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samedi 19 décembre 2020

Conte cruel au jardin

Le jardinier se souvenait du jour où il avait planté le rosier. 

Le jardin avait accueilli l'arbuste d'une terre fraîche, le ciel d'une fine pluie, et l'homme avait pensé : oh, ce sont là de gentilles attentions ! Sous ces heureux auspices, le rosier avait vite prospéré. Ses racines plongeaient en terre au pied d'une butte, où l'eau affluait régulièrement par la grâce du relief. Le soleil le visitait longuement le matin ; puis disparaissait au plus chaud de la journée derrière le rideau d'un arbre bienfaiteur ; pour revenir le bercer de tiédeur en fin d'après-midi. Le jardinier l'avait arrosé, nourri, chéri.

Le rosier avait fleuri tout l'été, par marées successives d'une intensité égale.

Soucieux de ne léser aucun de ses enfants, il fleurissait en ombelles : des pédoncules d'une longueur identique distribuaient harmonieusement les roses à l'extrémité d'une tige. Ainsi toutes échoyaient à une même hauteur, nulle ne pouvant être reléguée au rebours de la beauté des autres.

Les premiers mois d'une automne généreuse, le rosier avait fait florès sans s'économiser. Puis décembre était arrivé dans son dos, nuitamment, à pas de givre. Au premier froid, le rosier avait enjoint à ses enfants de ne plus sortir. L'heure était venue de remiser rêves et sève dans la tiédeur du sous-sol. 

Le temps de la vie souterraine commençait. Rameaux et racines grandissent en miroir : le sablier des saisons est retourné deux fois l'an.

Les bourgeons s'étaient réfugiés en eux-même, renonçant à se faire fleurs. Seule, une ombelle avait décidé de braver le couvre-froid. Voulait-elle offrir à la main qui l'avait planté la flamme d'un dernier bouquet ? Exprimait-elle un excès de confiance doublé d'un pied de nez à l'hiver ? Peu importe ; l'ombelle osa.

Cinq boutons avaient jailli, et tous étaient sur le point d'éclore. Un feu d'artifice - le dernier - s'apprêtait à illuminer la voûte terrestre. Le jardinier passant devant le rosier pensa : cinq roses sœurs seront là demain pour accueillir l'hiver. Quelle belle promesse ! et combien je vais être chanceux d'en contempler l'efflorescence !

Le lendemain, le jardinier laissa passer la matinée et une partie de l'après-midi. Une heure avant le crépuscule, il s'en alla à la rencontre du spectacle que le jardin avait programmé pour lui. Son cœur battait à chaque pas un peu plus fort tandis qu'il approchait du rosier.

Soudain, surgit une tâche rose sur fond d'un manteau vert ! Le jardinier s'approcha doucement, ému, le cœur oscillant entre la joie et la tristesse. C'était une rose magnifique. Une rose unique.

C'était une rose magnifique mais unique, car à son pied gisaient ses sœurs, toutes mortes-nées d'avoir été privées de sève. Il avait fallu choisir : partager entre cinq, au risque ne voir fleurir aucune ; ou offrir à une le privilège de vivre. Avec beaucoup de courage - et un soupçon de cruauté -, le rosier avait choisi cette seconde solution.

Quatre avaient été sacrifiées afin que le rosier, d'une ultime rose bravache, illuminât l'entrée du jardin dans l'hiver.



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Ce conte nous fait entrer dans l'hiver, entre émerveillement et tristesse. L'optimisme demeure de mise dans mon jardin, et dans le monde, qui est notre jardin à tous. Car la promesse du printemps est là, autour de nous ; dans les bourgeons, qui dorment d'un sommeil battant ; et dans les racines, invisibles à nos yeux, mais qui, s'exaltant sous la terre, feront bientôt danser la vie sur cette même terre. 

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À toutes et tous qui me faites le très grand plaisir de me lire, je vous souhaite de très douces et tendres fêtes. Si le miracle du printemps se renouvelle, ce blog fleurira à nouveau l'année prochaine.

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mercredi 5 juin 2019

Les confidences du géranium

Il attendait une abeille, de toute ses fleurs.

Au détour d'une plate-bande, notre invité (Geranium pusillum)

Il n'est pas facile pour un géranium de sortir du lot. Des géraniums, il y en a partout autour de nous, sur le bord de routes, dans les parcs, sur les trottoirs. Certains s'échappent des jardins pour conquérir la nature ; d'autres font le chemin inverse, s'évadent des talus, s'enhardissent dans les plates-bandes dans l'espoir de s'y installer. Mince espérance ! les voilà soumis à l'arbitraire de la main qui désherbe !

