mercredi 30 décembre 2020

Pensées du jardin d'hiver - vers une nouvelle année

J'étais fier, gonflé comme un bouton de pivoine, tendant vers le soleil. C'était avant que le poids de ma tête ne brisât net l'élan qui animait ma tige.

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Si j'avais été capable d'un surplus de méchanceté, j'aurais certainement dévoré le monde. J'avais un appétit certain et de solides canines ; seule m'a manqué la résolution de les enfoncer dans la chair de mon voisin.

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Si l'homme était un loup pour l'homme, comme le prétendent les philosophes, alors nous pourrions raisonnablement rêver à un monde meilleur. Hélas, l'homme est surtout un homme pour l'homme, ainsi que pour le loup d'ailleurs, ce qui n'engage guère à l'optimisme - ni pour les hommes, ni pour les loups.

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La morale du jardin, c'est précisément de n'avoir aucune morale ; mais que vient suppléer une belle et juste culture.

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Ô Véronique : œilleton lorgnant de la terre vers le ciel

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On a parfois tendance, sans y prendre garde, à mettre des virgules, plus que de coutume, dans nos phrases, et qui nous font hoqueter. Cela quand elles ne sont pas carrément à la mauvaise, place.

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Je ne sais pas ce que je préfère dans le télétravail : répondre au téléphone à mon chef quand je suis dans mon bain, ou ne pas lui répondre quand je suis dans mon jardin.

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La botanique est un monde où la moitié des légumes se prend pour un fruit, la seconde moitié étant convaincue d'être une racine.

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Nous essayons de regarder par-dessus les haies, en quête d'horizon, alors qu'il faudrait regarder en leur cœur, où foisonne la vie.



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À toutes et tous qui faites l'honneur de me lire, et parfois le privilège de m'écrire quelques mots : merci. Merci. Et encore : merci. 

Tournez joyeusement la page 2020, qui fut étrange, pour ne pas dire folle, mais dont le temps nous permettra d'extraire force et sagesse. 

Je vous souhaite un nouvelle année simple, tendre et bienveillante. Mille petits bonheurs à vous et à vos proches.

Geontran.

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Une année se couche... avant qu'une autre ne se lève



lundi 28 décembre 2020

L'ami disparu


Mon ami,

À Noël - je veux dire : plus encore que les autres jours - je pense à toi. On aimait tellement ce moment. On était heureux de voir les décorations briller dans le regard de l'autre. La magie de notre amitié, c'est qu'on redevenait des mômes dès lors qu'on était ensemble. Être copains d'adolescence, c'est avoir le privilège de rester bloqué quelque part entre l'enfance et l'âge adulte. En suspension, à jamais.

C'est sans doute pour cela ; pour ce jamais qui sonnait comme un toujours ; qu'il y a bientôt dix ans j'ai pensé que tu m'abandonnais. On ne s'attend pas à perdre son meilleur ami un soir que rien ne distingue des autres. Il n'y a pas eu d'éclair dans le ciel, pas de tempête soudaine, seulement une sonnerie de téléphone dans un ciel clair. Quelques mots maladroits bafouillés par un interlocuteur qui ne semblait pas mesurer la portée de ses paroles. Que n'ai-je maudit ton départ, et avec quelle colère ! Je t'en ai voulu jusqu'à la nausée. À cette pensée, as-tu frémi, grogné, protesté, de ton paradis fraîchement acquis ? Es-tu resté froid et pâle, comme la dernière fois que je t'ai vu ? Difficile de savoir à présent que tu reposes plus profondément que je ne saurais creuser.

Mon ami disparu,

En cette froide journée de février 2012, je ne réalisais pas vraiment. Mais je savais que rien ne serait plus comme avant. Ta mère avait souhaité que te fût enfilé un de ces gilets à col montant que tu aimais. Tu avais l'air de t'en foutre royalement. Tu étais mort les yeux fermés, dans ton sommeil. Sans souffrir paraissait-il. De loin, tu semblais faire la sieste. J'avais l'impression que tu allais te réveiller et mettre fin à cette mauvaise plaisanterie. Nous engueuler, en faux fâché et vrai rigolard : "hé, ho ! qu'est ce que vous faites dans ma chambre mortuaire ?" Mais non. Je me suis dit que tu n'en avais plus la force. La vérité, c'est que tu n'en avais plus la vie. 

