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samedi 9 septembre 2017

Les mille fossettes du voleur de tomates


On hésite souvent à faire le portrait d'un jeune enfant. Je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être craint-on qu'il ne change si vite qu'entre deux poses on ne le reconnaîtrait pas. Pourtant c'est précisément cela, la beauté de la vie : l'assurance de ne jamais voir une même scène de la même façon. 

père et fils se baladent
Allons voir si la rose...
Dans notre empressement à nous illusionner, nous choisissons d'oublier que le temps nous transporte sur ses ailes. On feint d'ignorer le mouvement de la terre sous nos pas. C'est toi qui me rappelle à l'ordre. Toi mon fils délicat qui toujours varie - aussi régulièrement que tu respires. Tu me rappelles l'importance de la seconde qui s'en ira rejoindre les précédentes. Celle qui seule existe.

 

D'un sourire l'autre


oeil qui frise et sourire béat

Je vais écrire ton portrait, mon enfant. Peu m'importe que tu ne cesses jamais de bouger, de changer, de grandir. Te raconter, c'est photographier une ombre sur un mur. On te regarde, une seconde passe, et déjà tu n'es plus là. Tu es le tumulte du temps concentré dans un seul. Tu es la vie débarrassée du déguisement de la constance.


Ton visage continue de danser longtemps derrière les paupières. Car tu n'es pas de ces vents qu'on oublie lorsqu'ils cessent de souffler. Tu étires l'instant. 

De toi, on voit d'abord un sourire large comme ton front. Ensuite on découvre deux grandes billes bleues barrées d'une mèche folle. Et l'on revient à ton sourire, encore - ton sourire toujours. Ton sourire comme un antidote contre la mauvaise humeur, la sècheresse qui brûle les fleurs, la pluie qui les noie ; ton sourire qui croise le fer avec les mauvais jours, qui les terrasse d'une seule fossette.

Tes yeux au-dessus de ton sourire semblent dire : peu nous importe l'orage, nous serons toujours soulevés par les vents. Il faut dire qu'en plus d'orner ton bonheur, ton visage bienheureux est le reflet de la grâce que tu apportes au monde. 

Cette grâce, tu me l'offres au centuple. Mon petit garçon doux, délicat et terrible. Ma tornade aux yeux calmes et profonds.

Révolution


Il n'est pas rare que l'on me dise : "Et bien, mon vieux, après trois filles vous deviez être soulagé d'avoir enfin un garçon !". 

Je te dois la vérité : l'histoire ne s'est pas passée ainsi. Au commencement ton père pensait avoir des filles, plein de filles, plus de filles encore qu'il n'avait de sœurs. En fait, je n'avais pas vraiment envisagé la possibilité d'avoir un garçon. Ne vois pas là l'expression d'une quelconque préférence. Non, j'avais simplement émis l'hypothèse inconsciente que je n'aurais que des filles.

grande soeur et petit frère
Sœur et frère
J'imagine que tu frémis à l'idée d'apprendre quelle fut ma réaction au moment d'apprendre que tu étais indubitablement un garçon. D'aucun pourrait penser que j'ai répété ad infinitum : "Dites, vous pourriez-pas vérifier encore une fois si ce n'est pas une fille ?"

Rassure-toi, mon petit sourire, il n'en a rien été

Une heure avant de te découvrir, je me suis posé cette question pour la première fois de ma vie : "Tiens... et si c'était un garçon ?". 

Alors, en un instant, une révolution est venue bouleverser ma perception du doute, de la certitude et de la chance. Ce retournement du sol au plafond n'a duré qu'une seconde. Mais tout avait changé en moi. J'acceptais à présent sans aucune réserve la merveilleuse incertitude du hasard.
 
C'est ce même hasard qui t'a fait naître un jour de décembre. Un matin mis en musique par le son de l'eau qui goutte des nuages. Un matin bercé par cette pluie que tu aimes tant et à laquelle ton prénom fait écho.

Toi


Tu es né sans effort ni contrainte. Tu semblais parfaitement heureux de débarquer dans ce monde nouveau : celui où nous pesons notre propre poids. Tu as grandi sur ma peau, mon délicat. Tu dormais la tête enfouie dans mon aisselle. Je dormais en même temps que toi. Et j'ai grandi, moi aussi. J'ai muri au soleil de tes cheveux. Il y aura toujours entre nous ce lien des temps anciens. Il y a déjà entre nous un grenier rempli de souvenirs et de promesses.

petit bébé dort paisiblement
L'infinie légèreté du sommeil
Il y a tout ce que je chuchote à ton oreille : comme le mouvement de tes boucles me rappelle la mer d'Ouessant, combien ta voix réveille mon rire lorsqu'il s'endort, combien j'aimerais ne plus te laisser le matin pour aller travailler. Combien je ne rêve que d'une chose : passer mes journées avec toi, comme j'ai pu le faire avec ta sœur. 

un petit garçon mange une tomate
Une, deux, trois bouchées
Il y a nos secrets : la recette du chocolat au chocolat, les tomates que tu chipes et manges en une poignée de bouchées. Il y a tes réveils deux fois par nuit, que je regretterai lorsqu'ils seront devenus souvenirs. Il y a l'éclat de ton rire au moment où ton front vient caresser le mien avec la douceur d'un marteau-piqueur. Il y a Schubert qui te fait danser, danser, danser comme sur un rock endiablé, danser jusqu'à tomber sur les fesses. 

