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dimanche 17 décembre 2017

L'automne en apnée

Pour un automne, ce fut un automne. 
Un automne carabiné.

Nous étions en septembre et j'avais derrière moi une pleine année d'échauffement. Saison après saison, j'avais travaillé mes bêchage, sarclage, semis, plantation, arrosage, palissage. J'avais potassé mes classiques, répété ma gestuelle face au miroir. Je m'étais préparé comme pour un marathon.


cardiandra déclinant
Derniers éclats de l'été déclinant

Jusqu'à me juger prêt et fin prêt, au milieu de l'été. Jusqu'à attendre la rentrée comme on attend le top départ de la course de sa vie. Jusqu'à attendre l'automne avec l'impétuosité d'une abeille guettant les signes du printemps. Inutile de vous dire que j'ai surveillé la première feuille morte qui se détacherait de l'arbre pour choir à mes pieds. Le doigt sur le manche de la bêche, prêt à faire feu de tout bois. Les yeux grand ouverts, sans ciller - pour ne pas rater le moment. LE moment. Celui qui réunirait les conditions météos, la texture de la terre, l'hygrométrie idéale ; le moment qui contiendrait dans l'éternité d'une seconde l'étincelle de l'instant.

comme l'araignée sur sa toile
Attentive, patiente, efficace...

Quand il est arrivé, cet instant entre les instants, j'étais prêt. Fin prêt. Affuté comme ma meilleure serpette. L'âme, le corps et l'esprit dirigés vers un même objectif : faire de la friche de mon jardin un œuf prêt à éclore. Impatient à l'idée de m'attaquer à la réalisation d'un "avant-après" comme on aime en admirer sur les blogs. 

Cet instant aux airs de faux-départ, croyez-moi, je ne l'ai pas loupé.

À vos bêches, prêt, partez ! C'est arrivé un soir. Un soir, j'ai su que le matin qui dormait dans la pénombre était le bon. Qu'au saut du lit la lune dirait au soleil : "Bon courage pour ta journée : c'est LA journée, il va falloir être à la hauteur". 


arbre nocturne
Et que frémissent les feuilles

Ce soir-là, tiré par la manche de l'intuition, je m'en suis allé trainer mes souliers dans le baldaquin des astres assoupis, d'un pas délicat, en prenant garde à ne pas réveiller le jour qui dormait. Une balade comme une retraite aux étoiles. Pour apprécier le calme avant la tempête qui bientôt se lèverait. Dans le velours de la pénombre, j'ai apprécié la souplesse de la terre, respiré à plein poumons l'humidité parfaite, goûté de mes pupilles gourmandes la lumière des cieux dénudés. Les nuages étaient partis se promener et j'ai suivi leur exemple. 

J'ai glissé dans la nuit. J'adore la nuit. Certaines fleurs dorment sagement et d'autres restent ouvertes comme si elles défiaient le mouvement des planètes. Les marguerites qui gardent l'entrée de ma maison sont ainsi : rien ne saurait les impressionner - surtout pas l'obscurité, qu'elles caressent de leurs pétales.


chien et maître de concert
Nocturne pour jardinier et sa chienne


Alors voilà... le matin, j'ai adressé un clin d’œil à la lune déclinante et j'ai plongé dans l'automne. Et l'automne m'a englouti. Nous sommes le dix-sept décembre et je refais surface après une apnée jardinière de plusieurs semaines, un effort d'une vingtaine d'arbustes, d'une cinquantaine de vivaces, deux pelouses, trois allées de graviers, une dizaine de rosiers, huit massifs, deux-cents bulbes, quelques pots savamment disposés, une poignée d'arbres fruitiers prêt à satisfaire l'appétit d'oiseaux enfants affamés. Ce sont à présent mes mains qui sont en friche, mon dos qui m'envoie des SOS, mes avant-bras qui ne répondent plus à mes appels. J'ai recopié cent fois : on ne doit jamais oublier de faire ce que l'on aime par plaisir. Simplement par plaisir et joie intérieure.


Sous le soleil de la lune


Cette année l'automne a certes animé la flamme de ma joie intérieure, mais il m'a également apporté un peu de lassitude, un goût de terre un rien écœurant, quelque chose comme une goutte amère d'obligation dans le verre sucré du plaisir. Cet automne, j'ai jardiné à l'excès. J'ai aimé cela, mais j'aime tout autant la perspective du repos qu'annoncent les premières gelées.

sur son escabeau
Au boulot !


Pour un automne, ce fut un automne.
Un automne un peu trop dosé. 
Mais aussi une promesse de printemps éclatants.

Il est venu, enfin, le temps d'hiverner gentiment, entre écriture de ce blog, feux de cheminée, chocolats fumants et promenades entre les mahonias qui illumineront l'hiver comme un nuage d'été dans le gris des glaces matinales. Avec tant et tant de choses à raconter dans ma besace d'apprenti-scribe.


devant la cheminée
En attendant le chocolat


Chaque saison recèle dans son déclin le germe de celle qui lui succèdera. 







dimanche 17 septembre 2017

Les jours et la seconde

Nous avons tous nos jours las.