Je ne te reconnaissais pas tout à fait. Ou plutôt, je ne voulais pas te reconnaître. Toi à qui tout allais, j'ai pensé que ton cercueil ne t'allait pas. 

Je me suis demandé si ça te touchait malgré tout ; notre peine, nos pleurs ; si tu étais ému de nos attentions derrière ton visage de cire ou si ça t'agaçait, toi qui n'étais que sourire. J'ai murmuré la question et tu n'as pas bronché.

Mon cher et vieil ami,

Tu aurais détesté cette scène. À un moment, une de tes nièces a demandé si tu dormais. Ta mère lui a répondu que oui - peut-être par incapacité de formuler : il est mort. Alors je lui ai glissé à l'oreille que ce n'était pas vrai, que son oncle était mort et ne reviendrait jamais. Je crois que j'ai eu raison, même si c'était probablement la pire douleur à lui offrir sur l'instant. Au moins a-t-elle pu s'endormir sans craindre qu'on lui clouât une planche par-dessus la tête pendant son sommeil.

Mon camarade, mon ami absent,

Que pouvez-vous bien penser, vous les trépassés ? Ici-bas, nous ignorons tout - en plus de ne rien savoir. Nous les vivants et vous les morts ne communiquons guère. Nous vous parlons sans cesse ; vous ne répondez jamais. Est-ce de votre faute ? de la nôtre ? 

Ainsi sont les morts : sans égard pour les vivants. A contrario de votre discrétion, nous sommes d'incorrigibles bavards dissimulés sous un masque d'affliction. La vérité, c'est que vous avez raison de vous draper de silence. Après tout, nous ne sommes bons qu'à fleurir vos tombes de plantes mortes, ou pire, de fleurs artificielles qui pâlissent au soleil. 

Faisons-nous cela par ironie ? Par maladresse ? Pour conjurer la malédiction, déjouer la faucheuse ? Un peu de mauvais goût détournerait son attention ?

Je n'ai pas la réponse. L'Homme est un mystère pour l'homme, et particulièrement pour moi. Je voudrais transformer les cimetières en jachères fleuries. Il faudrait y planter des pivoines, qui survivraient à plusieurs générations, et que nos chairs nourriraient. Nous n'en faisons rien, peut-être par crainte, ou pire : par superstition. Nous ne voyons qu'à l'horizon de notre propre vie. Imaginez le monde sans notre présence nous fait trop peur.

Mon ami disparu,

Tu me manques horriblement. Te rappelles-tu : nous avions promis de mourir tard. Le plus tard possible. Nous devions rire ensemble de notre jeunesse ; nous devions rire de toutes nos rides. Pourquoi diable cette foutue maladie a-t-elle choisi l'année de tes trente ans pour t'enlever à notre serment ? Je demeure seul, à rire jaune de ne plus entendre ta joie en écho. Je n'y entends rien ; ni à la vie, ni à la mort ; encore moins au temps qui fait le balancier entre l'une et l'autre.

Pourtant, quelle étrange absence que la tienne. Tu es là partout. Dans mes rêves, dans mes fleurs, dans le prénom de mes enfants, dans les histoires que je leur raconte. Tu vis en nous à défaut de vivre tout court : ça doit te faire une belle jambe. Nous, ça nous fait des jours meilleurs. Nos meilleures bêtises, nos promesses suspendues, nos histoires drôles ; je raconte tout ça en pagaille pour donner corps à ton sourire trop vite évanoui.