Il y a ta peau contre la mienne ; ma fraîcheur qui tempère ton été, ta tiédeur qui éclaire mon hiver ; il y a mon souffle doux dans ton cou qui te chatouille un peu, pas trop ; il y a le tien qui frémit dans le creux de mon bras lorsque tu t'y endors. 

C'est à toi que je confie mes songes inavouables : pourquoi j'aimerais vivre dans un film de Wong Kar-Wai, à quel point mon travail me pèse, pourquoi je préfère les nœuds papillon aux cravates et les papillons aux nœuds papillon, pourquoi je ne cours jamais derrière un métro le matin et vole vers mon train le soir. Pourquoi le temps suspend mon sourire entre le moment où je vous laisse et celui où je vous retrouve. 

Il y a ton sourire qui se plante jusque dans le cœur de mon cœur. Ton sourire dont je sais qu'il me donnera un jour le courage de tout envoyer promener. Tout sauf l'essentiel : vous.

un petit garçon carresse sa maman chien
Elle c'est toi

Je t'aime, mon garçon mi-paisible, mi-agité. J'aime la façon dont tu caresses les fleurs, comme si elles étaient des animaux ; et les animaux comme s'ils étaient de verre, très délicatement. J'aime ta sérénité quand un bourdon se pose sur ton bras ou une araignée parcourt ta main. J'aime les rares fois où tu prends ton air sérieux, fronces les sourcils et te donnes des faux-airs de James Dean des bacs à sable. 

 
la maman chien et son chiot garçon
Toi c'est elle

J'aime ta fragile certitude qui chaque jour vacille pour mieux nourrir ton feu.

Je t'ai aimé tout de suite, pleinement, comme tes sœurs. Je me suis efforcé de projeter mes idées préconçues le plus loin possible de tes boucles. De t'aimer simplement comme tu es et de t'accompagner dans ce que tu deviendras.

petit garçon caline poupon
De toute douceur

Je vais te révéler un dernier secret, mon bientôt grand : à quelques détails anatomiques près, un garçon n'est pas différent d'une fille. On te répètera sans cesse l'inverse. C'est du chiqué.

Garçons et filles ont en eux la même douceur, le même sens de la poésie, le même courage, les mêmes sensibilité, intuition, intelligence, instinct. 

Cela ne revient pas à dire que nous sommes tous sensibles ou intuitifs, ou de grands poètes. Cela signifie simplement que notre personnalité n'est pas fonction de notre état civil. Je crois que ce sont les adultes qui jouent à déterminer, dès le berceau, la condition d'un être dont ils ont peur qu'il leur échappe. Peut-être le font-ils simplement parce que ça les rassure au moment de choisir des vêtements et des jouets, ou un truc du genre. 

Toi, tu me montres ce que tu aimes et je me fiche complètement de savoir dans quel rayon tu te trouves. Mon tout jeune enfant, tu ne grandiras pas selon un modèle écrit pour toi. 

Tu feras comme tu seras. Moi, je serai là pour poser un genou à côté de ton pied, t'écouter me décrire le monde et t'apprendre deux ou trois trucs qui m'ont été utiles.

petit garçon et son papa sous la pluie
La pluie, quelle pluie ?
Car en réalité, c'est la seule recette que je connaisse : à chacun sa recette.

mardi 8 août 2017

La première tomate du jardin et autres plaisirs minuscules.

Au début, il n'y a que quelques graines, mises en culture tardivement sans trop y croire. Ensuite viennent les premières pousses, timides, fébriles, hésitantes. Nous en avons pris soin. 

Nous, c'est moi et la sœur copine numéro 1. Vous la remettez ? Non ? Il faut dire que j'ai présenté les différents protagonistes de mon petit monde dans un joyeux désordre. 

Et bien, je me rends compte que je vais devoir faire une petite digression pour que vous situiez un peu mieux ma descendance. 

Geontran, père & filles & fils


La famille Geontran est ainsi constituée : d'abord, il y a l'aînée faussement exemplaire ; ensuite les sœurs copines 1 et 2 - la petite est grande, la grande est petite, si bien qu'elles passent volontiers pour des jumelles - ; enfin, pour fermer la marche, le frère terrible et délicat, aux mille bêtises et à la douceur d'ange. 

Ce bon vieux Sophocle est un super copain.
L'aînée faussement exemplaire considère le jardinage d'un œil distrait. Son truc, c'est la lecture. La lecture à tous les étages, à toutes les sauces. La lecture en se brossant les dents, en mangeant, au coucher, au lever, sur le chemin de l'école, à l'école, pendant la classe, pendant la récré, en marchant, en prenant sa douche (pas évident). Pour l’intéresser au jardinage, une seule solution : lui refiler le Traité du jardinage, selon les raisons de la nature et de l'art, en 3 livres, de Jacques Boyceau. Et encore, pas sûr que cela fonctionne : elle l'expédiera en trois heures, fera "mouais, il ne se passe quand même pas grand chose dans ton bouquin", et se vengera sur l'intégrale de Jack London aux éditions de la Pléiade. 

