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samedi 22 septembre 2018

Les faussaires indispensables #1

Heureux qui comme Achille...


Je vous ai écrit la semaine dernière mon amour des Ombellifères. Je souhaite aujourd'hui ajouter une vertu à mon panégyrique : la générosité. En effet, au-delà de leur cas personnel, les Apiaceae m'ont offert de voyager vers d'autres sourires...

achillée millefolium en sa nature
Comme un défi à la route : les corymbes d'Achillea millefolium

C'est dans un souffle que leur ombelles ont transporté mon cœur jusqu'aux corymbes de leurs adorables fausses jumelles : les achillées.

Les faussaires indispensables


J'écris ici "fausses jumelles", par affection - oserai-je dire : par amour ? La vérité, c'est que j'aurais tout aussi bien pu parler de faussaires. 


achillée millefolium, bord de champ
Vue du ciel, Achillea millefolium se donne des airs d'Apiaceae

D'adorables faussaires, oui ! Qui se donnent des allures d'Ombellifères lorsqu'elles capturent le regard profane, fatigué ou lointain. 

Il faut reconnaître que leur exquise finesse confère à leurs inflorescences d'indéniables allures d'ombelle - les rayons en moins, l'effronterie en plus. Pour compléter l'illusion, elles semblent prendre un malin plaisir à fleurir entre une ciguë et une carotte sauvage.

Comme je le dis à mes enfants au détour d'une cueillette : Rien ne ressemble plus à une Ombellifère qu'une autre Ombellifère... exceptée peut-être une achillée !

Les achillées appartiennent en réalité à la famille des Asteraceae.  Surprenant, n'est-ce pas ? Ainsi, ce que l'on peut prendre pour des fleurs minuscules sont des capitules composés de multiples fleurons. 

Cependant, si leur composition est complexe, leur allure est exempte d'artifice. Avec les achillées, pas de manière : elles sont d'ascendance modeste. Leurs sœurs de sève sont la Pâquerette des prés et la Tanaisie commune.

La vertu des honnêtes plantes


Mes achillées, je ne les aime jamais autant que dans leurs formes botaniques, millefolium ou ptarmica. Non que la variété offerte par l'horticulture me déplaise, bien au contraire ; mais simplement parce que je suis ému de savoir que c'est la nature seule qui m'offre le cadeau de leur beauté sauvage. 

Je goûte sans me lasser au plaisir de les voir jalonner ma route. Quelle que soit la direction que j'emprunte, il se trouve toujours une achillée pour me rappeler ce que je dois à la terre. 


achillée ptarmica gros plan
Les mille pâquerettes d'Achillea crithmifolia

Surtout, je mesure ma chance de les trouver chaque fois que j'ai besoin d'elles et de leur magie blanche.

Je ne sais pas si vous le savez, mais l'Achillée millefeuille aide à stopper les saignements. Elle est une formidable hémostatique. Il suffit pour cela d'en presser quelques feuilles entre les doigts et d'apposer le jus obtenu sur la plaie. Elle doit à cette propriété le surnom paradoxalement inquiétant d'herbe aux coupures. Les sœurs copines, qui s'y connaissent en matière de coupures et autres écorchures, peuvent témoigner de l'efficacité du procédé ! 

achillée millefolium en son champ
Toi, ma sentinelle, qui veille du haut de ton corymbe

Fleurs des chemins et des remblais ; fleurs des champs et des villages, de l'orée des bois, du fond du jardin et de mon cœur ; les achillées sont les sentinelles qui veillent sur mes enfants.

entre les doigts de l'enfant, la nature
Ceci est un cadeau de la nature à l'enfant qui parfois souvent se blesse

Elles sont aussi de merveilleuses plantes d'ornement. À mes yeux, elles symbolisent tout à la fois la modestie, la force et la fragilité conquérante. Elles incarnent le passage de l'été à l'automne, de la nature à la pépinière. Elles illustrent la passion du jardin, la tempérance du jardinier. Sa patience aussi, qu'il doit hisser à la hauteur de leur folle envie de courir dans l'herbe... Il faut bien le reconnaître : leurs rhizomes traçants ont raison du vide des plates-bandes, si bien qu'il est parfois difficile de freiner leur ardeur. Au fond, c'est une chance : elles sont les invitées indisciplinées qui offrent une petite touche d'abandon aux massifs trop stricts.


achillée millefolium terracotta et rose blue girl
Née de la main des hommes : Achillea millefolium 'Terracotta' (et sa Blue Girl - NIRP 2008)

Mes achillées sont aussi charmantes lorsqu'elles caressent les chevilles des rosiers qu'au moment d'ensoleiller prairies oubliées et talus incultes.  

