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samedi 31 octobre 2020

La dernière balade avant la prochaine

Quand j'étais enfant, avec mon meilleur ami, et comme tous les enfants du monde, nous jouions à imaginer notre dernier jour sur terre. S'il n'en restait qu'un, que ferais-tu ? Après moult palabres ; arguments et contre-arguments ; thèse, antithèse, synthèse et nombre de foutaises ; nous avions arrêté un consensus. Si ce jour devait être le dernier, nous nous retrouverions dans notre cabane au milieu des genêts, face à la rade de Brest, et nous discuterions diem totum... comme nous étions précisément en train de le faire. 

Bref, notre dernier jour sur terre ressemblerait comme un jumeau au jour présent. 

Ce fut la plus belle des découvertes : nous aimions notre vie - en l'état. 

Nuances de gris ; nuances de vie

Jeudi 30 octobre 2020, j'ai repris cette récréation au vol. Sous l'écorce desquamée de mes cheveux qui grisonnent, la sève qui m'anime demeure celle d'un enfant. De ce confinement qui s'annonçait, j'ai donc décidé de faire un jeu du dernier jour. Que faire que je ne pourrais plus faire assigné à domicile ? Comment remplir mes placards de liberté ?

J'ai lu avec amusement que les franciliens s'étaient rués dans les magasins au point d'engorger les routes de la région à un niveau record. C'est une drôle de manière de profiter de sa liberté que de s'enfermer dans sa voiture, puis dans un magasin, et dans sa voiture à nouveau, la bourse vide et le coffre encombré de choses dont l'utilité n'est pas toujours manifeste (vous admirerez au passage mon sens de la retenue). 

Décidément, plus les années passent et mieux je comprends les plantes, et moins je comprends les hommes. Dans ma vie précédente j'étais probablement un géranium. On a dû me punir car j'avais envahi une plate-bande voisine avec un peu trop d'enthousiasme. Hop, j'ai reculé de deux cases et je me suis réveillé dans la peau d'un homme.

Espérons que dans ma vie prochaine je serai une pivoine ou un rosier, histoire de reprendre le cours de mon ascension. Une vie d'humain, c'est amplement suffisant. Je retiendrai la leçon.

Autoportrait

Mais - puisqu'il faut bien la vivre, cette vie d'humain - revenons à notre épineuse question : comment faire de ce fichu jeudi un jour sans regret ni remord ? Manger au restaurant ? Jerker en kilt dans les rues ? Cette dernière idée m'a semblé séduisante, mais n'en existait-il pas une meilleure ? Quand on ne dispose que d'une journée, il faut être sûr de son coup. 

Alors j'ai repensé à ma cabane d'enfant. Je l'ai trouvée intacte et hospitalière derrière la brume du souvenir. Je m'y suis allongé, et je me suis rappelé mon ami d'enfance ; et avec lui nos jeux, nos évidences, notre joyeuse insouciance. 

La vérité m'a inondé comme une pluie d'orage : ce jeudi, je ne pourrais rien faire de mieux que ce que j'avais fait la veille, quand la question du choix ne se posait pas.

Les enfants ont enfilé, qui un manteau, qui un simple gilet. Ils nous ont prêté un peu de leur entrain - dont ils ont une réserve sans fin et font un partage sans frein. Et tous ensemble, une chanson à la bouche et de l'humus plein les narines, nous sommes allés cueillir des cèpes dans la forêt de Clairefontaine.

Au retour, nous avons préparé notre récolte comme nous le faisons chaque soir depuis quelques semaines : avec trois pincées de fleur de sel, deux tours de moulin de poivre, et une danse de la joie.

Ce n'est pas une découverte : j'aime ma vie - en l'état.

C'était la dernière balade... avant la prochaine !

Feuille à feuille, tricote un à bientôt

(Je vous souhaite à tou(te)s un confinement d'automne joyeux comme un printemps qui couve. Il est temps de faire des confitures avec les fruits que nous avons cueillis et du miel avec les délices que nous avons conquis. Voyageons de lectures en écritures, et d'écritures en récitations. Aimons. Réchauffons-nous de souvenirs, de projets, et surtout d'habiter le présent - du meilleur que nous pouvons.)