Qui voient nos têtes dodeliner de crainte et d'ennui. Notre angoisse, sourde à force d'habitude, paralyser nos rêveries. Accolée à notre cœur crispé, la sensation étrange d'avoir quitté notre trajectoire naturelle pour nous égarer dans un lieu qui ne nous ressemble pas. Ces heures dont les minutes s'étirent. S'effilochent en miettes d'un temps qui se fige dans nos iris fatigués. Nous nous sentons fleur blanche qui peine à illuminer le gris des murs.

fleur à ombrelles blanches sur mur gris
Ton ombelle contre le gris des murs

Nous avons tous nos jours las.

Je traverse au pas lent mes semaines de rentrée. Les rires de mes enfants me manquent. Mon propre rire me manque. Mon jardin me manque. Le temps, tout simplement, me manque. 

Du temps ! de grâce, du temps ! 

Du temps pour lire, écrire, danser et dormir au milieu des fleurs, m'asseoir sur la berge, regarder la rivière qui serpente entre mes rêves, sentir la pluie me tapoter les doigts, m'abriter sous l'épicéa, écouter l'averse carillonner à ses branches, jouer à l'ignorer... et puis entendre mes enfants m'appeler. Courir, les rejoindre sur l'herbe grasse. Nous tenir la main, têtes renversées, bouches ouvertes ; boire quelques gouttes fraîches et claquantes avant de rentrer nous sécher.

L'automne est arrivé dans mon dos. Je suis rentré au bureau un matin d'été, j'en suis sorti un soir d'automne. J'ai raté la bascule des saisons.

Nous avons tous nos jours las.

deux paires de pieds et une rivière
Une simple seconde, et choir dans la joie

Mais nous avons aussi l'étincelle d'une seconde.

L'instant qui efface les jours comme le vent balaye les feuilles mortes. D'un revers de sa force vive. Qui pousse nos doutes dans le dos et les fait mordre la poussière.

Nous avons l'étincelle d'une seconde.

Cette seconde qui gomme les heures perdues à vouloir être ailleurs. Cette seconde où, dans les yeux de mon enfant, je vois le reflet du monde. De tous les mondes possibles. Le monde vaste qui conduit la valse du temps. Le monde modeste que nous bâtissons. Notre monde dans le monde. Notre coin parmi les couleurs. Cet espace hors l'espace qui nous a accueillis et dont nous prenons soin en retour. Notre royaume, où les trèfles sont rois et les pâquerettes sont reines. Notre refuge. Où la justice se rend sous un camphrier de quarante centimètres de hauteur - toujours en notre faveur. Où les déguisements ne sont pas des mensonges.

Quand je suis rentré samedi, l’œil terni par les embruns des jours gâchés, j'ai été accueilli par une paire d'yeux verts brillant de joie sous une crinière blonde. Je crois que ces yeux m'avaient attendu le temps de deux éclaircies et trois averses. Leur joie m'a gagné. Immédiatement.

père et fille coupent la menthe
Une seconde hors le temps
Alors j'ai jeté mon manteau, mon sac, mon ennui. Je les ai remplacé par une main dans la mienne, un panier, un sécateur

Elle et moi sommes allés faire un de ces fameux tours du jardin qui remettent les humeurs à leur place. Dans un ambiance pré-crépusculaire d'un gris-bleu vacillant. Un obscur-clair, comme l'éclat de nos regards. La silhouette d'une grande sœur nous a suivis en pointillés, à sa façon, l’œil avalé par la beauté des ombres, mi-présente, mi-lointaine. 

Nous avons ramassé des trésors : une pomme, un peu de menthe, une feuille aussitôt jetée dans la rivière, et qui s'en est allée par-delà le pont qui trace la frontière de notre pays imaginé. 

néflier japonais
Jolies fleurs deviendront-elles délicieuses nèfles ?

Nous avons admiré les joyaux étalés dans les mains automnales du jardin : le bourgeon prometteur d'un mahonia, les lanternes rouges du crinodendron, les grappes de fleurs du Néflier japonais. Nous nous sommes étonnés de cette part du jardin qui s'éveille pendant que l'été s'endort.

arbre aux lanternes
Crinodendron hookerianum habille les terres de bruyère de ses lanternes rouges

Nous avons compté ensemble les menus trésors de notre récolte : huit feuilles de menthe, cinq branches de Romarin officinal, deux de Thym citronné, trois de thym tout court, une pomme, beaucoup d'amour.

panier de récolte
 Surtout, beaucoup d'amour
 
Nous nous somme sentis vivants, légers, traversés par la joie communicative de l'aventure. 

En trois sourires, mon enfant, tu as eu raison des centaines de parisiens qui m'avaient adressé leur froideur dans le métro. En trois mots doux, tu as fait taire l'écho du bruit de la ville. En trois petits gestes de rien du tout, tu m'as rappelé combien j'aimais la vie. 

