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vendredi 12 février 2021

Je maraude, nous maraudons


"Qui vole une fougère vole un effet bœuf" m'a dit hier la plus espiègle de mes enfants.

La vérité, c'est que je suis en ce moment - à mon corps défendant bien entendu - acteur d'une singulière escalade dans cette funeste activité que l'on nomme avec malice maraudage. Tout est parti d'une malheureuse fougère, ce qui accrédite la maxime exposée en incipit.

Je l'ai raconté ici récemment : j'aime les fougères. Elles composent une famille étendue, sauvage et naturelle, sur laquelle le jardinier peut compter. Si l'on s'intéresse un peu mieux à elles, on se rend compte qu'au-delà de ce qui les rassemble - finesse, joie verdoyante et spores malicieux - les fougères présentent en outre l'avantage de se distribuer dans tous les milieux. 

Chaque jardinier aura son sourire ; chaque coin du jardin aura sa fougère ! qui verdiront allées et massifs, sous-bois et rocailles, offrant le privilège d'un clin d'œil à la nature !

C'est en marchant dans le petit bois qui jouxte le conservatoire de musique, accompagné de la cadette de ma cadette, que j'ai remarqué combien le charmant polypode commun recouvrait d'un manteau élégant les talus ombragés. Le sol sableux avait beau tenter de se dérober sous ses racines, la fougère colonisait la pente tout en la retenant. Quelle aubaine ! 

Pour une colonie, c'est une colonie !

Mesurant l'étendue de la colonie, je me surpris à penser que je pourrais sans dommage en prélever un ou deux spécimens afin qu'il effectuassent le même travail dans mon jardin, composé de deux niveaux que sépare un dénivelé fuyant. C'est comme si la forêt me parlait : "Cher jardinier, tu peux, avec parcimonie, user de mes fougères pour assurer la pérennité de ton royaume."

Ma complice synthétisa la chose avec ce mélange de franchise et d’insouciance qui la caractérise : "Hé ! Si on piquait un pied de fougère, Papa ?" 

Un cercle de couteau plus tard, je plongeai la main dans le pot de confiture et m'emparai - avec une étrange fierté saupoudrée d'une pincée de honte - d'un solide petit pied de Polypode. De retour à la maison, je le transplantai sur mon talus et pérorai, avec cette mauvaise foi qui caractérise les chapardeurs, que cette fougère était beaucoup plus belle ici, où on la remarquerait. Bref, je l'avais sortie de son anonymat pour faire d'elle la reine d'un talus. Je n'étais pas loin d'être un héros. 

Quelle différence ?

Ma chère enfant me ramena sur terre d'un sonore : "Ha ha ! joli butin Papa ! On y retourne ?"

Nous y retournâmes. Et revînmes les bras chargés d'un mahonia chétif qui ne demandait qu'à voyager jusqu'à notre jardin, et que nous plantâmes à l'entrée du sous-bois dans une plate-bande confortable avec une vue sur la rivière. Autant dire qu'il aura gagné au change.  

N'avait-t-il pas l'air malheureux ?
Et à présent le voilà qui goûte aux joies des transports en commun !

"On appelle ça une opération gagnant-gagnant" claironnai-je, avant d'entendre l'écho d'une voix enfantine : "Ha ha,  bien joué Papa ! La prochaine fois on prend un arbre ?" 

Nous laissâmes les arbres à leur forêt, mais glanâmes quelques cynorrhodons sur un églantier généreux pour fêter notre succès. Nous glissions sur une pente dangereuse. Je ne vous cache pas qu'à ce moment mon surmoi fit nettement vaciller mon ça. Autrement dit, le gendarme de ma psyché distilla à ma conscience un sentiment de doute. Soyons brefs : je culpabilisais.

Pourtant, le maraudage est vieux comme l'homme et les plantes. Mieux, il est une épice de l'enfance. En assaisonner ses vieux jours, c'est s'assurer de garder son bois jeune sous l'écorce. Inutile donc de me draper du manteau de la maxima culpa.