Pour finir - de recommencer ; myriade automnale :



Bijou d'automne (Aster ageratoides 'Harae')

Rosier rouge sang fait potée joyeuse

Contraste eau et feu - Isodon et Chrysanthème

Des - bonnes - nouvelles du camphrier éponyme de ce blog

Automne arachnéenne (oui, automne est féminin lorsque l'adjectif suit immédiatement !)


Shakespeare-sur-Orge

Cardiandra formosana - de la grâce le visage


Saxifraga opera 'Lakme' (SUAP) - la plante kaléidoscope

S'il n'en restait qu'un : Aster scaber 'Kiyosumi'

Serti de fleurs précieuses




mardi 31 mars 2020

Si...

Mon fils, mon fort-fragile, mon enfant,
Mon plein de larmes - d'un sourire effacées,
Mon petit grand, 
Qui n'appartiens qu'à toi-même,


Et tu seras un tendre, mon fils...

Peut-être apprendras-tu en grandissant ce poème de Kipling aux airs de défi : "if". A croire ses vers éloquents, tu devras te parer de toutes les qualités, et jusqu'aux qualités de tes défauts, pour un jour espérer devenir un homme. Enfant, j'ai lu cet inventaire homérique, et il n'y avait personne pour me dire combien que ses prescriptions, aussi bien tournées fussent-elles, étaient parfaitement illusoires. Pire, j'en percevais l'écho, comme autant d'injonctions, dans chacune des paroles de mon père - ton grand-père, qui n'a pas toujours été doux et indulgent. 

Mon fils ; toi qui aimes ce qui est beau, toi qui crois déceler la vérité dans la musique des poètes ; sache que ce texte, au demeurant magnifique, est parfaitement impraticable.

Enfin... tu le liras et tu te feras une idée, mon grand.  Mais peut-être te souviendras-tu de mon présent murmure qui, alors, n'aura pas été vain. Plus simplement, ce qui m'amène à t'écrire ma tendre vindicte aujourd'hui, c'est le goût amer du souvenir, et l'espoir de t'en épargner la douleur.

Pour ne rien te cacher, j'ai longtemps cru à toutes ces conditions absurdes qui devaient faire de moi un homme.

Heureusement, de ce mur infranchissable la vie m'a offert l'antidote ! Il faut dire qu'en matière de réussite, les débuts de ma vie d'adulte ont été furieusement contre-exemplaires ! Aussi voulais-je profiter de l'heure de ta sieste pour t'en bredouiller l'expérience à l'oreille endormie. Comme le ferait le gentil fantôme de l'enfant trop sensible que je fus - et que je suis toujours.

Pour ne rien te cacher, si l'on devait considérer le plus célèbre poème de Kipling comme une succession de conditions cumulatives pour être un Homme... et bien je resterais scotché au starting-block de la première strophe.

Vraiment ! de ce poème trop grand pour moi, je ne cocherais aucune case ! Pas l'ombre d'une ! Comment pourrais-je... moi qui suis à ce point faillible, souvent faible, parfois lâche, toujours fragile...?

Le plus drôle, c'est que je m'en contrefiche éperdument. 

Vois-tu, fiston, je n'ai pas grande considération pour les petits trucs que j'essaye de bâtir ici et là - mon jardin, mes bouquets, mes poèmes du dimanche. Ils m'occupent et me ressemblent un peu, et de cela je sais me contenter ! Cependant, en matière d'ouvrage, je considère que j'ai mon mot à dire... Tu ne devines pas ? Allons, regarde un peu ton nombril, pour une fois. Oui, s'il est un ouvrage qui peut être distingué à l'aune d'une vie pleine, c'est bien ton sourire, et celui de tes soeurs, et le vôtre, nourri du plaisir de grandir ensemble. Cet ouvrage-là m'est plus précieux que ma propre existence.