J'aime leur façon de se dresser vers le ciel comme pour le soutenir. Si elles n'étaient pas là, les nuages accompagneraient les feuilles mortes dans leur chute ! Heureusement, elles fleurissent jusqu'aux portes de l'hiver : à ce moment, le ciel peut bien nous tomber sur la tête, le jardin dort et le jardinier hiberne.

J'en ferais des pelouses, des bouquets, le nom de mon jardin ! Je les offrirais au vent - qui me les rendrait au centuple. Je les confierais à ma boutonnière ; je porterais haut leur impertinence !

Mais au fond je crois que si je les aime autant, c'est parce que les achillées illustrent parfaitement cette loi étrange que je fais mienne en même temps que je vieillis : l'ingrédient qui soigne nos coupures, au corps ou à l'âme, se cache souvent à nos pieds.

(J'amende cet article à mon retour de la fête des plantes de Saint-Jean de Beauregard, d'une simple photo - qui vaut mieux que tous les discours :


apricot delight et Pomegranate
Telles deux sœurs copines : Achillea millefolium 'Apricot Delight' et 'Pomegranate'

Comment ne pas craquer, n'est-ce pas ?...)



 

lundi 17 septembre 2018

Les saveurs du lundi

Aujourd'hui, j'ai décidé de partager avec vous une recette qui m'est chère. Il s'agit de mon célèbre velouté de lundi au dimanche. 


achillée et tanaisie sur soleil couchant
Un dimanche couchant...

Comme nombre de mes recettes, je la tiens de ma famille. Pas de ma grand-mère, comme souvent, mais de mon jeune, impétueux et adorable fils. Oui, je la tiens de mon tendre petit chef, qui la tient lui-même de son amour de la vie. Nul ne sait cuisiner les lundis comme lui ! 

Cette recette, bien sûr, vous pouvez l'adapter à votre goût, ou même l'oublier si vous n'en avez pas l'utilité. Certains n'ont pas besoin de recette pour accommoder leur lundi, là où d'autres, comme moi, ne refusent pas un petit coup de pouce au moment de plonger dans le bain glacé de la nouvelle semaine.

Du lundi...


Vous l'aurez deviné, l'ingrédient de base de notre recette est... le lundi. Tout simplement ! Vous noterez que c'est un ingrédient particulièrement disponible et bon marché. D'ailleurs, je le trouve un petit peu trop disponible, ce lundi. J'ai l'impression de le voir chaque semaine. Pas vous ?


roseaustin lady of Shalott
Arrosons donc ce lundi ! (David Austin - Lady of Shalott)

Choisissez un lundi conforme à sa réputation : l’œil triste et le teint terne, au morne dessein et porteur du germe de l'ennui. Un peu comme... aujourd'hui, par exemple ! Aujourd'hui sera parfait ! Maintenant, prenez votre lundi dans vos mains, fermement, sans détourner votre regard de son aspect peu engageant.

Ne le grondez pas, c'est inutile : votre lundi n'a pas choisi de l'être. S'il avait eu le choix, il serait certainement devenu un dimanche ensoleillé ou un samedi oisif. Mais le destin avait d'autres projets pour lui, alors il n'a eu d'autre choix que de se glisser dans son costume sombre et étriqué. Pas étonnant après ça que votre lundi soit déçu et revanchard !

À présent, secouez-le doucement pour le débarrasser de ses ornements maussades. Ayez la main toujours tendre. Passez-le sous l'eau de pluie, délicatement, comme vous rinceriez un légume du jardin. À bien y regarder, vous verrez briller derrière sa peau terreuse la noblesse de son cœur.