Et un petit geste de rien du tout, un ! Et deux sourires, deux !

Combien je t'aimais, combien je vous aime. Combien tout est si beau autour de nous. Combien à la faveur d'une simple fenêtre - et de mon imagination - je m'échapperai lundi.

Et s'il n'y a pas de fenêtre, peu m'importera : il me me sera toujours possible de fermer les yeux pour en dessiner une. Et derrière elle, le souvenir de cette petite seconde qui aura suffi à changer la lassitude en joie.

dimanche 3 septembre 2017

Quand l'écureuil n'est pas là (et que papa dort), les petites filles dansent

trois paires de pieds d'enfant
Trois fois deux font six pieds légers
Dans notre jardin vit un écureuil. Nous ne le prenons jamais en photo : sa pudeur n'a d'égale que sa rapidité et nous sommes pétrifiés de joie contemplative lorsque nous l'apercevons. Nous le regardons de toutes nos rétines, sans bouger. Je ne suis donc pas en mesure d'illustrer cet article avec une photo d'écureuil : il vous faudra l'imaginer.

La sieste d'Hyde Park


Cet écureuil est une fenêtre ouverte sur mon enfance : Hyde Park, l'automne, les écureuils apprivoisés par des promeneurs toujours curieux, jamais envahissants. Oui : c'était avant les selfies qui gâchent l'instant et le paysage. 

Je ne vois plus l'écureuil de mon enfance dans le brouillard londonien de ma mémoire. Mais c'est pourtant l'image qui se dessine la première dans mon esprit quand j'évoque ma prime enfance. 

Je suis né outre-manche, dans une chambre du St Mary's Hospital du cœur de Londres. Les souvenirs de mes premiers pas à Hyde Park, marchant d'un pas maladroit vers les écureuils, courant après mon équilibre, ce sont mes parents qui me les ont racontés. Ils sont lointains, trop lointains pour que j'eusse pu les garder en mémoire. Je les ai longtemps cru noyés dans la brume.

Pourtant mon jardin m'en a restitué la saveur - par un de ces petits miracles que seule la nature est en mesure de nous offrir. Cet écureuil que j'admire aujourd'hui, je sais l'avoir vu hier. Je ne le vois plus mais il m'est familier. C'est certainement son arrière-petit fils qui habite aujourd'hui le même jardin que moi. C'est lui qui m'offre de revivre mes premiers émois poétiques. 

Poésie vient du grec ποίησις, poíêsis :  l'action de créer. Enfant, je courais vers la beauté pour ne jamais la saisir : cette définition de la poésie me convient.

Hier, le ciel nous offrait le spectacle de ses nuages régulièrement percés par un soleil timide et doux. Avec mes enfants, nous aimons ces conditions propices à la promenade. Et j'aime personnellement ces conditions qui appellent à faire la sieste entre deux promenades. Nous nous sommes répartis les tâches : l'ainée faussement exemplaire et les sœurs copines se promèneraient dans le jardin pendant que je ferais la sieste, allongé sur la pelouse. 

un papa surpris à faire la sieste
Surpris en pleine activité

L’œil au trois quarts clos, j'attendais que le tableau s'animât. Que mon écureuil en forme de souvenir grimpât sur mon liquidambar... ou plutôt son liquidambar, allez, disons : qu'il grimpât sur le superbe liquidambar qui n'appartient qu'à lui même. Hyde Park (c'est le surnom que je donne au sympathique rongeur) l'affectionne particulièrement. De son sommet, il a une vue imprenable sur les noisetiers qui constituent l'essentiel de son garde-manger. 

Je voulais couper ces noisetiers avant de rencontrer Hyde Park : à présent que je le connais, j'en ai sanctuarisé chaque branche, au même titre que le Falgus sylvatica que j'ai planté de mes blanches mains. Je crois qu'ils me survivront tous les deux.

J'attendais, donc, et j'attendais vainement. Je surveillais mon petit jardin aromatique à gauche, le liquidambar à droite, ma cabane devant. 

 
Romarin, iris ensata, thym, lavande
Tiens, les Iris ensata se sont invités entre le thym et le romarin

cabane d'enfant et likidembar d'écureuil
Cabane sur cabane : le liquidambar surplombe la maison des sœurs copines


Au dessus-de mes yeux, la voute ennuagée veillait sur notre monde. J'avoue m'être légèrement assoupi sous ses yeux bleus nimbés de flocons blancs.

la beauté de la voûte celeste ennuagée
Voûte ennuagée veille sur dormeur des trois vallées


Hyde Park devait être occupé lui aussi à faire la sieste. En tout cas il ne s'est pas montré.

La cueillette en catimini


Les trois sœurs se sont emparées d'un joli panier (en fait de panier, elles ont paré au plus pressé et chipé le panier vapeur dans lequel je concocte de délicieux Bao). Elles ont filé au bord de la rivière. Là, elles ont sauvé quelques pommes de la noyade. Un fort joli pommier se déploie jusqu'au dessus de l'eau. Si l'on y prend garde, il offre à ses fruits de découvrir les joies de la navigation. 