Quand la rose figée par l'hiver raconte l'homme et son printemps endormi
Je ne suis pas de ces héros qui impressionnent. Je n'ai rien arraché des mains du destin. Je n'ai pas conquis de grandes terres, ni gagné de batailles ; mais à mes pieds j'ai trouvé un royaume. Je ne comprends pas grand chose des hommes - à part qu'ils me font un peu peur.

Je n'ai pas goût ni talent pour les combats, les joutes, les exploits.

Mais je sais le bruissement des feuilles, le parfum des essences sauvages et le nom des fleurs. Lorsque je tombe, je ne me relève pas toujours. A quoi bon ! Il y a tant à voir à même la terre ! 

Je ne rêve pas de grandeur. Je n'aime rien autant que de me sentir insignifiant et terriblement vivant en même temps. Un petit jardinier, un roi de rien du tout - d'une moitié de rivière, d'une parcelle de terre plus ou moins fertile... que je n'échangerais contre aucune fierté, nulle réussite éclatante.

Surtout...
Surtout, à vos côtés,
J'ai appris à cueillir sans blesser.

Après tout...
A bien y songer,
Peut-être est-ce cela aussi être un homme, mon fils.

Sur le toit du monde...
Si... et seulement si...

lundi 8 avril 2019

Cueillir la vie


Cueillir au printemps, 

C'est cueillir sans la voler la vie qui naît sous la sève ; 
Dont on prélève une dose minuscule, à peine pruine, 
La poussière d’allégresse qui manquait à notre joie.
  
Quand le jardin lui-même se fait bouquet.

On se sert à la mesure, pas plus - et même un petit peu moins.

Car on ne cueille pas comme on achète 
- l’œil avide et les mains pleines.
Non. On cueille comme on chuchote 
- la main modeste, l’œil pétillant de tendresse.

La respiration contenue, le souffle doux,
Le corps lent, à la manière d'une fleur qui cherche le soleil.
Et puis, d'un geste sec, précis : trancher.
Prélever pour ne pas blesser ; et ainsi offrir, qui de repousser, qui d’égrainer.

Il est préconisé, dit-on, de ne pas excéder :
Quatre cinquièmes des annuelles ; nous en prendrons quatre.
Et les deux tiers des vivaces. La moitié conviendra.

Viola odorata. Comme son nom l'indique, un délice pour les sens.

Nous en ferons :

Tantôt des tisanes, tantôt un cadeau pour notre herbier. 
Ou simplement des bouquets, pour offrir, pour aimer mieux encore ceux que nous aimons
- et invariablement, un souvenir pour nous-même, que nous convoquerons chaque fois que le ciel fera grise mine de nous impressionner.

Nous en ferons des sourires. Les nôtres, les tiens. 

Les vôtres, toujours plus éclatants.
Vos sourires valent mille des miens, car je peux m'y réfugier.

Nous en ferons le sourire des vies ébréchées, le revif des villes éméchées. 
Le réveil du monde un peu fou, fou de bouder quand foisonne l'éden des verts pâturages, des prairies, des sous-bois ; quand rayonne l'ivresse des herbes folles. 
Des herbes folles comme le vent qui chatouille. 
Qui rient, frémissent, ondulent sous sa caresse.

Avec elles, nous rirons follement des capitules des pissenlits, qui, comme pour contredire le botaniste qui les nomma ainsi, ne capituleront jamais devant le glyphosate. Qui résisteront à la main assassine de celui qui prétend jardiner et s'attaque à la vie. De celui qui jardine comme on tue, à petit feu, la sève qui coule sous nos veines.

Nous rirons follement de lui avec les mauvaises herbes.

Nous remercierons celles qui acceptent de finir dans notre assiette
- ces herbes pas si mauvaises, loin de là ! piquantes, savoureuses... ou seulement jolies, comme une barrette de couleur sur les verts cheveux d'une salade de saison !