Le géranium s'interrogeait :  

Qui sont-ils au juste, les hommes, pour décider qui vivra et qui sera arraché ? Ils nous jugent selon un critère aux accents publicitaires. Pour trouver grâce à leur yeux, il faut être doté "d'une floraison spectaculaire, abondante et prolongée". Quelle tristesse ! Pourquoi privilégier l'inflorescence au feuillage ? Le toujours à l'instant ? Nous, les géraniums sauvages, faisons souvent fleur modeste et feuille raffinée. Et si nous ne fleurissons pas toute la saison, comme le font nos camarades des pépinières, c'est simplement parce que nous préférons la sobriété à l'exubérance.

Le géranium pensait : 

L'homme succombe au charme de Rozanne et de ses héritiers, qu'il a créés à son usage, tant et si bien qu'il en oublie de regarder les minuscules étoiles que je lui offre.  

Non loin de là, un enfant, fils d'un jardinier et de la terre son aïeule, faisait avec son père le tour de leur monde. Il passait en revue les géraniums. Il jouait à demander : "celui-là, qui l'a planté ?" ; et son père répondait, invariablement : "c'est toi, c'est moi, c'est nous de nos quatre mains". 

À quelques pas de là, notre géranium songeait : 

Fleurir, ce n'est pas seulement s'offrir ; c'est aussi se mouvoir. Si je reste là, l'homme me déracinera sans même me regarder. Il me faut une abeille, pour me faire graine, m'envoler, voyager !

Et c'est ainsi qu'il fleurit jusqu'au regard de l'enfant, qui sut se pencher jusqu'à lui du haut de sa toute petite taille. À cet enfant, personne n'avait enseigné les canons des jardins. Alors il se contenta d'écouter le murmure des feuilles qui s'effleuraient. Puis il s'assit en tailleur, joyeux de sa trouvaille, afin d'admirer de plus près l'imperceptible exaltation d'une vie en miniature. 

Il demanda à son père : "qui l'a planté ?". Et son père lui répondit : "celui-là, ce n'est pas moi, ni toi : c'est le vent de tout son souffle".

À ces mots l'enfant fleurit à son tour - d'un sourire. Et il décida : "nous ne l'avons pas planté, mais nous saurons en prendre soin". Accompagnant sa promesse du geste, il inclina son petit arrosoir et versa un peu d'eau à son pied.

Aussitôt, le géranium sentit sa sève pétiller. L'écume des jours meilleurs à présent lui chatouillait les feuilles. C'était doux comme le frou-frou d'une abeille.

La sensation perdura, mi-fraîche, mi-tiède ; le réchauffant quand il faisait froid, quand le soleil prenait pudeur et se drapait de nuages ; le rafraîchissant quand il s'enhardissait, qu'il revenait brûler son feuillage.

Le géranium attendait une abeille ; il reçut le regard émerveillé d'un enfant. 


Pour illustrer notre histoire, une petite galerie de géraniums, du jardin et d'ailleurs :

Un cousin proche des géraniums : Erodium cicutarium (derrière lui, Rosa canina)
Geranium pyrenaicum sur fond de Geranium robertianum
Geranium X 'Terre Franche', hybride de renardii
On ne les présente plus : 'Orion' et 'Himalayense'
De la neige au printemps : Geranium sylvaticum 'Album'




vendredi 26 octobre 2018

Le royaume des herbes (pas si) folles

Il était une fois un royaume bien ordonné où vivaient trois petites princesses et un prince joyeux. Ils aimaient la pluie, le vent délicat et le soleil en pointillés. Ils préféraient le chuchotement des arbres au bourdonnement sourd du béton. Le roi leur père avait apprivoisé la nature, et tous vivaient parfaitement heureux dans le royaume des plantes sages. 

et au milieu coule l'orge paisible
Sage comme le lit de la rivière
Les fleurs y étaient belles et disciplinées. Elles se succédaient dans l'ordre qui leur était imparti, sans désobéir ni décevoir. Elles devenaient bouquets ou fruits que l'on cueillait dans des paniers d'osier. Elles n'avaient nul besoin de réfléchir à leur destin : tout était écrit dans le cahier du roi. Les mauvaises herbes, elles, s'en retournaient à la poussière avant d'éclore vraiment. Elles n'existaient pour ainsi dire pas. Oui ; l'ordre ici était de toute beauté.

