendre un malin plaisir à faire passer certains de ses joyaux pour des mauvaises herbes ou des "parties non comestibles de la plante".

 

La drôle de cerise sur le presque gâteau


Nous rentrâmes satisfaits. En fait, non : nous rentrâmes comblés. 

couteau, rhubarbe, casserole : bobo et bonheur
Rhubarbe ? Ok. Couteau ? Ok. Pansements ? Ok.

Nous sortîmes notre précieux chargement et le pesâmes en vue de l'homologation de notre record personnel. Il y avait exactement 3 kilos et 92 grammes de bonheur acidulé. J'aurais pu jurer que c'était à la décimale près le poids de mon âme. 

Nous débitâmes chaque tige en tronçons, sans nous presser, et nous prîmes ensuite le temps d'applaudir chacun de ces tronçons au moment où il rejoignait notre marmite. Sous les hourras de la foule, l'ensemble se vit adjoindre quelques dizaines de grammes de sucre de coco. Après un repos mérité (pour la rhubarbe comme pour nous) nous enclenchâmes la mise à feu. La cuisine toute entière se mit à résonner de délicieux glouglous : les amateurs connaissent cet inimitable bruit sous le nom de "chant de la rhubarbe". Nous ajustâmes la consistance avec le jus rendu par la macération, puis nous laissâmes tranquillement compoter le cadeau que nous avait offert notre jardin. 

Enfin, le feu éteint, nous nous servîmes deux grands bols. Ce premier service, privilège des cueilleurs, allait nous révéler sa saveur unique...

Quand brusquement, au moment de porter la première cuillerée à sa bouche, la sœur copine première du nom interrompit son geste et m'invita à la suivre. Elle avait le regard de celle qui repense à quelque chose. 

Sans un mot, elle fila tout droit vers l'escalier qui menait à la berge où nous avions ramassé notre rhubarbe, descendit quelques marches, en remonta une, sourit jusqu'aux oreilles, et m’enjoignit de l'y rejoindre. Au début, je ne vis rien. J'entrepris alors à me baisser, me baisser encore, jusqu'à porter mon regard à la même hauteur que ma petite fille.

fraise des bois pour qui sait la voir
Fraise des bois, offerte à qui saura la voir

Et c'est ici, sur cette marche de terre et d'herbe, que la vie m'offrit un cadeau unique : une minuscule fraise des bois cachée sous son chapeau de feuilles et parfaitement invisible pour qui ne se mettrait pas à sa hauteur. 

Nous la cueillîmes avec d'infinies précautions. La première des sœurs copines l'emporta dans le creux de sa petite main jusqu'à la cuisine où elle la déposa à la surface de son bol de compote. D'un ton grave, elle murmura comme pour elle-même : "ça, c'est la fraise sur la compote". 

Et elle appela sa copine de sœur numéro 2 et lui offrit de se régaler.

Avoir un jardin, pensai-je à ce moment, implique de savoir se mettre à la hauteur des fleurs.

samedi 12 août 2017

Le petit chaperon n'était pas rouge (et n'avait pas de chaperon)

deux bottes d'enfant en mouvement devant l'hortensia
Un petit pas pour l'enfant, un grand pas pour son père
De l'enfance au jardin, il n'y a qu'un pas... d'enfant. Je vais vous raconter celui que les sœurs copines et le frère terrible et délicat m'ont conjointement invité à franchir avec eux ce matin. Enfin, si j'y arrive, car le chemin qui m'y mena fut un joyeux bazar.   

Mais commençons par le commencement. 

Le plan A : la tranche de vie du p'tit déj'


Après avoir avalé un solide petit déjeuner, j'avais décidé d'écrire un truc léger et cocasse sur les petites étrangetés quotidiennes de ma progéniture. Des perles d'enfance à la puissance 4. Une amusante tranche de vie coupée dans la savoureuse brioche de la parentalité.  

Enfin, ça, c'était le plan initial.

Dans cette perspective réjouissante, je m'étais confortablement installé derrière mon ordinateur en sifflotant allegro un impromptu dont je ne savais plus très bien s'il appartenait à Chopin ou à Schubert. Peu m'importait, à vrai dire : l'esprit vivifié par le jus de pamplemousse, un café fumant à portée de main, je cherchais dans ma mémoire une ou deux anecdotes croustillantes et... rien ne vint. En fait, à partir de cet instant rien ne se déroula comme prévu. 