Nous remercierons aussi avec les herbes que nous tiendrons le plus loin possible de nos assiettes. Les dangereuses, les toxiques, les redoutables. Parfois injustement craintes jusque dans leur beauté, et qui méritent pourtant d'accéder à nos jardins.


Qui le méritent doublement, car il nous faudra les étudier avant de prétendre connaître les comestibles.
Pour ainsi les admirer comme admire notre mère la terre : sans préférence.
Et les apprendre à notre tour à ceux que nous aimons.
Pour qu'ils puissent les admirer comme admirent les savants en herbe(s) : sans risque.


Et le vent de souffler dans les cheveux du jardin...

Alors  nous pleurerons - un peu, à peine.
- et de joie seule !
Devant l'enfant qui nous imite, nous écoute. 
Qui apprend bien plus vite que nous. 
Retient le latin botanique. 
Et le récite à sa maîtresse comme on récite une poésie.  
D'une traite.
Le regard comme en soi-même, concentré. 
Les syllabes à la queue leu-leu. 
Vives et claquantes.
Puis le répète, lentement, professoral, avant de livrer son verdict.

Oui, oui, oui !




Vio-la o-do-ra-ta.  
Viola odorata. Comestible !
A-co-ni-tum na-pel-lus.  
Aconitum napellus. Mortel ! 

Non, non, non, non, non... (mais qu'il est beau, ce feuillage d'Aconit, qui n'est pas celui de napellus, mais de japonicum 'Fu iri' !)

Nous pleurerons de tout notre sourire devant l'enfant qui récitera fièrement la poésie des plantes.

Comme quand on aime montrer qu'on a encore grandi !
Comme on grandit bien, avec pour nous guider ceux qui nous précèdent, qui nous aiment plus qu'ils ne s'aiment eux-même.

Comme on grandit à tout âge, comme on pousse sans tuteur.
Comme grandissent les adultes qui écoutent les enfants.

Comme on cueille la vie.


(Avant qu'elle ne s'envole)





 


 

vendredi 9 novembre 2018

Planter quelques sourires

Dans le monde soyeux de la philosophie, les doctrines et théories se succèdent et ne se ressemblent pas. À y regarder de plus près, les différentes écoles de pensée semblent même prendre un certain plaisir à se contredire. Vous conviendrez avec moi que cette caractéristique amusante n'est pas sans comporter un risque de déstabiliser le chaland, qui parfois cherche simplement, au hasard de ses lectures, le tout petit supplément de sagesse qui pourrait éclairer sa vie. 

Je le sais d'autant mieux que j'ai été (et suis encore) bien souvent ce chaland. J'aime bouquiner. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé bouquiner. Mais aujourd'hui, ce n'est plus ma seule étoile : depuis quelques années maintenant, je me suis abonné à l'école des sœurs-copines. Et force est de reconnaître que c'est indubitablement la boussole la plus sûre qu'il m'ait été donné de suivre.


Lao Tseu : hmm, ça ne vaut pas les sœurs-copines, mais c'est pas mal quand même

Tenez, prenons un sujet au hasard : le temps. Un cas d'école. Pas évident, je vous l'accorde. Mais il nous faudra au moins ça pour mettre en lumière l'incomparable sagesse de mes deux adorables penseuses en herbe.

Abordons tout d'abord le sujet coté philosophes. Choisissons deux protagonistes au hasard. Tiens, par exemple : il n'est pas né, celui qui mettra d'accord Bergson et Spencer au sujet de l'épistémologie du temps et de l'espace. Et ce n'est pas moi qui vais m'y coller, croyez-moi ! 

Car ils étaient ainsi, nos glorieux aînés : ils ne pouvaient pas s'empêcher de défendre bec et ongles leur point de vue dans des ouvrages aussi fascinants qu'interminables - mais fort pratiques cela dit quand on a besoin de caler la bibliothèque du salon. Ils en faisaient une question de principe, qui occupait généralement leur vie entière, ce qui a eu pour conséquence la production d'une œuvre d'une densité et d'une profondeur spectaculaires. 