Heureusement, la bande des sœurs y prend garde. Point de croisière pour les pommes : elles s'en iront nourrir les appétits acérés des aventurières qui sont venues les sauver de la noyade. 

 
la petite fille aux pommes et au sac poilu
Cette frêle embarcation ne prendra pas la mer

Aucune pomme ne peut rêver plus noble destin. Sustenter la bande des sœurs, quelque part, c'est assurer au jardin tout entier d'être bien traité. Un enfant n'oublie jamais la main qui le nourrit.

C'est à ce moment, j'imagine, que l'idée a été lancée. 

 
l'idée, c'est de piquer toutes les noisettes
L'idée et sa réalisation

Si je devais proposer un scenario du déroulé des faits, je dirais qu'ils ont certainement dû être initiés par la sœur copine numéro 1 - que l'on connaît dans le royaume des trois vallées sous le nom de Princesse du Grignotage Sabbatal. Princesse dont le pas a dû être rapidement emboîté par celui de sa petite sœur. Enfin, l'aîné faussement exemplaire a dû oublier d'être exemplaire et surenchérir d'un : "Papa dort comme un nouveau né, on peut piquer toutes les noisettes". 

D'un commun accord elles ont alors entrepris de ramasser les noisettes qu'Hyde Park s'était certainement réservé pour le goûter. 

cueillette de noisettes
Quand papa dort, les princesses dansent sous les noisetiers

De mon côté, je m'étais réveillé de ma sieste de père faussement oisif.  J'ai ainsi eu le privilège d'entendre cette merveilleuse conversation :

- Sœur copine n°1 : On va faire un sacré goûter.
- Sœur copine n°2 : J'en ai trouvé une !
- Sœur copine n°1 : La question c'est : on mange tout ou on en garde une pour papa ? Une demi peut-être ?
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- L'aînée faussement exemplaire : Papa planque le casse-noix, on va devoir composer avec lui.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 : Le casse-noix est dans le placard du haut. En mettant la chaise sur le marchepied je peux l'attraper. Ou alors on les casse avec un gros caillou.
- L'aînée faussement exemplaire : Papa est derrière la haie, il t'a entendue.
- Sœur copine n°1, d'un ton se voulant naturel : Non, grande sœur, on ne mangera pas tout, on va donner la moitié à papa. Ah, il est là ? Vraiment ? Je ne l'avais pas vu.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 :  Tu savais très bien qu'il était là, traîtresse !
- Sœur copine n°2 : J'ai tout ramassé, il n'y en a plus !
- Moi, d'un ton badin : Salut les filles, il reste des noisettes pour un ventre affamé par l'activité physique ?
- Les trois, en chœur : Mais au fait, il faut en laisser pour l'écureuil !!!

la petite filles aux noisettes bientôt mangées
Pour une poignée de noisettes

C'est ainsi qu'une bonne partie des noisettes a fait l'aller-retour entre le sol et le panier - sans passer par mon ventre.

La loi de Dame Nature


Ensuite, nous sommes allés ensemble glaner quelques pommes supplémentaires. Nous sommes passés par le petit potager des fruits rouges et la bande des sœurs y a découvert le principe de réciprocité : de la même manière qu'elles avaient su être parcimonieuses dans leur cueillette, le bec acéré de la nature leur avait laissé... une framboise. 

une framboise pour une noisette rendue
Dame nature rend la monnaie de son fruit

Elles ont partagé leur pépite d'or rouge, et l'aînée faussement exemplaire a déclaré : "Vous pensez que si l'on avait oublié de cueillir quelques pommes, les oiseaux auraient laissé une framboise pour chacune d'entre nous ?"

jeudi 31 août 2017

La pensée et les hématies


Ce soir, ma toute jolie grande fille, nous sommes allés marcher dans la nuit parisienne. Tu m'avais accompagné pour visiter une exposition mais une obligation nous a retenus. Tu ne m'en as pas voulu, comme à ton habitude. Je n'ai jamais vu l'ombre de ta rancune. Toi qui aimes glisser dans l'obscurité, tu n'es que lumière.

petite fille dans la lumière de l'ombre
Sans obscurité, point de lumière

Le jour dans la nuit


Je crois que tu as compris très tôt que la vie est une succession d'imprévus.

Il faut dire que, te concernant, l'imprévu devait être pressé tant il fut en avance. Un peu trop à mon goût quand j'y pense.




Tu n'avais pas six mois quand tu es entrée dans ton hiver, à l'automne. Je ne le savais pas encore, mais ton hiver à toi durait quatre saisons.  

Tout était en toi, dès le début, dans l'assemblage subtil et mystérieux de tes gènes. Un peu de moi, un peu de ta mère, quelques formules magiques, et la nature hasardeuse donnait corps à ta singularité. Toi entre mille. Toi et tes hématies qui refusaient de fleurir, ton sang comme une terre aride, ta pâleur de lys, ton regard grave et pénétrant. Ce n'était pas le regard d'un enfant. C'était le reflet d'un corps à bout de forces.

