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mardi 27 avril 2021

Passé l'hiver


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il était une fois un homme dans son hiver. Ce n'était pas un hiver long ; c'était un hiver de toujours. D'aussi loin qu'il y songeait, l'homme avait connu l'étreinte de la glace. 

Avant, il avait été un enfant, mais il ne s'en souvenait plus. Sa mémoire avait pris au froid, un jour qu'il s'était attardé hors du foyer, s'amusant à expirer fumées et volutes pour égarer son regard sur les choses. Une poignée d'heures plus tard il n'avait pas retrouvé son chemin. Ce n'était pas une fugue, simplement une escapade qui avait mal tourné. 

De la joie au givre, il n'y a qu'une poignée de degrés. Du givre au dégel, il y a une infinité de millièmes de seconde.


L'enfant avait attendu le printemps et le printemps n'était pas venu. Alors il avait décidé de faire de cette banquise une terre d'errance - pour le temps que cela durerait. Sa jeunesse avait passé au tamis de l'attente. Elle était devenue neige poudreuse, qui tombait sans cesser, opaque et filandreux rideau, cachant à ses yeux les signes des jours allègres. 


L'enfant devenu homme biffait à présent les jours dans son calendrier : à chaque révolution accomplie il s'étonnait de voir le printemps se dérober.

Les jardiniers comme les promeneurs le savent bien : le printemps n'est pas une affaire de date, mais la seule question d'un élan. L'homme lui ne le savait pas, alors il continuait d'attendre un temps qui ne viendrait pas.


Un jour qu'il grelottait, l'homme sentit une étrange tiédeur qui réchauffait sa nuque. Il se tourna, mais ne vit rien d'autre qu'un talus, un blanc et pauvre talus, à la pente raide et dont la neige peinait à masquer la nudité. Cette fois pourtant l'homme ne haussa pas les épaules. Il n'avait pour cela aucune raison particulière, simplement l'intuition d'être au bon endroit au bon moment.

L'homme s'approcha du talus, les yeux fermés, la main grande ouverte, paume dirigée vers l'avant. Il se laissa guider par ses seules impressions, quelques nuances de froid, le souvenir du foyer. Il tâtonna quelques instants, puis dénicha sous la neige la faible source de chaleur qui était venue désorienter son hivernation. Là ! une minuscule ampoule, à demi enterrée ! Il creusa de ses doigts glacés et entreprit de dégager un bouquet de feuilles tendres que surmontait une curieuse lampe au cœur orangé. 

L'homme ne le savait pas, mais il contemplait une de ces primevères qui s'étalent en tapis sur les talus au déclin de l'hiver. L'homme ne le savait pas, mais il venait de trouver le printemps. 


Il tourna la tête avec une infinie précaution. Il sentait de tout son être que le monde avait changé. Il ne voulait pas éteindre d'un geste trop vif les mille feux qui s'allumaient partout autour de lui.

Rien ne bougea ; et pourtant tout bougeait.


 

Il n'y avait plus de neige alentours. Il n'y avait plus que des fleurs ; des fleurs partout ; et la vie faussement immobile qui fourmillait. L'homme avait trouvé le passage qui menait vers la vie. Instantanément il l'avait embrassée toute entière. Il comprit que depuis le début c'était lui qui s'était refusé à elle, et non l'inverse.

Depuis le premier jour, en réalité, la neige ne tombait pas du ciel, simplement de ses cils jusqu'à ses pommettes. La neige tombait en lui comme un rideau épais.

L'homme s'assit sur un coussin d'herbe tendre et fêta sa délivrance d'une larme séraphique. 

À l'heure où je vous écris, il pleure encore - de joie - son hiver passé.

 



jeudi 21 janvier 2021

And the winner is...

Alors que janvier soufflait le chaud et le froid, le jardin barytonna sa ritournelle d'une voix enjouée : qui percerait le premier ? En d'autres termes, qui parmi les bulbes de printemps offrirait au flâneur le ravissement de la première floraison ?

Sur la ligne de départ se pressaient les sempiternels concurrents : perce-neige, iris réticulaire, narcisse, muscari, crocus, iphéion... 

Iphéion ? 

Hélas non. Pardonne-moi, l'iphéion : tu seras disqualifié, comme de coutume. Tu es tombé dans la potion magique quand tu étais petit. 

Allons ! tu t'affranchis des saisons ! Tu n'es pas le premier bulbe du printemps, mais le dernier de l'hiver, qui fait grasse matinée jusqu'aux abords de l'été. Ton frais feuillage se réveille à l'automne. Tu es un couche-tard qui se donne l'allure d'un lève-tôt. Un redoux, et l'étoile de ta fleur jaillit des premiers frimas. 

Cette année, tu es venu nous visiter le soir de Noël ! Nous te remercions pour cela, mais comprends qu'une telle faculté invalide ta participation à la course des premières apertures. Retourne à ta plate-bande, illumine-la, illumine-nous ; mais laisse les bulbes printaniers danser autour de toi sans chercher à leur voler la vedette.