Y a-t-il un dimanche sous ce lundi ?

...Au dimanche

 

Maintenant, il va bien falloir le cuisiner, ce lundi. Pour cela, un seul ingrédient suffit. Un seul, oui, mais pas n'importe lequel ! Une épice à la saveur inimitable, acidulée, douce et salée à la fois. Cet ingrédient, cette épice, c'est la fantaisie ! Attention, cependant : elle doit être de premier choix et d'une fraicheur irréprochable. L'idéal est de la récolter le dimanche soir, car c'est à ce moment qu'elle rayonne avec le plus de force.

Oui, le premier secret d'un lundi réussi, c'est un dimanche soir serein et joyeux.

Si l'on n'y prend  pas garde, le dimanche soir est souvent annonciateur du lundi. Et oui... il faut donner le bain aux enfants dès la fin de l'après-midi, préparer les cartables en avance, etc. Bref, il faut entrer dans son lundi avec une douzaine d'heures d'avance. C'est fâcheux.


carolyn knight rose by david austin
Dans le creux de notre main, la fantaisie (Carolyn Knight Rose - David Austin)


Notre recette consiste précisément à éviter ce piège. Ainsi, dès que frémissent dans l'air les premiers signes du lundi, le fiston me prend la main et m'entraîne au jardin. Nous filons courir entre les plates-bandes en riant, les boucles offertes au vent. Nous nous émerveillons de la beauté des roses, ramassons quelques carottes pour le dîner. 


roses ancienne andrée eve minerva
Belle comme un dimanche : Minerva (Martin Vissers 2004, distribuée par André Eve)


Nous récoltons la fantaisie en même temps que nous la semons. Nous en remplissons nos poches, nos pupilles et papilles, notre cœur, nos rêves à venir. Surtout, nous nous amusons. Nous jouons comme seuls jouent les enfants ; nous jouons sans aucune préoccupation de l'heure qui suit.

C'est de cette fantaisie qu'il faut parfumer chaque lundi. 

Pour la dose, je vous laisse juge : à chacun sa sensibilité, son goût, ses envies, ses couleurs ! Certain vont la saupoudrer, la main légère et le cœur joyeux. Moi, je vide le pot. Et je m'assure ainsi de commencer la semaine légèrement, le sourire de mes meilleurs songes accroché à mes lèvres.


Cultiver ses dimanches... (Physostegia virginiana 'Van Wassenhove', rudbeckias, Crinodendron hookerianum en pot)

Armé de son imagination, on peut déceler dans le plus ingrat des lundis un arrière-goût de dimanche.

Enfin, pour affirmer cette saveur, il suffit de répéter l'étape 1, celle du dimanche, sans relâche. À peine rentré chez soi, le lundi soir, il faut sortir, rire, cueillir, sourire et chanter, danser sans far, danser de joie.

Car le second secret du lundi réussi, c'est le lundi lui-même.

À présent je vous laisse : je dois profiter de mon lundi...




lundi 7 août 2017

Réponse du jardinier à la bergère

Dans un précédent article, j'ai abordé l'épineuse question de la cohabitation plus ou moins pacifique qui s'établit entre les enfants et le jardin. Aujourd'hui je vais étudier la question infiniment plus épineuse (pour vous donner une idée de la différence, on passe du rosier au pyracantha) de la guerre ouverte qui oppose souvent le jardin à son chien. Car le chien doit appartenir au jardin, et non l'inverse. Sinon, c'est la fin des haricots. Des haricots et de toutes les autres plantes.

I. Le jardin a une âme ; peut-on en dire autant du chien ?

 

une joli blonde bouclée et un berger allemand élégant et sympathique
La belle et la (belle) bête
Aussi étrange que cela puisse paraître, le chien semble complètement insensible à la beauté du jardin. Pour lui, une ortie est sensiblement équivalente à un iris ensata. Dans sa tête de chien, c'est kif-kif. Pour éveiller l'intérêt du chien, il faudrait cultiver un hybride entre un pommier et un sac de croquettes. Pas évident, je vous l'accorde. 


