Chère tanaisie,
Il y longtemps que je veux t'écrire. T'écrire, mais aussi te raconter. Ici, et dans l'intimité de mon petit monde. T'écrire d’œil à fleur, d'homme à flore ; te raconter aux amoureu(ses)x de leur jardin, qui savent entendre la sève qui bat sous l'écorce.
La vérité, c'est que je ne trouvais pas les mots pour le faire.
| Du silence au silencieux : Tanecetum vulgare |
Pourtant, si j'en crois mon entourage, j'en ai, des mots ; des bons et des mauvais ; des jolis, des maladroits, des mots en pagaille, en désordre, des mots d'ami, hostiles parfois, d'amour souvent, jamais indifférents. Il y a les mots émus je distribue comme des sourires et ceux que je garde au fond de moi, et qui sont une tristesse que j'hésite à partager, de peur qu'on me la vole.
Mais entre nous, rien de cela. Pas un son ; pas même le frémissement d'une majuscule. Un silence seulement - et des pensées, sans effort ni frontière. Ma tanaisie, je t'ai souvent pensée sans de dire, de ces pensées dont Julien Green disait qu'elles volent quand les mots, eux, vont à pied.
Mes mots à moi n'allaient pas à pied, ils trébuchaient sur ma langue et se perdaient dans la fièvre de mon souffle.
| Lévitation de boutons d'or |
En vérité, ma fleur-aimée, je dois à la singularité de ton charme mon goût de l'évasion. Comment décrire un sentiment qui par définition s'échappe, se libère ? Sans doute faut-il creuser délicatement dans le limon d'une mémoire dont on a laissé les portes ouvertes, avancer à main de velours, extraire sans l'abimer le souvenir.
Je me souviens. Ce talus de rien, encadré de béton et dominé par un enchevêtrement de rails, écaillé par la brutalité des trains qui nous enlèvent à nos champs pour nous transporter en ville. Un monde fait du bruit de la ferraille toussotant sa rouille, de la terre caillouteuse et sèche, de la pente acérée salie par le fiel des hommes.
Toute cette mouscaille... et puis toi soudain ! Juillet mordant, brûlant, asséchant ; et toi, inattendue, surgissant de toute la force de tes jeunes pousses pour repousser les limites d'un monde étriqué.
Une feuille et l'herbe s'éclairait. Mille feuilles et le béton perdait pied. Oublié le train ! Pardonnées la sècheresse, l'indigence de ta parcelle ! Bientôt, tu brillais de mille fleurs. Avec tes corymbes comme des nuages, et tes nuages comme des soleils, tu étais à toi seule la moitié du ciel posé sur la terre. Tu m'offrais dans de minuscules assiettes assez de joie solaire pour affronter les trajets quotidiens.
| Une poignée de soleils |
Alors l'or de tes fleurons a recouvert le bruit du sol d'un silence réparateur. Un silence tout neuf, mousseline, léger et soyeux.
J'ai su à ce moment que mon jardin secret s'étendait bien au-delà de mon imagination. Que ses limites s'enfuiraient bientôt, qu'elles passeraient te saluer et iraient se promener dans les champs, forêts, talus ; les jardins et les parc, marais et berges ; et jusqu'aux insignes fleurs des sables qui viennent sauver les trottoirs de l'ingratitude des villes.
J'ai su que je pouvais faire de ce jardin sans borne le berceau de chacune de mes journées. Que je me lèverai à présent chaque matin pour faire ce qui seul compte : vivre. Apprendre, regarder, toucher, goûter, humer, partager, offrir et recevoir. Vivre, oui, du plus simplement qui soit.