Douceur des gestes et politesse des princes...

Un été, la sècheresse emprisonna le royaume des plantes sages sous une carapace embrasée. De verte, l'herbe devint jaune ; de paille, elle vira terre brûlée. Les massifs de vivaces, après une lutte aussi vaine que vaillante, déclinèrent à l'acmé de la voûte éclatante. Le jardin pâlit comme se meurt le héros blessé ; la tête haute, les épaules basses.

ancolie bleue
Une ancolie, dernière sentinelle de la sècheresse, bientôt déclinera à son tour

Le silence se fit. Un silence de ruines. Dans un gémissement atone la végétation s'était muée en désolation. Plus de fleur, de feuille, de fruit, ni même de graine ; plus de vie ; disparue, la pétulance du monde. Rien. Il ne restait rien du paradis autrefois luxuriant. Le bras vengeur de l'été ressuscité l'avait fait réduire, à feu vif, jusqu'à la siccité.

Le jeune prince parcourait son royaume anhydre à la recherche d'un battement de sève. Las ! il n'y avait ici que respiration haletante et souffle pétrifié ! 

Alors, lui qui depuis sa naissance n'était qu'allégresse ; lui, dont le rire hier éclairait l'instant, éprouvait à présent une émotion inconnue. Lui si léger avait le pas lourd comme la glaise. Sa poitrine se soulevait en menues saccades, son petit cœur semblait hoqueter. Il sentit un curieux pincement abaisser son front vers ses joues, en même temps qu'un picotement venait écorcher le coin de son œil. Cela le tiraillait, le piquait ; et une aiguille soudain perça sa pupille. 

Alors, pour la première fois dans le royaume des fleurs sages, une larme jaillit d'un regard enfantin. 

Les trois princesses offrirent à leur petit frère leur tendresse, leurs bras enveloppants et leur immense amour, mais rien n'y fit. Le prince pleurait comme une pluie d'orage. Il pleurait, pleurait encore, de ces petites rivières qui font les fleuves infranchissables. Il pleura tant et tant qu'une goutte brillante et salée serpenta sur sa joue, roula, perla, jusqu'à s'écraser sur le sol entre les pieds douloureux des vivaces. 

Aussitôt, dans un froufrou de velours, un bouquet de jeunes pousses vertes et joyeuses jaillit du sol ! De ces pousses naquirent des centaines de tiges, des milliers de feuilles, et toute une folie de petites fleurs. 

herbes pas si folles
Quelques touches de vert...

Exit les règles du royaume ! Libérées par le prince, qui d'une larme leur avait ouvert la porte des champs, les mauvaises herbes accouraient à la rescousse du jardin. Le prince, qui n'avait jamais vu d'adventices, riait à paupières déployées sur ses grands yeux embués ! Il les trouvait si belles, simples et modestes comme au saut du lit ! 

Il découvrait les fleurs comme pour la première fois.


capsella bursa-pastoris
...qui de près se révèlent être d'adorables Capsella bursa-pastoris !

Le roi, alerté par cet enchantement tonitruant, sortit de la maison où il était demeuré médusé dans une souffrance jumelle de celle de ses fleurs. Il posa un genou sur le sol et suivit les rires de son enfant jusqu'au camaïeu de vert qui serpentait entre les tiges séchées. 

Alors, pour la première fois, il regarda ce peuple des herbes folles qu'il avait si longtemps banni de son royaume. Jusqu'à en éteindre l'âme, à la force de trop de feu, un certain été. 

Du mouron ? Pas seulement : Stellaria media, herbe délicieuse

Désormais, il regardait, sentait, découvrait, touchait de la pulpe de ses doigts la richesse de la nature. Sa folle diversité. Et partant, il perçut la sagesse des herbes folles.


actium minus
Bardane ? Mais encore : Arctium minus, aux capitules-velcro et aux feuilles apaisantes

Il apprit à reconnaître Stellaria media... et surtout à en préparer de délicieuses salades, rehaussées de quelques cœurs de Capsella bursa-pastoris. Il s'appliqua à mélanger douceur, piquant, couleurs, vitamines et minéraux ! Il usa de l'Arctium, minus ou lappa, autant pour se régaler de sa racine que pour, d'une feuille, apaiser les peaux agressées.