Ce n'est rien de le dire ; mais encore faut-il le lire, tout lire, et relire, pour être sûr de ne rien manquer. C'est un réel plaisir, certes, mais qui s'inscrit dans la durée... - le temps, encore lui.

Et bien avec les sœurs-copines, vous n'aurez pas ce problème : elles oublient invariablement leur débat initial (ainsi que leurs éventuels désaccords) en moins de temps qu'il n'en faut à une ipomée pour faner. Cette caractéristique confère à leur œuvre un sens de la synthèse époustouflant. C'est bien simple, la philo, avec des professeures aussi iconoclastes, c'est doux comme du miel et rigolo comme une comptine.

Mais revenons au temps, si vous le voulez bien. Bien loin des considérations bergsoniennes évoquées supra, j'ai bénéficié d'une petite leçon que j'aimerais assez partager avec vous. 

Allez, venez, ne soyez pas timides ; invitez-vous avec moi à l'école des sœurs-copines ! Nous allons prendre un cas concret tout frais : il date tout bonnement de ce jour.

Ce matin, à l'aube, je réfléchissais - un catalogue dans une main, un crayon dans l'autre - à une future plate-bande. Bien sûr, je l'imaginais toute de bulbes printaniers vêtue. Ou plutôt, j'essayais désespérément de l'imaginer. Car en réalité, je me sentais surtout pris par le temps : bientôt la mi-novembre... et moi qui n'avais pas la moindre idée de la façon dont j'habillerais le printemps ! 

Je traçais des lignes et dessinais des courbes, choisissais quelques bulbes parmi mille, modifiais mes choix, rayais, biffais, effaçais, pour écrire à nouveau, réfléchir, réfléchir encore, me décider, crayonner à toute allure, réfléchir une fois de trop... et tout recommencer. L'œil sur le sablier, l'angoisse sourde, rugissante, là, au fond de mon ventre, et qui s'échappait jusqu'à faire trembler mes mains moites. 

Tulipe or not tulipe ?

Et dire que dans quelques minutes il me faudrait conduire mes enfants à l'école ! Quelle vie que cette vie, où l'on court toujours après le temps qu'on n'a pas !

J'en étais persuadé : à trop courir l'automne, j'allais perdre en sus le printemps.

Pendant ce temps là, à côté de moi, les sœurs-copines avaient entrepris d'effeuiller leur grand sujet du moment : Noël. Elles prenaient leur temps pour le faire, comme s'il n'était pas question d'aller à l'école aujourd'hui. La première, avec des étoiles dans les yeux, faisait à sa cadette la liste des cadeaux qu'elle pensait voir apparaître sous le sapin.

Sœur-copine 1 : ...cadeau 231 : un pyjama lapin, cadeau 232 : une robe renard, cadeau 233 : une guitare, cadeau 234 : un vélo violet, cad...
Sœur-copine 2 : Hé ! Copine ! Au fait, c'est quand, Noël ?
Sœur-copine 1 : Hum... [elle compte sur ses doigts] c'est dans... les doigts de mes deux mains, plus les tiennes, plus celles de Papa [elle recompte]. Et ceux de nos pieds aussi. 
Sœur-copine 2 : Et ben dis donc, copine ! Tu crois qu'on sera devenues des mamans à ce moment-là ? [elle réfléchit] Pour le pyjama lapin, on devrait peut-être demander une taille au dessus, du coup.
Sœur-copine 1 : [elle a les yeux dans le vague, ce qui signifie qu'elle s'apprête à renverser la table des évidences] Le vent se lève. On devrait plutôt aller jouer. Il va y avoir de nouvelles feuilles mortes !
Sœur-copine 2 : ... [elle est déjà en chemin]

Sur ce, les sœurs-copines oublièrent complètement leur préoccupation initiale et sortirent jouer dans le vent (sans manteau, mais est-ce utile de le préciser ?).

petite fille tient une feuille d'érable
L'enfance, ou l'art de la feuille parmi toutes...
Le vent, quel vent ?