Mon ami,

Nous aurions dû connaître nos enfants respectifs, jouer avec eux comme nous savions jouer ensemble. Tu n'as pas eu le temps de connaître le bonheur d'être père, à peine celui de rencontrer les jeunes âmes qui éclairent ma vie. Ma fille qui aurait dû être ta filleule joue de la guitare à présent, et drôlement bien avec ça ! tu aurais été follement joyeux de l'écouter ! Nous aurions dû... tu aurais été... quelle souffrance que le conditionnel passé. Oui, nous aurions dû nous serrer les coudes tout au long de cette année 2020. Tu ne l'as pas connue, cette année singulière, mais tu aurais certainement fait semblant de l'aimer - rien que pour nous rassurer. Alors que 2021 s'approche à pas de traître, tu n'es plus là pour nous apprendre à marcher sur des clous sans nous blesser. 

Allons,

L'heure est venue de m'habituer à ton absence. Certes, le temps que  nous vivons est celui de l'impossible, regretté, endeuillé. Un temps sans toi pour regarder mes enfants grandir. Tu connais mes croyances, distraites : je ne suis sûr de rien, et encore moins de Dieu. Pourtant je sens ton humour qui veille sur mes rires. Je me surprends à espérer au milieu des doutes.

Alors ce temps, je m'y suis fait. Reste l'absence, que rien n’arase - mais que l'amour rend supportable. 

Ton souvenir est le dernier cadeau que tu m'as fait, précieux comme la première fleur d'une pivoine arbustive.

Merci, mon ami. Merci pour l'impertinence, l'espoir, le courage que tu m'as laissés en héritage. Tu n'en as plus besoin, là où tu reposes, alors je te promets d'en faire bon usage. 

À bientôt (mais pas trop). Nous nous reverrons sous les pivoines en plastique - le plus tard possible, si ça ne t'ennuie pas.







samedi 19 décembre 2020

Conte cruel au jardin

Le jardinier se souvenait du jour où il avait planté le rosier. 

Le jardin avait accueilli l'arbuste d'une terre fraîche, le ciel d'une fine pluie, et l'homme avait pensé : oh, ce sont là de gentilles attentions ! Sous ces heureux auspices, le rosier avait vite prospéré. Ses racines plongeaient en terre au pied d'une butte, où l'eau affluait régulièrement par la grâce du relief. Le soleil le visitait longuement le matin ; puis disparaissait au plus chaud de la journée derrière le rideau d'un arbre bienfaiteur ; pour revenir le bercer de tiédeur en fin d'après-midi. Le jardinier l'avait arrosé, nourri, chéri.

Le rosier avait fleuri tout l'été, par marées successives d'une intensité égale.

Soucieux de ne léser aucun de ses enfants, il fleurissait en ombelles : des pédoncules d'une longueur identique distribuaient harmonieusement les roses à l'extrémité d'une tige. Ainsi toutes échoyaient à une même hauteur, nulle ne pouvant être reléguée au rebours de la beauté des autres.

Les premiers mois d'une automne généreuse, le rosier avait fait florès sans s'économiser. Puis décembre était arrivé dans son dos, nuitamment, à pas de givre. Au premier froid, le rosier avait enjoint à ses enfants de ne plus sortir. L'heure était venue de remiser rêves et sève dans la tiédeur du sous-sol. 

Le temps de la vie souterraine commençait. Rameaux et racines grandissent en miroir : le sablier des saisons est retourné deux fois l'an.

Les bourgeons s'étaient réfugiés en eux-même, renonçant à se faire fleurs. Seule, une ombelle avait décidé de braver le couvre-froid. Voulait-elle offrir à la main qui l'avait planté la flamme d'un dernier bouquet ? Exprimait-elle un excès de confiance doublé d'un pied de nez à l'hiver ? Peu importe ; l'ombelle osa.

Cinq boutons avaient jailli, et tous étaient sur le point d'éclore. Un feu d'artifice - le dernier - s'apprêtait à illuminer la voûte terrestre. Le jardinier passant devant le rosier pensa : cinq roses sœurs seront là demain pour accueillir l'hiver. Quelle belle promesse ! et combien je vais être chanceux d'en contempler l'efflorescence !