Je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir écrire. 

Je regardais mes enfants pensivement. Les sœurs copines jouaient calmement aux Lego, le frère terrible et délicat faisait danser son Babar en plastique en souriant gentiment. On eût dit des anges descendus sur terre pour enseigner aux hommes la sagesse des Dieux. D'aucun aurait dit que tout n'était qu'ordre et beauté. Et bien, me suis-je interrogé in petto, qui diable voudrait pondre un article bien senti sur leurs étrangetés ? Je ne vois là nulle étrangeté ! 

Soudain, je réalisai que le sombre individu qui nourrissait ce genre de projet funeste n'était autre que moi-même. Je poussai un cri. Quel père, non, quel monstre étais-je ? Comment avais-je bien pu envisager de faire un truc pareil ? Je m'en voulais, c'est peu de le dire. 

Pile à cet instant, le frère terrible et délicat me surprit sur mon aile droite, que j'avais benoîtement laissée sans défense, pour m'asséner un coup de Babar en plastique sur la cuisse, administré de toutes ses forces et avec une précision incontestable ; tandis qu'au même moment les sœurs copines entreprenaient d'allumer le fer à repasser pour, je cite, "aplatir une brique de Lego un peu épaisse". 


babar sur un bateau, arme d'un crime de lèse-paternité
Un éléphant sur un bateau, ça trompe énormément

En boitillant (ben ouais, on a tendance à l'oublier, mais Babar, c'est quand même un éléphant ; ça fait drôlement mal quand ça vous percute la cuisse, ces machins là) ; en boitillant, disais-je, je décidai d'intervenir avant de ne plus avoir le choix que de regarder ma maison se consumer comme une saucisse oubliée sur le barbecue. 

Il n'a pas l'air très bien repassé, ce Lego
Le coup passa si près que le Lego tomba

Le temps de parcourir les trois mètres qui me séparaient de la buanderie, le frère terrible et délicat avait empilé une chaise et un tabouret pour accéder au sommet de la bibliothèque du salon. Délicatement, évidemment.
un tabouret sur un chaise, quelle bonne idée !
Le ciel n'a qu'à bien se tenir.

Je crois que c'est à cet instant précis que j'ai réalisé que je devais changer mon plan de vol. D'urgence. Sauver ce qui pouvait être sauvé dans cette maison, à commencer par la maison elle-même.

Le plan B : le jardin au secours de son maître


Dans ce genre de situation, une solution s'impose traditionnellement à moi avec la force de l'évidence. N'écoutant que la petite voix intérieure qui me souffle de battre en retraite, je prends ma voix de papa ours mielleux et déclame à la façon d'un gentil animateur : "Dites, la jeunesse triomphante ! On fait un petit tour dans le jardin ?" 

Croyez-moi si vous le voulez, je ne fais jamais de bide avec cette proposition. Jamais. Du velours, 100 % de réussite. Qu'il vente, qu'il neige, que l'orage gronde ou le soleil brûle, ma progéniture me répond systématiquement à l'unisson : "Quelle chouette idée, l'ancêtre. On y va !". Toutes bêtises cessantes, la joyeuse marmaille file alors vers la porte d'entrée en jouant des coudes. Un rêve éveillé.

Ce matin, devant l'urgence de la situation, j'ai sorti ce joker de ma manche. Après avoir débranché le fer à repasser et enlevé la batterie du petit dernier (on y accède par une trappe située sous le body), j'ai fait à cette joyeuse association de malfaiteurs une proposition qu'ils ne pouvaient pas refuser : "On va dans le jardin, mes jeunes amis ?". Comme à son habitude, le projet jardin fut voté à l'unanimité. J'étais heureux et fier. En réalité, mes ennuis commençaient.


Le plan C : le retour de la revanche des manteaux rouge.


En effet, avant de franchir victorieusement le pas de la porte je n'ai pas pu échapper à l'éternel débat du manteau. Dans sa version carabinée, avec ça. 

Certes, nous sommes en été. Certes, il est censé faire trop chaud. Seulement, tout est dans le censé. Car cette année la pluie n'est jamais bien loin. Elle ne dort que d'un œil comme si elle ne voulait pas laisser le soleil sans surveillance. Les températures et la couleur de mes tomates s'en ressentent. Ma bienveillance paternelle est également sensible à cet état de fait. C'est pourquoi, en bon adulte rébarbatif (ce qui peut se traduire par : en parent) j'ai invité mes joyeux drilles à enfiler leur petit coupe-vent léger et imperméable. La routine, quoi. Rien de très spectaculaire ni imprévisible. J'ai même fait l'effort d'amener ma proposition avec une certaine subtilité. 

