Le jardinier se souvenait du jour où il avait planté le rosier.
Le jardin avait accueilli l'arbuste d'une terre fraîche, le ciel d'une fine pluie, et l'homme avait pensé : oh, ce sont là de gentilles attentions ! Sous ces heureux auspices, le rosier avait vite prospéré. Ses racines plongeaient en terre au pied d'une butte, où l'eau affluait régulièrement par la grâce du relief. Le soleil le visitait longuement le matin ; puis disparaissait au plus chaud de la journée derrière le rideau d'un arbre bienfaiteur ; pour revenir le bercer de tiédeur en fin d'après-midi. Le jardinier l'avait arrosé, nourri, chéri.
Le rosier avait fleuri tout l'été, par marées successives d'une intensité égale.
Soucieux de ne léser aucun de ses enfants, il fleurissait en ombelles : des pédoncules d'une longueur identique distribuaient harmonieusement les roses à l'extrémité d'une tige. Ainsi toutes échoyaient à une même hauteur, nulle ne pouvant être reléguée au rebours de la beauté des autres.
Les premiers mois d'une automne généreuse, le rosier avait fait florès sans s'économiser. Puis décembre était arrivé dans son dos, nuitamment, à pas de givre. Au premier froid, le rosier avait enjoint à ses enfants de ne plus sortir. L'heure était venue de remiser rêves et sève dans la tiédeur du sous-sol.
Le temps de la vie souterraine commençait. Rameaux et racines grandissent en miroir : le sablier des saisons est retourné deux fois l'an.
Les bourgeons s'étaient réfugiés en eux-même, renonçant à se faire fleurs. Seule, une ombelle avait décidé de braver le couvre-froid. Voulait-elle offrir à la main qui l'avait planté la flamme d'un dernier bouquet ? Exprimait-elle un excès de confiance doublé d'un pied de nez à l'hiver ? Peu importe ; l'ombelle osa.
Cinq boutons avaient jailli, et tous étaient sur le point d'éclore. Un feu d'artifice - le dernier - s'apprêtait à illuminer la voûte terrestre. Le jardinier passant devant le rosier pensa : cinq roses sœurs seront là demain pour accueillir l'hiver. Quelle belle promesse ! et combien je vais être chanceux d'en contempler l'efflorescence !
Le lendemain, le jardinier laissa passer la matinée et une partie de l'après-midi. Une heure avant le crépuscule, il s'en alla à la rencontre du spectacle que le jardin avait programmé pour lui. Son cœur battait à chaque pas un peu plus fort tandis qu'il approchait du rosier.
Soudain, surgit une tâche rose sur fond d'un manteau vert ! Le jardinier s'approcha doucement, ému, le cœur oscillant entre la joie et la tristesse. C'était une rose magnifique. Une rose unique.
C'était une rose magnifique mais unique, car à son pied gisaient ses sœurs, toutes mortes-nées d'avoir été privées de sève. Il avait fallu choisir : partager entre cinq, au risque ne voir fleurir aucune ; ou offrir à une le privilège de vivre. Avec beaucoup de courage - et un soupçon de cruauté -, le rosier avait choisi cette seconde solution.
Quatre avaient été sacrifiées afin que le rosier, d'une ultime rose bravache, illuminât l'entrée du jardin dans l'hiver.
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Ce conte nous fait entrer dans l'hiver, entre émerveillement et tristesse. L'optimisme demeure de mise dans mon jardin, et dans le monde, qui est notre jardin à tous. Car la promesse du printemps est là, autour de nous ; dans les bourgeons, qui dorment d'un sommeil battant ; et dans les racines, invisibles à nos yeux, mais qui, s'exaltant sous la terre, feront bientôt danser la vie sur cette même terre.
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À toutes et tous qui me faites le très grand plaisir de me lire, je vous souhaite de très douces et tendres fêtes. Si le miracle du printemps se renouvelle, ce blog fleurira à nouveau l'année prochaine.
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