Et le royaume tout entier découvrit la saveur des petits rien qui comptent plus que tout. 



petite fille tient une salade d'herbes
Pas si folles, donc... et tout sauf mauvaises, ces herbes !


Surtout, le roi comprit qu'il n'était pas un roi, mais une petite main d'un royaume dont seule la nature est reine. Il réalisa qu'il n'existait de mauvaises herbes que dans l'esprit des hommes. Qu'au-delà des artifices elles se révélaient parfois utiles, délicieuses, médicinales - ou simplement jolies.

Que désherber, parfois, signifie cueillir.

Que si les herbes parfois sont folles, ce n'est que de vivre. 

Alors, le roi redevenu jardinier promit, jura, cracha, qu'elles auraient tout le loisir de vivre dans ce royaume, qui serait à présent celui des herbes (pas si) folles. 

Et le jardin lui-même se chargea de tenir sa promesse.

petit garçon avec une agapathe
(Bien sûr, entre les herbes folles continuèrent de pousser les agapanthes et le camphrier...)


mercredi 10 octobre 2018

Les pensées de la marguerite

La parole du vent




quand papa jardine avec moi...
La main du jardinier, ici, ne fait que tenir la plume : c'est le vent qui écrit l'histoire.


À la différence de la marguerite, la pensée ne pense pas.

Elle n'en a pas besoin. Car le vent, qui danse avec ses graines un boléro qui semble éternel, lui offrira demain de se reproduire, ci et là, sans effort.

Alors notre pensée se contente de fleurir comme sourient les enfants : sans arrière-pensée.

Rien n'est décidé, tout est possible. 
Le hasard est son ami, la brise son taxi, le souffle de la nature son jardinier attitré. 

Tout est possible, rien n'est décidé.
La chance lancera le dé du voyage où bon lui semblera... 
Jusqu'où essaimera-t-elle ? 
Franchira-t-elle les frontières du jardin, de la ville ? 
L'humeur des courants aériens seule conduira son vol.

artanthemum arcticum et viola cornata
Viola cornuta : un clou d'or dans le mur d'un monde meilleur
 
Notre pensée n'a pas besoin de réfléchir pour briller. Elle compte au nombre des lumières discrètes et vives qui savent guider sans éblouir. Elle est un clou d'or que la nature elle-même vient planter, d'une caresse, dans le tableau du jardin - sans le blesser ni le heurter. 

Mais aujourd'hui - pour les besoins de notre histoire - elle sera aussi le clou dans la chaussure d'une marguerite.


Veilleuse de nuit



Notre marguerite, elle, pense et réfléchit. Elle réfléchit le soleil, déploie son ombre, prive la pensée de lumière. Ainsi, imagine-t-elle, elle me laissera la primeur de cette terre ! 

Son nom ? Arctanthemum arcticum 'Polarstern' : ouf !

Car notre vivace nourrit de toute la force de sa sève un projet simple : s'étendre aux dépens de ses voisines, comme un massif sans fin. Elle rêve d'immortalité, d'expédition, de terre neuve. Ses racines audacieuses sont prêtes à se lancer à la conquête de son vaste petit monde. 

Marguerite by night

Elle ne se repose jamais. Au crépuscule, quand d'autres fleurs ferment leur corolle, elle étend ses fleurons à l'horizontale, et fixe le ciel de ses capitules grands ouverts. Elle devient malgré elle la veilleuse de nuit de l'hôtel du jardin. Elle se donne ainsi aux bourdons noctambules... et au jardinier chanceux qui s'offre le luxe d'une promenade tardive. 

arcanthemum arcticum polarstern by night
De grandes assiettes éblouissent la nuit

À chaque instant, elle surveille la pensée du coin du calice. Et puis un jour survient où la pensée s'efface. Notre marguerite a le champ libre ! Elle a attendu longtemps, si longtemps qu'elle a des fourmis dans les racines. Elle voudrait bondir, jaillir du sol qui l'emprisonne, lancer une jeune pousse un peu plus avant ; mais elle ne bouge pas d'une feuille. Le temps passe, sans se presser. Enfin, elle sent l'eau remonter dans sa tige, sa sève battre un tempo joyeux, l’énergie l'envahir à nouveau !...

...Las ! La pensée, déjà, cède la place à une autre pensée, semis spontané et rieur ! Le vent hier a retenu son souffle ; et la graine est tombée à ses pieds. 

Et la marguerite de ruminer ses mauvaises pensées.