L'iphéion ayant été remercié, la question demeurait : qui offrirait à nos cornées impatientes le présent de la première efflorescence ?

Les premiers à s'élever hors du sol furent les narcisses. Une poignée de jours plus tard, leurs tiges s'ornaient de boutons floraux. La fin de partie semblait sur le point d'être sifflée. Les narcisses étaient partis à point ; ils avaient donc la fable pour eux. 

Partir à point...

C'était sans compter la neige. Qui réveilla Perce-Neige, le bien nommé, dont la réputation de pionnier n'était plus à faire, et à laquelle il se conforma, surgissant d'une blanche clochette au-dessus d'un manteau de poudreuse. 

La réponse était donc là, dès le début, dans les termes de la question... qui percerait le premier ?

Sourire perçant

À l'heure où je vous écris, le narcisse n'ose toujours pas poindre le bout d'un pétale dans l'air venteux de janvier. Il doit maudire La Fontaine, constatant avec nous que parfois, rien ne sert de partir à point, il faut mieux courir - du sol jusqu'aux yeux.












vendredi 4 décembre 2020

Derrière la pluie (la mer - I)

Par une curieuse association d'idées, lorsque les premières pluies tambourinent contre mes plates-bandes, la mer - fugacement - me manque. 

Toujours à portée de mains et cœur

Je suis né à Londres. Hormis une assiette en porcelaine à l'effigie de Peter Rabbit et un amour immodéré pour la poésie de Keats, il ne me reste pas grand chose de l'Angleterre. Mes parents avaient troqué le brouillard pour la pluie avant la fin de ma deuxième année de vie. J'ai grandi à Brest, ville de vagues et d'âmes, échouée au bout du monde - où, selon les points de vue, la terre s'arrête ou commence.

Je me rappelle Brest mon oubliée ; ses nuits noires, mes jours sombres ; son crachin grisant et mon chagrin grisâtre ; les alcools qui l'animent en même temps qu'ils empoisonnent ; la lumière qui bégaie, le crépuscule qui s'invite à midi. Le goût mazouté de l'eau du port de commerce dont je buvais la tasse les soirs d'ivresse.

Brest est aussi ville lumière - surgissant ! Quand on lève les yeux au ciel, parfois, on croit voir la palette d'un peintre renversée sur l'empyrée. Les couchers de soleil sont chahutés de couleurs. Brest est une môme qui persiste à sauter dans son lit à l'heure où elle devrait dormir : le jour s'y laisse rarement border sans lutter, alors ses nuits virent au technicolor. À l'aube, les nuages déchirés s'enfoncent dans la rade dans un fondu au gris sublime de mélancolie. Le film est fini ; il peut recommencer.

Je détestais ma ville ; je l'aimais aussi. Mais je ne m'y sentais pas bien, c'est assez peu de le dire - et beaucoup de l'écrire. 

Heureusement, ma distraction m'aidait à oublier mon spleen : j'étais un peu ailleurs, dans la lune - face cachée - ; et c'est comme ça que, de prisonnier, je suis devenu fantôme. J'ai toujours su m'évader. J'ai l'esprit vagabond, ça aide. Et puis mon ambition était trop mince pour les chaines : préférer les rêves aux projets parfois se révèle gage de liberté.

Vue d'aujourd'hui, Brest a un sourire nouveau


J'ai préféré le paysage à tout le reste, hanté les falaises, volé au vent qui couchait la bruyère. Quand Brest m'indisposait, je m’enfuyais, vite, n'importe où - pourvu que le ciel grondât. Mon paradis, c'était l'enfer des autres : les à-pics où bronchent les cailloux de plusieurs tonnes, la pluie qui gifle le visage à en blesser les pommettes. J'adorais ça. Je sautais dans la tempête. Les rafales me poussaient dans le dos, et la gravité roulait sous mes pieds sans m'atteindre.

Quand j'ai pu partir, je suis parti. Je me suis enfui sans me retourner. Aujourd'hui, la côte la plus proche de chez moi se trouve à 175 kilomètres. Et ça me convient très bien. La plupart du temps, j'oublie l'océan dans lequel je n'ai pas su flotter ; la plupart du temps je me consacre à m'enraciner ici et maintenant.

Mais parfois, quand la pluie déborde du ciel, un drôle de mirage me fait paraître pour une algue échouée loin de sa plage.

La pluie s'éloigne

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C'est drôle. Pour illustrer cet article j'ai cherché des photos prises sous la pluie et, évidemment, je n'en ai pas trouvé - ou presque. Parce que sous la pluie, on ne prend pas de photo : on baisse la tête en cherchant un abri. Quand j'étais môme, avec mon ami d'enfance, quand l'averse était à l'acmé de sa violence, nous flânions sans baisser nos têtes nues, comme un défi. Nous nous sentions mieux en résonance avec la nature que tous les brestois capuchés qui pressaient le pas tête baissée. 

Nous rions beaucoup de ce contraste, nos têtes trempées, les yeux noyées de joie. Il faudra que je pense à faire des photos les jours de pluie, en riant du même rire. 