Non ; la jardinière en herbe, la reine de la tomate, l'étoile montante de la coriandre, c'est la sœur copine numéro 1. Numéro 1 n'a pourtant pas l'âme contemplative. Et c'est peu de le dire. En d'autres termes, c'est une tempête, une tornade, avec deux jambes et deux bras toujours en mouvement surmontés d'une crinière blonde qui s'agite dans tous les sens. La seule activité qui m'offre de pouvoir la regarder plus d'une minute sans avoir la tête qui tourne, grâce lui soit rendue, c'est le jardinage. Plus précisément, la sœur copine numéro 1 aime s'occuper du potager. Avec passion. Avec patience. Qu'il vente, qu'il pleuve, que l'astre du jour cogne comme un boxeur. Sans faillir et avec le sourire. Elle s'en occupe et elle contemple longuement son œuvre. Parfois près d'une minute, ce qui à son échelle est une éternité.

Pour parfaire le cycle de la nature, les sœurs copines se sont réparties les tâches de la façon suivante : numéro 1 jardine, numéro 2 déguste. Ou plutôt, elle dévore, elle concasse, elle éparpille dans son estomac façon puzzle. L'une cultive ce que l'autre mange. C'est simple et ça fonctionne drôlement bien. 

Le frère terrible et délicat, lui, essaie de détruire tout ce qui pousse, mais ses exploits feront l'objet d'un prochain article.
 
Maintenant, revenons à nos tomates si vous êtes d'accord.

Trois pieds de tomates font un royaume


Nous en avons pris soin, disais-je. Nous avons maintenu l'humidité de leur couche, veillé à ce que la température fût d'un égal confort, ni trop chaude, ni trop froide ; nous avons sélectionné les sujets qui nous semblaient aptes à affronter le monde extérieur ; nous les avons habitués progressivement à la vie au grand air ; et puis un jour nous nous sommes lancés : nous avons invoqué le grand esprit du Dieu Tomate et avons entrepris de les repiquer. 

Trois sujets pour un royaume. Noire de Crimée, Cœur de bœuf, Borgo Cellano ; que le soleil prenne soin de vous. 'O sole mio, les enfants ! 

Ce superbe pied de borgo cellano nous nourrira tout l'été
Borgo Cellano, cadeau du Dieu tomate
Nous avons paillé leurs pieds délicats, les avons arrosés d'un savant mélange d'eau et d'amour. Quelques gouttes de purin d'ortie, un petit gommage hebdomadaire des gourmands ; et puisse la nature faire le reste. La chance des débutants nous a souri : la nature a effectivement fait le reste. Et elle l'a drôlement bien fait, avec ça ! Hier, nous avons aperçu une tâche rouge-orange dans le vert du ciel. Oh ! bien sûr, rien de vraiment mûr, ni tout à fait prêt à être cueilli. Pourtant, c'est avec un mélange d'impatience et d'émotion que nous avons cueilli la toute première tomate d'une vie d'enfant. Une toute petite et magnifique Borgo Cellano, un cadeau offert par notre vie nouvelle loin de Paris. 

Une simple tomate vaut tous les marchés du monde quand c'est la vôtre.


une tomate Borgo Cellano un peu pâlichonne mais goûteuse
Ceci est indubitablement une tomate
Une tomate borgo cellano s'apprête à se faire dévorer. Miam.
Ceci est la même tomate
Cette tomate précieuse, nous l'avons posée au centre d'une assiette. Elle semblait la remplir toute entière tant son reflet envahissait nos yeux. Elle était minuscule et immense. C'était notre tomate, notre première tomate. Nous l'avons coupée religieusement avec mon Laguiole, nettement, sans un son. Pendant quelques minutes, nous l'avons écoutée parler à nos cœurs.

Et puis, comme elle parlait aussi à l’appétit de la sœur copine numéro 2, nous l'avons regardée se faire manger en deux bouchées. Sans bouger, car gare à celui qui s'interpose entre numéro 2 et son assiette. Au fond, peu nous importait : à nous la fierté d'être parents de la première tomate du jardin, à elle le goût incomparable de la première bouchée de la première tomate du jardin.

Un gros lézard bizarre mange des crudités avec un air méchant
Quelqu'un veut toucher à mes légumes ?

une petite fille de dos s'attaque à son repas avec une joie féroce
Faut pas cherche la sœur copine numéro 2. Ok ?

Les plaisirs minuscules ne sont jamais aussi immenses que lorsqu'ils sont partagés selon les inclinations de chacun. 

Alors, dans un sentiment de paix suspendue, la sœur copine numéro 1 et moi avons versé une larme de bonheur pendant que la sœur copine numéro 2 s'essuyait la commissure des lèvres en souriant.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...