Il y a un peu de feu et beaucoup de neige dans tes yeux. Pas de cette neige qui éteint les flammes, non, mais de celle dont on fait les igloos

Et puis il y a ton sourire, prêt à bondir. Ton sourire qui n'est apparu qu'après ta première transfusion. Au terme de laquelle, le coude bleu et le teint rose, tu as souri à la manière d'une pensée qui éclot. Une pensée avec un cœur de soleil, jaune vif, comme une tête d'épingle scintillante ; une pensée aux pétales qui s'éclaircissent à mesure qu'ils s'éloignent de leur seuil. Tu as choisi de grandir malgré les mauvaises herbes à ton pied. Telle une Pensée sauvage (et têtue). C'est depuis toujours ta fleur préférée : celle des âmes réfléchies, brodées dans le souvenir de leur naissance, aptes à se ressemer à la faveur du vent. 

l'oeil gauche grave
Ombre et lumière
Je ne sais pas où tu l'as trouvé, ce vent qui te porte vers la vie. Ni où tu le trouves encore. Personne n'en sait rien.

Je sais simplement que je n'oublierai jamais ce matin de mars où l'on m'a dit d'un air gêné de profiter de chaque jour, de chaque heure passée avec toi ; ni cet après-midi de mai où tu m'as dit, toi, d'un seul regard, que non, c'était faux : nous profiterions longtemps de la vie. Aussi longtemps que dure la vie, tout simplement. 

sourire des yeux
Lumière d'ombre

Alors le temps a repris son cours ; alors mon cœur qui se retenait de battre a repris sa musique, allegro, comme un écho au tien qui bat si vite. Tu étais née pour la deuxième fois - et moi avec. Je n'avais plus peur. Pourquoi avoir peur à ta place ? Tu n'as pas peur, toi. Tu as regardé la mort sans trembler ; tu l'as regardée comme une vieille amie à qui tu n'ouvrirais pas la porte

Tu la portes en toi - comme nous tous, en fait. Tu n'as pas besoin de feindre d'ignorer : tu as apprivoisé la peur. Tu connais la juste distance.

Tu connais la douleur muette et les cris silencieux. Tu connais la faiblesse qui cloue les mouvements. Et tu sais mieux que quiconque la douceur de respirer. Tu sais l'amour au-delà de tout. Tu sais le présent et le présent seul, comme la brise dans les cheveux. Tu sais la joie, fidèle et entraînante.

Tu la sais et tu la partages. C'est de toi que j'ai appris cela : ressentir une joie vraie vaut beaucoup mieux que l'idée du bonheur. 

J'ai emprunté un peu de ton courage, pour ensuite te le rendre, à petite dose, quand tu en avais besoin

Nous étions toi et moi. Toi ; et moi comme une ombre bienveillante sur laquelle tu dormais, mangeais, pleurais, apprenais à rire. J'ai grandi avec toi. Tu m'as appris tellement ! J'avais tant à désapprendre ! On te dira peut-être le contraire, mais en réalité les adultes ne cessent jamais de grandir - à condition de savoir se baisser pour entendre les leçons des enfants. Les adultes sont des êtres en devenir. Ils ne sont rien d'autre que des enfants qui se sont oubliés en chemin.

C'est en écoutant le souffle de nos enfants qu'on retrouve le nôtre. Je crois que je respire en même temps que toi, ma grande fille, si bien que parfois je suspends ma respiration un instant pour entendre la tienne

Je me rappelle ce temps où nous étions deux dans notre appartement trop grand. L'absence de meuble, le vide que nous avions rempli de nos rires.

Et puis un jour tu es devenue une grande sœur.  Ma grande, ma toute petite, mon adorable moyenne, tu es à la fois ma fille unique et l'aînée d'une fratrie heureuse, si heureuse de t'avoir. Tu réconcilies les contradictions et maries les contraires. Tu es un trait d'union entre les mondes. Ce petit point dans lequel réside l'harmonie. 

petite fille dans l'ombre de l'épicée
Dans la force des feuilles d'été

Le jour de nos nuits


Ce soir, nous sommes sortis et il faisait déjà nuit. Tu avais toutes les raisons d'être déçue et tu étais heureuse. Nous irions à l'exposition samedi matin, voilà tout. Tu aimes la nuit, les nuits pluvieuses, la pluie qui tombe sur la ville. Tu aimes la ville, la pluie et la nuit. La toute première goutte illumine ton visage d'un sourire léger. La seconde te fait rire. Lorsque la troisième atterrit sur ton front, l'air frémit de ta joie.

Ce soir, une longue averse est venue à ta rencontre. Nous avons marché tout doucement, sans parapluie, au rythme qui te plaît. Tu as pris mon bras dans ta main comme tu le fais toujours - ce bras qui t'a longtemps portée. Tu n'as plus l'âge d'être portée, mais tu aimes ce contact simple : ta main qui enroule mon bras, juste au dessus de mon coude, fort et doucement en même temps. Quand tu es fatiguée, je t'aide dans tes efforts. En retour, tu m'offres le plaisir simple de déambuler. Tu me rends à ma tranquillité égarée - moi qui cours tout le temps sans raison. 