Moi, je suis resté immobile quelques secondes. Inutile de vous dire que j'étais un tantinet songeur. Je sentais qu'il y avait là un truc que j'avais complètement oublié en chemin, quelque part entre l'enfance et la paternité... un truc qui n'était cependant pas irrattrapable. 

Soudain, j'ai su que dormait au fond de moi, intacte, cette merveilleuse aptitude à ramasser une feuille et à la considérer immédiatement comme la plus belle du monde entier. Qu'elle ne demandait qu'à se réveiller. Là, maintenant ! Alors j'ai enfilé un manteau, hésité un instant, avant de le retirer, le reposer sur son cintre, et de sortir jouer dans le vent avec les sœurs-joyeuses, en bras de chemise... et en riant.

Je ne pensais à rien. Je jouais avec mes filles. C'est si difficile, c'est si facile, de ne penser à rien. Ensuite, je me suis assis et j'ai respiré, à poumons apaisés. Je n'ai aucune idée du temps que ça a duré. Ça n'a précisément aucune importance. Je ne me rappelle pas non plus avoir eu froid.

À présent, je m'en souviens : j'aime l'automne et j'aime le vent.

Le vent se lève, murmurent les feuilles. Et les fleurs de s'agiter, et le jardinier de s'inquiéter pour elle. Soudain, ses cheveux se font feuilles à leur tour et dansent dans la brise. Alors ses yeux brillent, brillent comme des étoiles de jasmin d'hiver ; et son inquiétude s'en va danser une valse avec les feuilles. 

J'aime le vent l'automne. Il cadence le mouvement des saisons. Rien n'est comparable à la caresse du vent : c'est terriblement doux et infiniment puissant.

Parfois, quand je suis dans le métro, j'ouvre une fenêtre et ferme les yeux ; j'imagine que l'air qui me décoiffe est un vent qui me vient de l'Ouest, du Nord, de tous les jardins du monde, du Sud et de l'Est, de si loin que je ne peux aller à sa rencontre qu'à la force de mon imagination.

Oui, à présent je me souviens de l'essentiel. 

Ce matin, sur le chemin de l'école, après avoir remis de bon cœur leur manteau, les sœurs-copines ont continué à courir après les feuilles. Moi, c'est après le temps que j'avais cessé de courir. 

petite fille en manteau
Professoeur copine : le retour du manteau !

Le frère terrible et délicat nous a accompagné, avec son tout petit sac à dos et son immense sourire. L'aînée faussement exemplaire nous a regardé partir de la salle à manger, d'un œil, le second rivé sur son bouquin du jour, en sirotant pour le petit-déjeuner une soupe miso à la paille. Nous avons joué dans le vent en chantant jusqu'à l'école. Où nous sommes arrivés à l'heure.

Poacées, bouquin et soupe miso : plaisirs d'automne
trois enfants se tiennent la main
Sœurs-copines et frère coquin

Il ne faut pas attendre le printemps. Il faut seulement l'imaginer, les deux pieds dans l'automne. 

Je suis rentré à la maison et j'ai commandé des bulbes sans me demander s'ils étaient forcément ceux qui conviendraient parfaitement. J'en ai pris qui me plaisaient, tout simplement. Je les planterai en goûtant l'immense plaisir de les confier à la terre. J'ai dessiné mon massif à la manière des sœurs-copines : en débordant largement, pour le plaisir de la couleur, à l'envie.


enfant peint
La couleur et l'envie !

Au fond, si je devais résumer ma leçon de jour à Bergson, je lui dirais un truc comme : "Dis, Henri, si tu posais ton crayon, un instant seulement, histoire de venir perdre un minuscule bout de temps dehors avec nous ?". Quelques minutes pour une infinité de sourires.

Parce que, de perdre son temps à prendre son temps, il suffit d'ajouter une lettre, d'un trait de plume, puis de jeter le tout au vent... et de le laisser mélanger l'instant comme il lui plaira.
 
 

enfant saute dans le soleil
Et dans notre imagination, le printemps fut

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...