Le géranium voyageur

J'en étais à ce stade de mes réflexions, vagabondant dans ma forêt favorite, lorsque mon œil se fit accrocher par les feuilles caressantes d'un Geranium macrorrhizum ! Abandonnant mon auto-critique dans son œuf, je programmai immédiatement une petite expédition, songeant :

À ce rythme là, j'aurai rajeuni de dix ans avant ne survienne le printemps.


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Enfin, je partage avec vous une petite canción joyeuse et impertinente, que nous avons choisie comme hymne des maraudeurs (étant entendu, bien évidemment, que nous pratiquons cette activité avec parcimonie, ne prélevant que quelques graines si possible, privilégiant les plantes envahissantes comme celles de cet article, laissant aux stations sauvages leur pleine capacité de reproduction ; et vérifions systématiquement que les plantes que nous empruntons ne sont pas protégées).







samedi 31 octobre 2020

La dernière balade avant la prochaine

Quand j'étais enfant, avec mon meilleur ami, et comme tous les enfants du monde, nous jouions à imaginer notre dernier jour sur terre. S'il n'en restait qu'un, que ferais-tu ? Après moult palabres ; arguments et contre-arguments ; thèse, antithèse, synthèse et nombre de foutaises ; nous avions arrêté un consensus. Si ce jour devait être le dernier, nous nous retrouverions dans notre cabane au milieu des genêts, face à la rade de Brest, et nous discuterions diem totum... comme nous étions précisément en train de le faire. 

Bref, notre dernier jour sur terre ressemblerait comme un jumeau au jour présent. 

Ce fut la plus belle des découvertes : nous aimions notre vie - en l'état. 

Nuances de gris ; nuances de vie

Jeudi 30 octobre 2020, j'ai repris cette récréation au vol. Sous l'écorce desquamée de mes cheveux qui grisonnent, la sève qui m'anime demeure celle d'un enfant. De ce confinement qui s'annonçait, j'ai donc décidé de faire un jeu du dernier jour. Que faire que je ne pourrais plus faire assigné à domicile ? Comment remplir mes placards de liberté ?

J'ai lu avec amusement que les franciliens s'étaient rués dans les magasins au point d'engorger les routes de la région à un niveau record. C'est une drôle de manière de profiter de sa liberté que de s'enfermer dans sa voiture, puis dans un magasin, et dans sa voiture à nouveau, la bourse vide et le coffre encombré de choses dont l'utilité n'est pas toujours manifeste (vous admirerez au passage mon sens de la retenue). 

Décidément, plus les années passent et mieux je comprends les plantes, et moins je comprends les hommes. Dans ma vie précédente j'étais probablement un géranium. On a dû me punir car j'avais envahi une plate-bande voisine avec un peu trop d'enthousiasme. Hop, j'ai reculé de deux cases et je me suis réveillé dans la peau d'un homme.

Espérons que dans ma vie prochaine je serai une pivoine ou un rosier, histoire de reprendre le cours de mon ascension. Une vie d'humain, c'est amplement suffisant. Je retiendrai la leçon.

Autoportrait

Mais - puisqu'il faut bien la vivre, cette vie d'humain - revenons à notre épineuse question : comment faire de ce fichu jeudi un jour sans regret ni remord ? Manger au restaurant ? Jerker en kilt dans les rues ? Cette dernière idée m'a semblé séduisante, mais n'en existait-il pas une meilleure ? Quand on ne dispose que d'une journée, il faut être sûr de son coup. 

Alors j'ai repensé à ma cabane d'enfant. Je l'ai trouvée intacte et hospitalière derrière la brume du souvenir. Je m'y suis allongé, et je me suis rappelé mon ami d'enfance ; et avec lui nos jeux, nos évidences, notre joyeuse insouciance. 

La vérité m'a inondé comme une pluie d'orage : ce jeudi, je ne pourrais rien faire de mieux que ce que j'avais fait la veille, quand la question du choix ne se posait pas.

Les enfants ont enfilé, qui un manteau, qui un simple gilet. Ils nous ont prêté un peu de leur entrain - dont ils ont une réserve sans fin et font un partage sans frein. Et tous ensemble, une chanson à la bouche et de l'humus plein les narines, nous sommes allés cueillir des cèpes dans la forêt de Clairefontaine.