(Dans le rôle de la marguerite, laissez-moi vous présenter Arctanthemum arcticum 'Polarstern', différente des classiques Leucanthemum. C'est une vivace très vigoureuse, à la floraison tardive, aussi fournie que durable, à la croissance ultra-rapide, au port d'excellente tenue. Ses feuilles semblent de chêne et habillent la plante du pied à la tête. Enfin, sa rusticité est à toute épreuve. Au fond, elle n'a rien à craindre de ses voisines !)


dimanche 3 septembre 2017

Quand l'écureuil n'est pas là (et que papa dort), les petites filles dansent

trois paires de pieds d'enfant
Trois fois deux font six pieds légers
Dans notre jardin vit un écureuil. Nous ne le prenons jamais en photo : sa pudeur n'a d'égale que sa rapidité et nous sommes pétrifiés de joie contemplative lorsque nous l'apercevons. Nous le regardons de toutes nos rétines, sans bouger. Je ne suis donc pas en mesure d'illustrer cet article avec une photo d'écureuil : il vous faudra l'imaginer.

La sieste d'Hyde Park


Cet écureuil est une fenêtre ouverte sur mon enfance : Hyde Park, l'automne, les écureuils apprivoisés par des promeneurs toujours curieux, jamais envahissants. Oui : c'était avant les selfies qui gâchent l'instant et le paysage. 

Je ne vois plus l'écureuil de mon enfance dans le brouillard londonien de ma mémoire. Mais c'est pourtant l'image qui se dessine la première dans mon esprit quand j'évoque ma prime enfance. 

Je suis né outre-manche, dans une chambre du St Mary's Hospital du cœur de Londres. Les souvenirs de mes premiers pas à Hyde Park, marchant d'un pas maladroit vers les écureuils, courant après mon équilibre, ce sont mes parents qui me les ont racontés. Ils sont lointains, trop lointains pour que j'eusse pu les garder en mémoire. Je les ai longtemps cru noyés dans la brume.

Pourtant mon jardin m'en a restitué la saveur - par un de ces petits miracles que seule la nature est en mesure de nous offrir. Cet écureuil que j'admire aujourd'hui, je sais l'avoir vu hier. Je ne le vois plus mais il m'est familier. C'est certainement son arrière-petit fils qui habite aujourd'hui le même jardin que moi. C'est lui qui m'offre de revivre mes premiers émois poétiques. 

Poésie vient du grec ποίησις, poíêsis :  l'action de créer. Enfant, je courais vers la beauté pour ne jamais la saisir : cette définition de la poésie me convient.

Hier, le ciel nous offrait le spectacle de ses nuages régulièrement percés par un soleil timide et doux. Avec mes enfants, nous aimons ces conditions propices à la promenade. Et j'aime personnellement ces conditions qui appellent à faire la sieste entre deux promenades. Nous nous sommes répartis les tâches : l'ainée faussement exemplaire et les sœurs copines se promèneraient dans le jardin pendant que je ferais la sieste, allongé sur la pelouse. 

un papa surpris à faire la sieste
Surpris en pleine activité

L’œil au trois quarts clos, j'attendais que le tableau s'animât. Que mon écureuil en forme de souvenir grimpât sur mon liquidambar... ou plutôt son liquidambar, allez, disons : qu'il grimpât sur le superbe liquidambar qui n'appartient qu'à lui même. Hyde Park (c'est le surnom que je donne au sympathique rongeur) l'affectionne particulièrement. De son sommet, il a une vue imprenable sur les noisetiers qui constituent l'essentiel de son garde-manger. 

Je voulais couper ces noisetiers avant de rencontrer Hyde Park : à présent que je le connais, j'en ai sanctuarisé chaque branche, au même titre que le Falgus sylvatica que j'ai planté de mes blanches mains. Je crois qu'ils me survivront tous les deux.

J'attendais, donc, et j'attendais vainement. Je surveillais mon petit jardin aromatique à gauche, le liquidambar à droite, ma cabane devant. 

 
Romarin, iris ensata, thym, lavande
Tiens, les Iris ensata se sont invités entre le thym et le romarin

cabane d'enfant et likidembar d'écureuil
Cabane sur cabane : le liquidambar surplombe la maison des sœurs copines


Au dessus-de mes yeux, la voute ennuagée veillait sur notre monde. J'avoue m'être légèrement assoupi sous ses yeux bleus nimbés de flocons blancs.

la beauté de la voûte celeste ennuagée
Voûte ennuagée veille sur dormeur des trois vallées


Hyde Park devait être occupé lui aussi à faire la sieste. En tout cas il ne s'est pas montré.