Le lendemain, le jardinier laissa passer la matinée et une partie de l'après-midi. Une heure avant le crépuscule, il s'en alla à la rencontre du spectacle que le jardin avait programmé pour lui. Son cœur battait à chaque pas un peu plus fort tandis qu'il approchait du rosier.

Soudain, surgit une tâche rose sur fond d'un manteau vert ! Le jardinier s'approcha doucement, ému, le cœur oscillant entre la joie et la tristesse. C'était une rose magnifique. Une rose unique.

C'était une rose magnifique mais unique, car à son pied gisaient ses sœurs, toutes mortes-nées d'avoir été privées de sève. Il avait fallu choisir : partager entre cinq, au risque ne voir fleurir aucune ; ou offrir à une le privilège de vivre. Avec beaucoup de courage - et un soupçon de cruauté -, le rosier avait choisi cette seconde solution.

Quatre avaient été sacrifiées afin que le rosier, d'une ultime rose bravache, illuminât l'entrée du jardin dans l'hiver.



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Ce conte nous fait entrer dans l'hiver, entre émerveillement et tristesse. L'optimisme demeure de mise dans mon jardin, et dans le monde, qui est notre jardin à tous. Car la promesse du printemps est là, autour de nous ; dans les bourgeons, qui dorment d'un sommeil battant ; et dans les racines, invisibles à nos yeux, mais qui, s'exaltant sous la terre, feront bientôt danser la vie sur cette même terre. 

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À toutes et tous qui me faites le très grand plaisir de me lire, je vous souhaite de très douces et tendres fêtes. Si le miracle du printemps se renouvelle, ce blog fleurira à nouveau l'année prochaine.

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mardi 15 décembre 2020

Aphorismes - du jardin et d'ailleurs

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L'amour est un fruit appétissant que les oiseaux évitent soigneusement, comme s'ils savaient quelque chose que nous ignorons.

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Cesse de te draper dans ta discrétion : on ne voit que toi.

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La vie, finalement, est une parenthèse incongrue, qui voit l'aube toujours mener d'un point face au crépuscule. La mort, dont on fait tant de cas, n'est rien d'autre qu'une égalisation. Il est toutefois réconfortant de penser qu'en notre absence la vie continuera de mener, d'un jeu - d'une vie, même si ce n'est plus la nôtre.

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Entre mes dettes, mes poèmes qui ne rapportent rien et mon absence de talent pour le bricolage, au moins suis-je sûr de ne pas avoir été épousé pour mon argent, ni pour monter des étagères.

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Anémone de décembre : quand le printemps s'égare aux portes de l'hiver

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Il faut se méfier des apparences : contrairement à ce qu'affirme une croyance tenace, la sueur au front et le sang sur les mains s'en vont par le même tuyau d'évacuation de la douche, le second ne laissant pas plus de trace que la première.

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On a coutume d'entendre : le reste, c'est de la littérature. Cela explique pourquoi, le plus souvent, seul le reste m'importe.

(Précisons que cette expression populaire ne doit pas être confondue avec le joli vers de Verlaine : "Et tout le reste est littérature.")

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Le bonheur se loge généralement dans les toutes petites choses, dont l'humilité n'occupe guère de place : le vent qui rafraîchit, le soleil qui réchauffe ; quelques mots d'amour, une caresse, la pensée d'une seule joie.

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L'infini qui habite l'instant ne paye pas de loyer ; aussi est-il inutile d'interroger le passé dans l'espoir de le découvrir.

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Idée pour introduire une lettre de démission : "J'aurais tout aussi bien pu vous dire d'aller vous faire voir, mais j'avais du temps à perdre à vous l'écrire - puisque je travaillais."

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Je ne suis jamais aussi sincère qu'à deux moments :

- celui d'apprendre à mes enfants le nom des fleurs

- et celui de murmurer à mes fleurs le prénom de mes enfants.

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Miroir du jardin, dis-moi, de l'horticole et du sauvage, quel est le plus bel hellébore ? 
- L'un pour pour l'autre, et l'autre pour l'un (je ne suis pas miroir pour rien)






jeudi 10 décembre 2020

L'amie au loin (la mer - II)

Une amie, amoureuse pratiquante de la mer - elle s'y balade à dos de bateau - m'a récemment écrit : "tu sembles plus terrien". 