Voilà expédiée la question de la sensibilité au beau chez nos amis à quatre pattes. Passons maintenant à l'aspect pratique de la chose.

II. Le supplice du jardin.


Le chien n'a aucune raison particulière de respecter votre jardin. Il va donc passer ses journées à y faire des trucs de chien : détruire votre plus beau massif d'hydrangeas en poursuivant sa maudite baballe, creuser un trou au milieu des rosiers pour cacher ladite baballe, croquer des bourdons à même la lavande - et la lavande avec -, manger votre gazon anglais pour se purger et enfin, le temps de digérer toutes ces bonnes choses, confondre vos plus élégants couvre-sols avec ses toilettes privées. Bref, il va saloper en une après-midi trois saisons de travail. Convenons ensemble que c'est un tout petit peu pénible, même pour les plus patient(e)s d'entre-nous. Alors comment faire ?  


III. Voici le SOS d'un jardin en détresse. 


Il n'y a évidemment pas de solution miracle. La seul à même de fonctionner à coup sûr consisterait à ne pas avoir de chien. Seulement, quand on a des enfants et une maison, je crains que ce ne soit mission impossible. En ce qui me concerne, chaque année, au moment de son anniversaire, je devais expliquer à ma fille que nous ne pouvions pas adopter un chien dans un appartement car il serait malheureux. Une poignée d'anniversaires plus tard, j'achetais la maison de nos rêves... alors évidemment, à peine nos valises posées dans l'entrée, elle me demandait d'un air faussement candide : "nous allons chercher le chien maintenant ou nous prenons le goûter avant ?". Comme je suis un être aussi insensible qu'inflexible, j'ai répondu : "Après le goûter". Trois tartines plus tard, nous ramenions de la SPA un chien prêt à rendre mes enfants heureux et à détruire mon jardin. 

Alors voilà, nous y sommes : le chien est là et il me faut préserver mon jardin. Le hic, c'est que toutes les solutions un tant soit peu efficaces me feraient immédiatement passer aux yeux de mes enfants pour un être cruel et mauvais (en plus d'être insensible et inflexible, ce qui fait quand même beaucoup). Construire un chenil n'est pas envisageable, laisser le chien à l'intérieur non plus, le dresser à faire la distinction entre une agapanthe et un pissenlit serait peine perdue. Alors que faire ? Bétonner les jardin ? Bétonner tous mes rêves de jardinier ? Bétonner le chien ? 

IV. Sport, always.


Est-ce une biche là-bas au fond ? Mais oui... Miam !
J'ai finalement eu une illumination. Une solution sans béton. Mais surtout, une solution en béton armé. Basée sur un constat simple : le principal danger du chien provient de l'alchimie particulière entre son énergie inépuisable et sa propension à ne rien comprendre au jardinage. Agir sur la seconde me paraissait dépasser largement mes compétences de pédagogue, aussi me suis-je attaqué à la première. Alors voilà : tous les matins, je me lève à l'aube, j'enfile mon plus beau pantalon de toile, une veste de survet', une paire de chaussure de marche, et je m'en vais épuiser la bête dans les collines attenantes au jardin. 

Trois quarts d'heure de balade. Au pas de course. Dans la forêt. 

Ce sont les trois ingrédients de ma recette. Et le soir, rebelote. Après ça, l'inépuisable sportive passe le plus clair de son temps à roupiller sur son tapis avec son canard en peluche. Moi aussi, cela dit - le canapé en plus et le canard en peluche en moins.

Un berger allemand fatigué se repose avec son canard d'amour
Alors, la terreur, on se repose ?
Pendant ce temps-là, les tomates poussent, la lavande fait la bronzette, les céanothes dansent la rumba. Ainsi, mon jardin n'est (presque) pas abîmé par les assauts de son pire ennemi - avec la taupe, dont je traiterai dans un troisième chapitre. Et le pire, c'est que le temps passant, les promenades complices aidant, mes sentiments pour cette brave bête enflent à vue d’œil. Bientôt, quand je serai prêt, je lui confierai un sécateur et lui apprendrai l'art de la taille. On peut toujours rêver.

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt pour rêver.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...