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(image d'illustration - à Brest, un parapluie ne tiendrait pas le temps d'une photo sans se retourner)









lundi 30 novembre 2020

La valse et le tango

Plus que les saisons qui se succèdent j'aime quand, s'entrecroisant, les calendriers sursoient aux solstices. Aux retours à la ligne qui séparent les paragraphes du jardin ; printemps, été, automne, hiver ; je préfère les points de suspension, qui entremêlent les phrases et mélangent les pigments.

Entre l'hiver qui s'avance et l'automne qui s'efface, rougissant à feuilles de velours, pourquoi faudrait-il choisir ? Je m'y refuse ! Le prix de la liberté augmente jour après jour, alors usons jusqu'à la corde chacun de ses appendices. Et puis, rien n'est plus beau ni émouvant qu'un pas de danse commun, long de plusieurs semaines, valsé entre deux saisons que l'homme voudrait ranger dans des tiroirs cloisonnés, isolées, datées, étiquetées - mais qu'il finira par abroger s'il persiste à anéantir la nature. 

L'homme a demandé aux saisons de lui obéir avant d'entreprendre de les massacrer. La vérité, c'est que les saisons se connaissent, flirtent et parfois s'embrassent. On peut aimer tout seul ; mais il faut être deux pour se chérir. Ainsi vont automne et hiver. 

Une seule fleur vaut un discours : feuilles d'hiver et fleurs d'automne

Un peu de givre le matin, et nous voilà prudents, progressant poco largo, esquissant sur la pelouse glacée un tango prudent : lent, pause, vite, vite - mais mesuré, allegro ma non tropo ! -, lent ; avant qu'irisés du doux soleil de midi, nous voici tournoyant, presto, accelerando, à en faire flamboyer les arbres ! 

Le jardinier craint l'hiver, qui lui volera peut-être quelques plantes gélives ; en même temps qu'il l'attend, secrètement, car il lui offrira un peu de repos.

Alors, à l'heure où l'hiver applaudit silencieusement l'automne, je me sens le droit de ne pas choisir ma saison, avec mes chaussures qui jouent les chasses-feuilles et mon nez qui rosit dans l'aube réfrigérante. J'aime ça. J'aime l’entre-deux. J'aime les entrechats ; sautiller, joyeux, sous les charmilles échues et les caducs déchus ; pour ensuite goûter - d'une seule cuillerée - les entremets de l'hiver.

Je me croyais jardinier, en réalité je suis paysan : je cultive de la joie. Je la cultive à petite dose, entre les allées de mon modeste jardin de village. Je fais ainsi partie de la nature qui s'ébroue. Je serpente avec ma brouette, plantant ici une ancolie jolie et là une lavande élégante : de loin je dois ressembler à un animal étrange - mais très occupé ! 

Au fond, j'aime penser que je suis une feuille qui tombe ; verte, ocre, rouge ; jusqu'à se recroqueviller, brune et sèche. Allongé, attendant la pluie pour m'en retourner nourrir ma terre. Je n'ai pas peur de lui revenir un jour - à elle qui me donne tant !

L'hiver est le joaillier des fleurs d'automne

Pour l'heure, malgré le soleil qui retarde la bascule des saisons, malgré les couleurs éclatantes qui paradent dans les bois, malgré la nature qui rame à contre-courant, l'hiver nous offre ses premiers présents. À nous de les cueillir sans craindre la morsure du froid : il sait se faire délicat. On l'oublie parfois, mais ses premiers signes sont aussi ses premiers soins : sans lui, pas de printemps ni d'été ! La nature a besoin de l'hiver, comme la musique a besoin du silence.

Ce matin l'herbe craqua sous mes semelles. Je me pensais ouate et plume ; je me découvris plomb teinté d'étain. Sous l'effet de mon propre fracas, je m'arrêtai, contemplatif ébloui. Le gel avant d'abîmer embellit. Le jardin était beau comme une fumée sans feu.

J'ai retenu mon pas et j'ai marché sur la pointe des pieds. J'ai réalisé :

Notre devoir est de jouer délicatement du givre, comme d'un instrument, car le jardin nous écoute.


Entre l'automne et l'hiver, je choisis l'été ! (Penstemon égaré...)

Micro couleur framboise : le jardin nous écoute...

Quand il fait froid, Stella la campanule ferme son manteau violet

Les fuchsias, bien qu'un peu frileux, ignorent les premiers gels !

À l'aube d'hiberner en famille : Hydrangea involucrata et Cardiandra formosana

Aussi beau fané qu'au feu de sa fleur

Quand le jardin s'endort, les véroniques se réveillent...

Le givre aurait-il été inventé pour magnifier les graminées ?

Encore un fuchsia jouant de ses couleurs pour braver l'avenir 

Une feuille d'Acanthe, c'est déjà beau ; ainsi habillée, c'est la larme du jardinier
Une feuille s'est endormie sur le lit des ses sœurs éveillées

À l'arrière-plan, dort une acanthe dorée...

La plante qui attendait le gel en grelottant de chaud : Muhlenbergia capillaris, belle d'hiver

Quand les scabieuses s'éteignent...

... les hellébores s'animent



Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...