Terriens - marins quand la terre tangue

C'est vrai, je suis plus terrien, lui ai-je répondu. Mais je demeure sensible à la mer, son mystère, sa force noyée d'immensité. J'aime sa tranquillité de faussaire, son eau qui ne dort que d'un œil - le bon ou le mauvais, allez savoir. Son calme est feint ; sa torpeur est fausse. J'admire autant que je crains son sommeil puissant et fragile. 

Elle dormait - et voici que l'instant d'après, elle se fracasse en mille larmes contre la roche ! Son objectif ? Briser le quartz, dévorer le continent. Si elle n'y parvient pas, peu lui importe : elle érodera le feldspath, lentement, assurément. 

La mer a le temps pour elle. On aura beau balancer tout le plastique du monde dedans, à la fin, c'est elle qui gagnera. Nous connaissons tous la couleur bleu océan de notre terre vue du ciel ; nous feignons seulement de l'oublier. La mer gagnera, j'en suis convaincu - avec ou sans ou contre les hommes.

Fausse colère et vraie merveille

J'ai les deux pieds dans mon jardin, je pourrais me sentir à l'abri ! claironner ! mais je demeure méfiant... Je ne me fâcherai pas avec la mer. Même absente, elle est là qui gronde ; dans ma rivière, dans l'eau du ciel. Si je la provoque, mon jardin pourrait bien dessaler, motte par motte, de l'Orge jusqu'à la Manche en passant par la Seine.

Rivière se fait bras de mer

Du jardin à l'embouchure - quelques encablures

La mer au loin est mon amie.

Ancré profondément dans ma terre ferme, j'aime savoir que quelque part, loin de moi, le vent secoue les criques : il passé par ici, mince filet de brise d'automne ; il ressortira par là, entre ciel et mer et terre, dans un rugissement de granit. Le vent est le vieux compagnon de la mer. Quand il se lève sur mon jardin, j'aime penser qu'il vient me visiter avant de s'en retourner la caresser.

Il reste toujours quelque chose de la mer dans le cœur de celui qui l'a fréquentée jadis. Après avoir fui Brest et m'être brûlé contre Paris la lumineuse, j'ai été un habitant-voyageur des côtes d'Armor, le temps d'une parenthèse aux frontières ennuagées. J'ai appris Plouha, Binic et la baie de Saint-Brieuc à la façon d'une poésie que l'on retient sans s'y efforcer, tant est vif le plaisir de la lire et la relire encore.

J'ai l'impression aujourd'hui d'avoir toujours connu la côte escarpée qui lie ces lieux. Elle s'est si bien imprimée dans ma mémoire qu'elle en a épousé les formes primitives. D'une certaine manière, je suis né là-bas à nouveau ; longtemps après être né ailleurs ; avant de convoler avec le Hurepoix en troisième berceau.

De mes limbes elles sont la lymphe - les falaises de Plouha

Secouez ! la mer se fera ciel.

Vingt kilomètres, nous a-t-on accordé. Je ne vous cache pas que j'ai tendance à arrondir à la décennie supérieure. Mais cela reste un peu court pour saluer de la main une amie éloignée.

Mais peu m'importe, car si le vent souffle de la côte bleue jusqu'à ma verte forêt, peut-être recevrais-je un peu de la fleur de son sel.

La mer est mon amie au loin. 

Et mon amie au loin fait pousser des plantes sur la mer. Chacun de ses courriers est plein de mots joyeux, fleurs d'amitié aux racines nues, que je replante, joyeux par ricochet, dans l'hiver accueillant de ma terre argileuse.


Voyage en mer lointaine











vendredi 4 décembre 2020

Derrière la pluie (la mer - I)

Par une curieuse association d'idées, lorsque les premières pluies tambourinent contre mes plates-bandes, la mer - fugacement - me manque. 