Quand tu étais bébé, c'est mon cou que tu serrais fort, très fort, le nez collé à ma joue. Aucun vent n'aurait pu te décrocher et rien ne m'aurait fait te lâcher. 

Ce soir, à l'heure où j'écris, il pleut encore et tu es là, à côté de moi, à écouter par la fenêtre ouverte tomber la pluie. Tu as rompu notre silence pour me dire que tu aimes m'entendre frapper les touches du clavier, régulièrement, comme pour accompagner la pluie. Pour me dire que tu aimes être avec moi pendant que le reste de la maison dort. Pour me dire que tu aimes quand notre chienne dort à nos pieds en toute confiance. 

la petite fille et le berger allemand
Vous c'est vous, et c'est aussi elle et toi

Ensuite, tu as dû penser que tu avais été trop sérieuse ; alors tu m'as dit qu'en croisant un chien, un cochon et un mochi (pour ceux qui ne le savent pas, c'est un petit gâteau japonais à la farine de riz) on pourrait peut-être obtenir un cmochien. Je t'ai dit que c'était finement imaginé, que ça tenait debout et que nous devrions essayer... et puis j'ai ajouté en chuchotant que moi aussi j'aime être avec toi, la pluie et le temps qui se fige.

Oh, mon enfant, je serai toujours là ! Même lorsque tu auras grandi et que tu voleras de tes propres ailes, de tes ailes de petite fleur des villes, je serai là - au loin. Je serai là, pour toi, dans chacune des gouttes de pluie qui tomberont tendrement sur ton front. Je serai là, aussi discret que tu le souhaiteras ; et je serai heureux de te savoir heureuse loin de la maison. Je serai joyeux de te savoir libre. 

Tu es d'ores et déjà libre, de cette liberté qui à la façon du vent dans la voilure des pensées fait voler les graines d'hématies. Aux quatre points cardinaux, jusqu'à faire fleurir ton sang, un peu, juste un peu ; mais passionnément - à la hauteur de ta folle envie de vivre. 

Mon enfant, pensée sauvage qui prospère entre les pavés comme en terre humifère. Ma toute petite devenue grande si vite - avant même de grandir. 


balançoire, lecture, petite fille et temps qui passe
De l'utilité d'une balançoire : bercer la lecture

Aujourd'hui tu t'apprêtes à entrer au collège. Tu es curieuse et douée. Tu es vive, tu réfléchis vite. Tu dévores des centaines de romans qui semblent avoir été écrits pour toi. Tes trésors de persévérance t'ont offert de transformer la fragilité en don. 

Tu es éprise de justice. Tu prends instinctivement soin des plus fragiles. Tu sais les approcher, intuitivement ; tu sais leur parler, leur redonner confiance. Ta soif d'apprendre est sans fin. Tu vas plus vite que ta propre lumière. Ce rythme, ton rythme, contredit parfois celui de ton corps. Alors ça te fatigue un peu. Ce qui m'étonne le plus, c'est ta faculté à savoir exactement à quel moment te reposer, te retirer en toi-même ou simplement dormir. Cette connaissance que tu as de toi-même ne cessera jamais de me surprendre. 

Ta lumière est celle de l'aube, mon enfant. Tu es telle un clin d’œil que s'adressent lune et soleil : tu t'endors et te réveilles au même moment.

Il paraît que nous nous ressemblons étrangement. Tu termines les phrases que je commence et inities celles que j'achève. Nous mettons jusqu'aux virgules au même endroit. Et nos rires très légers achèvent de ponctuer nos mots. Mais nous sommes conscients de notre profonde altérité et nous en amusons. Nous le savons : nous sommes aussi différents qu'on peut l'être ; et pourtant nous sommes semblables, comme deux gouttes de pluie. L'harmonie s’accommode des contradictions, n'est-ce pas ?

petite fille qui se hisse sur la toise
Grandir, encore et encore

Je pourrais parler de toi des heures, ma grande, mais des heures ce ne serait pas assez. Tu connais la vie mieux que moi car tu en as arpenté les limites. Je ne prends pas beaucoup de photos de toi, comme s'il fallait vivre chaque seconde. Parce que chaque seconde passée avec toi est une éternité de chance. J'aime tout mes enfants également, tu le sais ; mais c'est bien toi qui m'as fait aimer la vie passionnément. Tu as réhabilité mes rêves perdus en chemin.

Ce soir, tu es allée te coucher, laissant un vide sur le fauteuil où tu lisais. Alors j'ai arrêté d'écrire et je suis allé t'embrasser sur le front pour protéger tes rêves - à ma mesure.


lundi 28 août 2017

Un jour deux plantes : Cinnamomum camphora et Mentha suaveolens

Dans mon jardin, à l'issant d'un long sommeil, de jeunes arbres au charme exotique font la cour à de respectables vivaces. 

menthe suave et camphrier
"(...) elle, qui l'aimait tant, elle le trouvait le plus beau du jardin (...)"