"Tiens, je crois qu'un petit grain se prépare. Finalement, on va peut-être devoir rester à la maison faire cramer des Lego et se vautrer du haut de l'étagère.
- Oh, père, je sens les larmes me monter aux yeux. Je... je... jamais nous ne sortirons de prison ?
- Nom d'un pluviomètre ! Je crois qu'on a justement quelques coupe-vent hyper légers dans le placard. Chic, les enfants, la sortie est sauvée !" 

Normalement, ma ruse brillante aurait dû fonctionner et le chœur enfantin reprendre gaiement ce refrain : "Oh oui ! Enfilons bien vite ces manteaux salvateurs, gentil papa, héros de nos âmes enfantines, et sortons nous promener !". Suite à quoi nous serions tous sortis nous promener dans nos superbes coupe-vent d'un rouge à faire crever mes tomates de jalousie. Bien protégés de la pluie, nous aurions ri de notre invulnérabilité et nous serions félicités mutuellement d'avoir été prévoyants.

Au lieu de quoi, j'ai entendu un de ces soupirs trainants qui précèdent les grandes déclarations. Immédiatement suivi de sa grande déclaration : "Je n'enfilerai pas ce truc. Sans moi, les copains. Je préfère encore faire fondre les Lego. Amusez-vous bien avec vos déguisements de tomate". 

Plus exactement, j'ai entendu cette réplique cinglante deux fois (en canon), le frère terrifiant et adorable ayant lui opté pour une fuite ponctuée de hurlements à la simple vue de son adorable petit ciré rouge. Je ne sais pas pour vous, mais c'est un fait qu'au sein de mon foyer on a une lourde tendance à mettre son manteau à l'intérieur et à l’enlever pour sortir. Comme un défi à la logique des adultes.

une adorable petite fille en manteau rouge semble vouloir sortir dans le jardin
Étape 1 : Une certaine idée de la liberté

une adorable petite fille a abandonné son manteau rouge pour sortir dans le jardin
Étape 2 : Une autre idée de la liberté...

Alors j'ai eu une révélation. Quand vous commencez à vous vêtir en fonction du climat, c'est que vous avez quitté le monde de l'enfance. La logique des adultes n'est pas logique du point de vue d'un enfant, voilà tout le secret. Et rien, à ce jour, rien ne prouve que les raisons que l'enfant ne prétend pas avoir n'aient pas une valeur au moins égale à celles que l'adulte lui assène. 

Oui, je crois qu'on peut considérer la divergence de point de vue concernant l'épineux sujet des manteaux comme la frontière qui sépare l'adulte et l'enfant. 

un manteau rouge abandonné sur une brouette écrit ton nom : liberté
En abandonnant mon manteau j'écris ton nom : liberté
Ce matin, après réflexion, nous sommes tous sortis sans manteau - moi le premier. 

Et nous avions tellement raison de n'avoir aucune raison valable de le faire !

mardi 1 août 2017

(Re)créer un monde...

agapanthe bleu grise, fière face au vent, gardienne de sa plate-bande
Regardez, au fond, on dirait...oui, une petite fille !
Il se murmure que pour réussir sa vie un homme/une femme doit avoir planté un arbre, eu un enfant et écrit un livre. Vaste programme, n'est-ce pas ? Pour la petite histoire, cette phrase est souvent attribuée à Compay Segundo, plus rarement à un vieux sage indien, et parfois - à l'instar de 9 citations sur 10 - à un vieux sage chinois. Généralement, c'est Lao Tseu qui s'y colle. De façon générale, Lao Tseu est très accommodant pour colmater les trous de mémoire. Exemple : "Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle brise le moine avant qu'il n'ait eu le temps d'ôter son habit" comme le disait...heu...heu...ah oui, comme le disait Lao Tseu ! Et hop, ni vu ni connu, vous pouvez être sûr que personne ne songera à contester un type aussi vieux et sage que Lao Tseu en personne.