Toujours à portée de mains et cœur

Je suis né à Londres. Hormis une assiette en porcelaine à l'effigie de Peter Rabbit et un amour immodéré pour la poésie de Keats, il ne me reste pas grand chose de l'Angleterre. Mes parents avaient troqué le brouillard pour la pluie avant la fin de ma deuxième année de vie. J'ai grandi à Brest, ville de vagues et d'âmes, échouée au bout du monde - où, selon les points de vue, la terre s'arrête ou commence.

Je me rappelle Brest mon oubliée ; ses nuits noires, mes jours sombres ; son crachin grisant et mon chagrin grisâtre ; les alcools qui l'animent en même temps qu'ils empoisonnent ; la lumière qui bégaie, le crépuscule qui s'invite à midi. Le goût mazouté de l'eau du port de commerce dont je buvais la tasse les soirs d'ivresse.

Brest est aussi ville lumière - surgissant ! Quand on lève les yeux au ciel, parfois, on croit voir la palette d'un peintre renversée sur l'empyrée. Les couchers de soleil sont chahutés de couleurs. Brest est une môme qui persiste à sauter dans son lit à l'heure où elle devrait dormir : le jour s'y laisse rarement border sans lutter, alors ses nuits virent au technicolor. À l'aube, les nuages déchirés s'enfoncent dans la rade dans un fondu au gris sublime de mélancolie. Le film est fini ; il peut recommencer.

Je détestais ma ville ; je l'aimais aussi. Mais je ne m'y sentais pas bien, c'est assez peu de le dire - et beaucoup de l'écrire. 

Heureusement, ma distraction m'aidait à oublier mon spleen : j'étais un peu ailleurs, dans la lune - face cachée - ; et c'est comme ça que, de prisonnier, je suis devenu fantôme. J'ai toujours su m'évader. J'ai l'esprit vagabond, ça aide. Et puis mon ambition était trop mince pour les chaines : préférer les rêves aux projets parfois se révèle gage de liberté.

Vue d'aujourd'hui, Brest a un sourire nouveau


J'ai préféré le paysage à tout le reste, hanté les falaises, volé au vent qui couchait la bruyère. Quand Brest m'indisposait, je m’enfuyais, vite, n'importe où - pourvu que le ciel grondât. Mon paradis, c'était l'enfer des autres : les à-pics où bronchent les cailloux de plusieurs tonnes, la pluie qui gifle le visage à en blesser les pommettes. J'adorais ça. Je sautais dans la tempête. Les rafales me poussaient dans le dos, et la gravité roulait sous mes pieds sans m'atteindre.

Quand j'ai pu partir, je suis parti. Je me suis enfui sans me retourner. Aujourd'hui, la côte la plus proche de chez moi se trouve à 175 kilomètres. Et ça me convient très bien. La plupart du temps, j'oublie l'océan dans lequel je n'ai pas su flotter ; la plupart du temps je me consacre à m'enraciner ici et maintenant.

Mais parfois, quand la pluie déborde du ciel, un drôle de mirage me fait paraître pour une algue échouée loin de sa plage.

La pluie s'éloigne

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C'est drôle. Pour illustrer cet article j'ai cherché des photos prises sous la pluie et, évidemment, je n'en ai pas trouvé - ou presque. Parce que sous la pluie, on ne prend pas de photo : on baisse la tête en cherchant un abri. Quand j'étais môme, avec mon ami d'enfance, quand l'averse était à l'acmé de sa violence, nous flânions sans baisser nos têtes nues, comme un défi. Nous nous sentions mieux en résonance avec la nature que tous les brestois capuchés qui pressaient le pas tête baissée. 

Nous rions beaucoup de ce contraste, nos têtes trempées, les yeux noyées de joie. Il faudra que je pense à faire des photos les jours de pluie, en riant du même rire. 

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(image d'illustration - à Brest, un parapluie ne tiendrait pas le temps d'une photo sans se retourner)









Réflexions d'un printemps attendri

  J'ai aimé, été aimé, et son cœur n'en a fait qu'à ma tête. Comme je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer, j'ai...