| Au détour d'une plate-bande, notre invité (Geranium pusillum) |
Il n'est pas facile pour un géranium de sortir du lot. Des géraniums, il y en a partout autour de nous, sur le bord de routes, dans les parcs, sur les trottoirs. Certains s'échappent des jardins pour conquérir la nature ; d'autres font le chemin inverse, s'évadent des talus, s'enhardissent dans les plates-bandes dans l'espoir de s'y installer. Mince espérance ! les voilà soumis à l'arbitraire de la main qui désherbe !
Le géranium s'interrogeait :
Qui sont-ils au juste, les hommes, pour décider qui vivra et qui sera arraché ? Ils nous jugent selon un critère aux accents publicitaires. Pour trouver grâce à leur yeux, il faut être doté "d'une floraison spectaculaire, abondante et prolongée". Quelle tristesse ! Pourquoi privilégier l'inflorescence au feuillage ? Le toujours à l'instant ? Nous, les géraniums sauvages, faisons souvent fleur modeste et feuille raffinée. Et si nous ne fleurissons pas toute la saison, comme le font nos camarades des pépinières, c'est simplement parce que nous préférons la sobriété à l'exubérance.
Le géranium pensait :
L'homme succombe au charme de Rozanne et de ses héritiers, qu'il a créés à son usage, tant et si bien qu'il en oublie de regarder les minuscules étoiles que je lui offre.
Non loin de là, un enfant, fils d'un jardinier et de la terre son aïeule, faisait avec son père le tour de leur monde. Il passait en revue les géraniums. Il jouait à demander : "celui-là, qui l'a planté ?" ; et son père répondait, invariablement : "c'est toi, c'est moi, c'est nous de nos quatre mains".
À quelques pas de là, notre géranium songeait :
Fleurir, ce n'est pas seulement s'offrir ; c'est aussi se mouvoir. Si je reste là, l'homme me déracinera sans même me regarder. Il me faut une abeille, pour me faire graine, m'envoler, voyager !
Et c'est ainsi qu'il fleurit jusqu'au regard de l'enfant, qui sut se pencher jusqu'à lui du haut de sa toute petite taille. À cet enfant, personne n'avait enseigné les canons des jardins. Alors il se contenta d'écouter le murmure des feuilles qui s'effleuraient. Puis il s'assit en tailleur, joyeux de sa trouvaille, afin d'admirer de plus près l'imperceptible exaltation d'une vie en miniature.
Il demanda à son père : "qui l'a planté ?". Et son père lui répondit : "celui-là, ce n'est pas moi, ni toi : c'est le vent de tout son souffle".
À ces mots l'enfant fleurit à son tour - d'un sourire. Et il décida : "nous ne l'avons pas planté, mais nous saurons en prendre soin". Accompagnant sa promesse du geste, il inclina son petit arrosoir et versa un peu d'eau à son pied.
Aussitôt, le géranium sentit sa sève pétiller. L'écume des jours meilleurs à présent lui chatouillait les feuilles. C'était doux comme le frou-frou d'une abeille.
La sensation perdura, mi-fraîche, mi-tiède ; le réchauffant quand il faisait froid, quand le soleil prenait pudeur et se drapait de nuages ; le rafraîchissant quand il s'enhardissait, qu'il revenait brûler son feuillage.
Le géranium attendait une abeille ; il reçut le regard émerveillé d'un enfant.
Pour illustrer notre histoire, une petite galerie de géraniums, du jardin et d'ailleurs :
| Un cousin proche des géraniums : Erodium cicutarium (derrière lui, Rosa canina) |
| Geranium pyrenaicum sur fond de Geranium robertianum |
| Geranium X 'Terre Franche', hybride de renardii |
| On ne les présente plus : 'Orion' et 'Himalayense' |
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| De la neige au printemps : Geranium sylvaticum 'Album' |