Autour de leurs amours naissantes flotte le parfum des bals musette d'antan. Vous savez : ces parenthèses hors le temps et l'espace où l'on voyait se lier, l'instant d'une danse, deux âmes qui auraient dû ne jamais se rencontrer. La demoiselle la plus timide du village et l'aventurier de passage - ou l'inverse. Le destin pouvait bien avoir oublié nos deux cœurs hier étrangers ; peu leur importait : les valses se moquent éperdument du destin. Ainsi, ils s'accordaient si bien, le temps d'une chanson, que rien ne devait plus les séparer. Exit le bal ! exit les convenances ! un regard échangé furtivement, deux sourires, un baiser, et c'est la fuite vers la vie ! La vie, enfin.

On retrouverait le souvenir de cette rencontre sur une photo d'époque, un demi-siècle de bonheur plus tard. Les sourires intacts. Intacte aussi, l'étincelle de surprise née dans l'âtre des cadeaux inattendus, figée à jamais dans le ciel brûlant de l'instant. 

Allons, voilà que je m'éloigne de mes plantes... enfin, en apparence. Car derrière la petite histoire se cache une grande question : mes arrière-petits enfants contempleront-ils un jour, au détour d'un album aux photos jaunies, le portrait de mon camphrier et de sa menthe suave ? Souriant comme les plantes paraissent sourire : en caressant le vent du revers de leurs feuilles étincelantes. 

Je n'ai pas la réponse à cette question. Et je suis ravi ; oui, ravi de continuer à me la poser, encore et encore ; et ravi d'être libre d'inventer à l'envie les chemins qu'elle pourrait emprunter.

Cinnamomum camphora : le parfum qui cache la rusticité


Le camphrier est un arbre qui emporte avec lui les légendes de son parfum enivrant. On extrait de son bois dit "de Ho" le camphre et son épice pénétrante. Il évoque la puissance et la fraicheur, la force et la douceur. Son vert tendre est de ceux qui invitent à la sieste et à la contemplation. Sa silhouette réunit grâce et plénitude. 

 
lumineux camphrier
Messire le (très jeune) prince de Ratvinsara, futur roi du monde


On ne taille pas un camphrier : on le regarde pousser, respectueusement. Plus tard, les enfants grimperont sur ses branches. Les adultes feront la sieste quelques mètres en dessous. Il offrira aux plus aventureux d'entre nous de concocter des baumes aux vertus antalgiques. 

Le camphrier, c'est l'enfance qui jamais ne s'envole de sa branche.

Pour moi, c'était avant tout un arbre inaccessible. Réservé aux régions où le froid commence à partir de 5°.

Et puis un jour, au détour d'une balade parisienne, mes yeux se sont au contraire écarquillés : devant moi, dans le parc qui enturbanne les serres d'Auteuil, se tenait un camphrier. Au Nord de la Loire, en pleine terre et surtout : en pleine santé. Comme un défi jeté au visage d'un climat que je croyais être un obstacle infranchissable à sa survie. Il était là, devant moi ; il me caressait le regard de sa majestueuse bienveillance. Je suis resté longtemps immobile à le contempler. J'ai goûté jusqu'au dernier de ses reflets, sans me presser. 

Nous étions au printemps, l'hiver avait été rude et pourtant ses feuilles persistantes étaient à peine abimées. Alors, j'ai reconsidéré tout ce que je croyais connaître des camphriers. J'ai lu, relu, demandé conseil à un aréopage d'érudits pépiniéristes. Les avis ont fortement divergé. En fait, il y avait autant de versions que de savants. J'ai retenu l'hypothèse la plus optimiste : le cinnamomum camphora serait en réalité beaucoup plus rustique qu'on ne le prétend. Tout simplement. Le plus difficile serait de l'aider à affronter la rudesse des ses premiers hivers. Ensuite, tout roulerait pour lui. 

La paternité me l'a appris : les bébés fragiles font souvent des enfants résistants. Ma décision était prise.

Quand j'ai acheté ma maison, j'ai planté un camphrier à l'abri du vent, face à l'orient. Un tout petit camphrier : je ne suis nullement pressé. J'ai juré que mon jardin se construirait en escargot autour de lui. Il serait à notre pays imaginaire ce que l'île Saint-Louis est à Paris.

Mentha suaveolens : si commune et...si précieuse


On dit souvent que ce qui est rare est précieux. Peut-être est-ce parfois vrai, mais ça ne se vérifie pas toujours ; et inversement, on a tort de ne pas se pencher plus souvent sur ce que l'on croit être commun. Il arrive qu'un trésor repose dans le creux d'une silhouette croisée mille fois. Son charme se tient là, lové dans un lit de timidité, emmitouflé de pudeur. 