La cueillette en catimini


Les trois sœurs se sont emparées d'un joli panier (en fait de panier, elles ont paré au plus pressé et chipé le panier vapeur dans lequel je concocte de délicieux Bao). Elles ont filé au bord de la rivière. Là, elles ont sauvé quelques pommes de la noyade. Un fort joli pommier se déploie jusqu'au dessus de l'eau. Si l'on y prend garde, il offre à ses fruits de découvrir les joies de la navigation. 

Heureusement, la bande des sœurs y prend garde. Point de croisière pour les pommes : elles s'en iront nourrir les appétits acérés des aventurières qui sont venues les sauver de la noyade. 

 
la petite fille aux pommes et au sac poilu
Cette frêle embarcation ne prendra pas la mer

Aucune pomme ne peut rêver plus noble destin. Sustenter la bande des sœurs, quelque part, c'est assurer au jardin tout entier d'être bien traité. Un enfant n'oublie jamais la main qui le nourrit.

C'est à ce moment, j'imagine, que l'idée a été lancée. 

 
l'idée, c'est de piquer toutes les noisettes
L'idée et sa réalisation

Si je devais proposer un scenario du déroulé des faits, je dirais qu'ils ont certainement dû être initiés par la sœur copine numéro 1 - que l'on connaît dans le royaume des trois vallées sous le nom de Princesse du Grignotage Sabbatal. Princesse dont le pas a dû être rapidement emboîté par celui de sa petite sœur. Enfin, l'aîné faussement exemplaire a dû oublier d'être exemplaire et surenchérir d'un : "Papa dort comme un nouveau né, on peut piquer toutes les noisettes". 

D'un commun accord elles ont alors entrepris de ramasser les noisettes qu'Hyde Park s'était certainement réservé pour le goûter. 

cueillette de noisettes
Quand papa dort, les princesses dansent sous les noisetiers

De mon côté, je m'étais réveillé de ma sieste de père faussement oisif.  J'ai ainsi eu le privilège d'entendre cette merveilleuse conversation :

- Sœur copine n°1 : On va faire un sacré goûter.
- Sœur copine n°2 : J'en ai trouvé une !
- Sœur copine n°1 : La question c'est : on mange tout ou on en garde une pour papa ? Une demi peut-être ?
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- L'aînée faussement exemplaire : Papa planque le casse-noix, on va devoir composer avec lui.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 : Le casse-noix est dans le placard du haut. En mettant la chaise sur le marchepied je peux l'attraper. Ou alors on les casse avec un gros caillou.
- L'aînée faussement exemplaire : Papa est derrière la haie, il t'a entendue.
- Sœur copine n°1, d'un ton se voulant naturel : Non, grande sœur, on ne mangera pas tout, on va donner la moitié à papa. Ah, il est là ? Vraiment ? Je ne l'avais pas vu.
- Sœur copine n°2 : J'en ai une autre !
- Sœur copine n°1 :  Tu savais très bien qu'il était là, traîtresse !
- Sœur copine n°2 : J'ai tout ramassé, il n'y en a plus !
- Moi, d'un ton badin : Salut les filles, il reste des noisettes pour un ventre affamé par l'activité physique ?
- Les trois, en chœur : Mais au fait, il faut en laisser pour l'écureuil !!!

la petite filles aux noisettes bientôt mangées
Pour une poignée de noisettes

C'est ainsi qu'une bonne partie des noisettes a fait l'aller-retour entre le sol et le panier - sans passer par mon ventre.

La loi de Dame Nature


Ensuite, nous sommes allés ensemble glaner quelques pommes supplémentaires. Nous sommes passés par le petit potager des fruits rouges et la bande des sœurs y a découvert le principe de réciprocité : de la même manière qu'elles avaient su être parcimonieuses dans leur cueillette, le bec acéré de la nature leur avait laissé... une framboise. 

une framboise pour une noisette rendue
Dame nature rend la monnaie de son fruit

Elles ont partagé leur pépite d'or rouge, et l'aînée faussement exemplaire a déclaré : "Vous pensez que si l'on avait oublié de cueillir quelques pommes, les oiseaux auraient laissé une framboise pour chacune d'entre nous ?"

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...