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| La mémoire du chemin |
Dans un mouvement naturel, je t'ai étudiée pour mieux te connaître. J'ai tourné les pages des livres jusqu'à toi, et je suis retourné te sentir, te toucher, te regarder, te cueillir sans excès, sans t'abîmer. Puis j'ai tourné d'autres pages, d'autres livres, lu, senti, vu, découvert d'autres fleurs. J'ai repris mes études là où je les avais laissées : dans mon enfance passée au milieu d'un jardin coloré et joyeux, toujours fourré dans les jupes d'une maman qui me récitait des poèmes et m'apprenait la beauté partout autour de nous.
D'année en années, de décennies en décennies, je me suis laissé dévier de ces émotions, auxquelles je reviens maintenant que je compte presque autant d'hivers qu'il y a de capitules dans chacune de tes inflorescences. Je travaille chaque matin, chaque soir, j'apprends et rêve au nouveau métier que j'embrasserai - conjugué au futur, pas au conditionnel. Je rattrape les années passées sur le bancs de l'université comme dans un mauvais sommeil. Je suis enfin sûr de ce que je veux faire de mes journées, après les avoir rêvées la nuit.
Chère tanaisie,
Me pardonneras-tu seulement de t'avoir qualifiée de faussaire ?
Par faussaire, j'entendais simplement souligner les faux-airs d'ombellifère que te prêtent tes corymbes, et aussi la fine découpe de tes feuilles qui témoigne d'un cousinage avec une autre Asteraceae atypique : l'Achillée millefeuille. Bien évidemment, cette ressemblance s'arrête là où commencent tes inflorescences.
En réalité, par faussaire, je voulais signifier : mystérieuse. Car tu n'imites pas, non ; à peine te déguises-tu, par pudeur sans doute - et par modestie aussi. Tu brouilles les pistes qui mènent à ta richesse d'honnête fleur. Tu te protèges, et comme je te comprends.
N'est-ce pas plutôt toi que l'on imite ? On parle d'Achillée, de Phacélie à feuilles de Tanaisie ; et non l'inverse ! Oui, c'est bien toi qui est leur reine - couronne d'or à l'appui.
Ton apparente banalité te préserve des jardiniers qui voudraient t'arracher à ta terre revêche. Pourtant, pour qui sait voir et entendre, de malicieux indices mènent à ta singularité. Il y a ton nom, d'abord, aux sonorités étrangement exotiques, dont l’étymologie étonnement latine se perd dans le jardin du temps. Ton nom emprunt de talent et de zèle est le parfait témoignage des trésors que tu réserves à celui ou celle qui s'appliquera à te découvrir, la patience au coin des yeux, la curiosité en bandoulière.
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| Au mystère de l'automne... tanaisie-chocolat |
Ta toxicité - réelle mais seule la dose fait le poison, n'est-ce pas ? - achève de te préserver de l'appétit de cueilleurs sans retenue.
Ce talus, ton talus - notre talus si tu me permets de m'y inviter - continuera de resplendir sans faiblir jusqu'aux soirées brumeuses d'octobre. Jusqu'à l'automne où tes soleils fanés et tes tiges vieillies se feront chocolat sur des feuilles restées vertes. Ce talus que j'admirerai deux fois par jour jusqu'à l'hiver affermira à chaque pas ma décision de changer de vue, de voler d'une vie à une autre. Ma résolution dont tu fus l'étincelle qui déclencha le feu.
| Du citron au chocolat |
Ma tanaisie, mon secret, dois-je te garder pour moi ? Dois-je écrire ici tous tes atouts ? Te partager - à moitié seulement ? Révéler combien un juste dosage du bouquet de tes sommités séchées offre la tonicité sous l'amertume ? Exhumer tes qualités de vermifuge, que l'histoire de nos campagnes a presque oubliées ? Rappeler les indéniables propriétés insecticides de ton purin ?
Ma tanaisie, mon serment, ma sibylline ; tout avec toi finira comme cela a commencé : par une énigme.
Si c'est moi qui t'ai racontée aujourd'hui, sans te révéler, c'est bien toi qui au fil de nos rendez-vous a délicatement levé le voile qui ombrait mes inclinations.