La Menthe suave compte parmi ces miracles que nous croisons chaque matin sans juger utile de nous y arrêter. 

 
menthe suave, toute de feuilles blanches et de feuilles arrondies
Sentez comme ma sève coule sous ma silhouette familière


Parfois, on la cueille pour des motifs culinaires comme on se saisirait du sel sur la table. Sur ce point, je ne suis pas meilleur qu'un autre : la belle dont je vais vous parler aujourd'hui, je l'aurais certainement foulée du pied si elle n'avait choisi d'élire domicile à côté de mon camphrier. 

Au gré des vents, elle s'est ressemée précisément à cet endroit. Là où je ne pouvais l'ignorer.

J'aurais pu me contenter de la déraciner pour dégager le pied de Sa Majesté l'impérial camphrier. C'eût été le réflexe naturel d'un jardinier face à une vivace certes sympathique mais un brin invasive. Seulement voilà : un je-ne-sais-quoi m'a tapé sur l'épaule au moment de sortir ma serpette. 

Alors, j'ai gardé mon outil pour un meilleur usage. Quand un je-ne-sais-quoi me tape sur l'épaule, je l'écoute : on n'est jamais trop prudent. C'est ainsi que j'ai pu regarder ma menthe suave accompagner spontanément son prince d'un pays lointain dans ses débuts difficiles, centimètre après centimètre, jusqu'à progressivement mêler son parfum au sien. 

Ses feuilles délicatement arrondies, son vert tendre qui illumine le crépuscule, ses fleurs blanches gracieuses sont venues irradier ce coin de pelouse triste de leur joie sauvage. 

 
menthe illuminant le crépuscule
Il est un peu moins crépusculaire maintenant, Monsieur le crépuscule !


J'en ai oublié de venir tondre les alentours. Oui, moi le jardinier plein de certitudes, je me suis pris à tomber sous le charme d'un petit pied de menthe effronté, débarqué de nulle part pour me rappeler que la nature décide toujours, à la fin, comme elle le faisait avant nous et le fera après nous. 

Depuis ce jour, j'ai pris la résolution de respecter les aléas du climat et de ne pas trop éloigner mon jardin des espèces que la nature a prévu pour ma région. Grâce à sa menthe, mon camphrier se contentera, s'il survit, d'être l'un des rares habitants exotiques de mon tout petit coin d'Île de France. C'est là le mouvement naturel de la vie... notre petit, tout petit coup de pouce en plus. Et les menues libertés qu'on s'accorde avec la règle énoncée à la faveur d'un coup de cœur ou d'un instant de folie.

Les milles et une vies du tandem olfactif


Mon camphrier a connu son premier hiver. Je l'ai enveloppé d'un voile et j'ai serré mes poings dans le froid. La rudesse d'un air glacial l'a fait trébucher. Le printemps l'a vu se relever. La sécheresse d'un mois de juin éprouvant l'a fait perdre l'équilibre une deuxième fois. Une pluie d'orage lui a redonné la vie. La menthe, elle, est de ces vivaces qui repoussent plus vite qu'on ne les arrache. Inutile de s'en faire pour elle.

camphrier et menthe suave vus du ciel
Vus du ciel le plus proche

J'ai souri de voir mon camphrier deux fois ressuscité et sa menthe immortelle s'entendre comme s'ils avaient grandi dans la même pépinière. Cette rencontre improbable m'enchante. C'est le chant de mon jardin ; celui qu'il a choisi de jouer sans que je ne lui impose sa partition ; simplement un instrument sur deux.

fillette, camphrier et menthe suave, comme larrons en foire
Grâce sauvage, sage harmonie

En fin de matinée, j'aime descendre sur la berge de ma petite rivière et m’assoir sur un tronc d'épicéa que nous avons laissé là après sa chute, exactement à la place où il était tombé. Mon aînée faussement exemplaire - et vraiment adorable - m'accompagne. Nous ne disons rien. De notre observatoire, nous distinguons, à quelques mètres de nous, le vert éclatant du camphrier et de sa vivace naturalisée. En écoutant le bruit de l'eau qui passe, nous buvons un thé à la menthe en réalisant notre chance d'être précisément à cet endroit.

Moi qui pense peu à l'avenir, hier, j'ai rêvé à des lendemains lointains, par-delà les lignes d'horizon. D'un de ces rêves qui s'invite sans avoir été convoqué. C'est ainsi que le vieil homme que je deviendrai un jour a regardé par sa fenêtre d'une vue troublée par l'âge. C'est ainsi que j'ai vu un tableau prendre soudain vie : des enfants, mes arrières-petits enfants, cueillant à ma demande quelques feuilles de menthe au pied du camphrier - dont la plus basse des branches accueillerait une balançoire. 

On ne domestique jamais ses rêves ; ils sont libres, insaisissables et éthérés, volent au gré des vents qui nous traversent. Un rien les inspire. Ce rien, c'est souvent une part invisible de notre vérité. 

Je ne sais pas si l'on peut pleurer en dormant. Je sais simplement que mon oreiller avait un goût salé lorsque je me suis réveillé.






Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...