Mais je m'égare. Nous disions : planter un arbre et avoir un enfant. En ce qui me concerne, j'ai fait les choses dans le désordre et commencé par vivre la merveilleuse aventure de la parentalité. Plus exactement, je suis en plein dedans. Mes chères têtes blondes occupent tout l'éventail de la prime enfance, des dix-huit mois du benjamin aux presque onze ans de l'aînée. Je m'occupe d'eux avec toute la tendresse dont je suis capable ; en retour, eux s'occupent d'éparpiller mes certitudes aux quatre vents - pour mon plus grand bonheur. L'année dernière, après douze ans d'appartement parisien, j'ai enfin connu la joie d'acquérir une maison. Oui, une de ces maisons de village dans laquelle la tradition veut que l'on élève ses enfants, au calme, loin de la fureur bétonnée de la ville. Je l'ai choisie simple, ni neuve, ni véritablement ancienne - sensiblement de mon âge -, balafrée de quelques menues cicatrices qui racontent sa terre aux profondeurs glaiseuses ; je l'ai aimée ainsi, discrète mais chaleureuse, et accueillante avec sa cheminée et sa balançoire se balançant au vent. Cela dans un jardin de rêve. Enfin, de rêve... Plus exactement : un jardin que j'ai rêvé splendide. D'autres yeux que les miens l'auraient vu tel qu'il paraissait : mal entretenu, parsemé ça et là de quelques fleurs misérables tentant de survivre parmi les thuyas ; en quelque sorte, le brouillon raturé d'un jardin mal peigné.

Mais moi, ce jardin qui allait devenir mon jardin, je l'ai vu tel qu'il était, avec sa rivière en contrebas, sa longue berge verte, sa terre fertile, son odeur d'humus, ses expositions éclatées aux quatre points cardinaux. Je l'ai vu tel qu'il deviendrait, un écrin pour mes chères agapanthes, l'hôte idéal d'un camphrier aux mille cabanes, un faiseur d'hydrangéas rois ; j'ai imaginé ce que j'y bâtirai, un escalier charmant, un jardin d'ombre et de pétales par dessus les épines, des allées de gravier serpentant dans le parfum des roses, une haie gourmande, une rocaille brûlante et colorée, un muret à habiller, un potager en cascade, un bassin exotique, beau comme un défi au climat d'Île de France. J'ai fermé les yeux et vu mes enfants y jouer et, entre deux jeux, apprendre à aimer les fleurs, arroser les pieds des noires de Crimée, connaître les saisons, s'accommoder du temps qui passe, qui passe sans qu'on puisse le pousser dans le dos ni le retenir par la manche, s'étendre dans l'herbe et ne rien faire qu'écouter le vent caresser les feuilles. J'y ai vu mes rêves d'enfant, enfin, que j'avais tus trop longtemps ; et alors j'ai su que ce jardin, en plus d'être partagé, serait aussi mon jardin (presque) secret.

Avoir un enfant, planter un arbre ; puis regarder la vie s'épanouir ; créer un monde dans le monde, le rendre un tout petit peu meilleur.

J'ai attendu quatre saisons pour connaître mon jardin, une pleine année de sommeil, de réveil, de vie, de contemplation, d'observation, de curiosité et... de patience. Au cours de cette année, j'ai regardé, découvert quelques pivoines, supprimé quelques thuyas, rien ajouté ou presque. Pas encore, pas sans savoir les trésors cachés sous les feuilles. J'ai simplement planté un camphrier, une poignée d'agapanthes, quelques dents de Kyoto pour me mordiller le regard - juste de quoi me sentir chez moi.


Dent de Kyoto, couvre-sol remarquable en terre humide et ombragée
Elatostema umbellatum a.k.a "dents de Kyoto" a.k.a "je couvre le sol en une saison, baby"


Avoir un enfant, planter un arbre... à présent, je crois que je peux écrire un livre. Agapanthes et camphrier : un jardin de fleurs, d'arbres à cabanes ; un paradis d'enfants joueurs et jardiniers. Et dans ce livre, raconter mes enfants, leurs merveilleuses bêtises et leur gentillesse fulgurante ; et, à la page suivante, réfléchir mon jardin, le dessiner, le construire, le photographier, l'exposer délicatement, pas à pas, plante après plante, l'écouter de tous mes yeux, murmurer dans le creux de sa terre ; et, à la page suivante, recommencer... Je le ferai ici, avec vous qui n'êtes pas encore là pour me lire, mais dont j'espère que vous vous sentirez bientôt, dans ce jardin virtuel, comme chez un ami.

Geontran.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...