Au retour, nous avons préparé notre récolte comme nous le faisons chaque soir depuis quelques semaines : avec trois pincées de fleur de sel, deux tours de moulin de poivre, et une danse de la joie.

Ce n'est pas une découverte : j'aime ma vie - en l'état.

C'était la dernière balade... avant la prochaine !

Feuille à feuille, tricote un à bientôt

(Je vous souhaite à tou(te)s un confinement d'automne joyeux comme un printemps qui couve. Il est temps de faire des confitures avec les fruits que nous avons cueillis et du miel avec les délices que nous avons conquis. Voyageons de lectures en écritures, et d'écritures en récitations. Aimons. Réchauffons-nous de souvenirs, de projets, et surtout d'habiter le présent - du meilleur que nous pouvons.)

Pour finir - de recommencer ; myriade automnale :



Bijou d'automne (Aster ageratoides 'Harae')

Rosier rouge sang fait potée joyeuse

Contraste eau et feu - Isodon et Chrysanthème

Des - bonnes - nouvelles du camphrier éponyme de ce blog

Automne arachnéenne (oui, automne est féminin lorsque l'adjectif suit immédiatement !)


Shakespeare-sur-Orge

Cardiandra formosana - de la grâce le visage


Saxifraga opera 'Lakme' (SUAP) - la plante kaléidoscope

S'il n'en restait qu'un : Aster scaber 'Kiyosumi'

Serti de fleurs précieuses




mercredi 28 octobre 2020

La fleur au fond du jardin

Il y a, au fond de mon jardin, une fleur qui du regard des hommes ne connait guère la caresse - ni l'affront. 

Au fond de mon jardin, une fleur qui a grandi loin des yeux, mais au cœur affleurant. 

Une fleur qui a échappé au zèle désherbeur du jardinier.

Dont la mère fut une abeille et le père le vent.

Il y a, au fond de mon jardin, une fleur sauvage, bonne graine et mauvaise herbe, qui s'épanouit sur un tas de terre abandonné.

Comme une pâquerette à la conquête du ciel

Plus tard, il y aura là un cabanon en bois, dans lequel l'auteur de ces lignes déménagera son bureau. En attendant, les quelques mètres carrés du futur chantier sont laissés sous main de nature. 

Notre invitée a fait de ce lopin un refuge, où grandir de toutes ses forces. 

C'est ainsi qu'elle m'a appris que je pouvais aimer les vergerettes. 

Je vous dois confession : dans mon monde ordonnancé de jardinier, les vergerettes étaient détestée de facto, qu'elles fussent du Canada ou de Sumatra. Avec leur floraison insigne, doublée d'une propension à se reproduire plus vite que je ne saurais jamais biner, les pauvrettes étaient rangées dans une catégorie soigneusement étiquetée : "à virer vite de nos vertes allées". 

Cette allitération aux accents guerriers connait à présent une exception : la Vergerette annuelle, fleur du fond de mon jardin devenue fleur du fond de mon cœur.

À sa décharge, il faut reconnaître qu'elle n'est pas à botaniquement parler une Vergerette : Erigeron anuus est - comme son nom savant l'indique - un Erigeron, genre dont elle arbore la simplicité et la subtile floraison. Mieux : la finesse de ses ligules fait penser à certains asters - et parmi les plus beaux s'il vous plaît ! 

Quelque chose d'un Aster

Sous la lumière matinale, ses fleurs blanches s'enrichissent du reflet d'un lilas délicat aux accents malvacés. À cet instant, sa beauté se fait scintillement. 

Il y a alors, au fond de mon jardin, toutes les étoiles du ciel en porte-manteau de fleurs.

De la mauve le reflet


...


Comme certains tiroirs, mon jardin est à double fond. Et donc à double fleur. 

La fleur au fond du jardin, c'est aussi ce Geranium qui trouve le courage de fleurir à l'aplomb d'un Épicéa. On l'appelle Geranium noueux ; pourtant il sait dénouer l'inextricable questionnement du jardiner : que planter à l'ombre sèche, là où rien ne pousse ? 

Au pied de mon arbre, je vivais heureux

Geranium nodosum s’accommode de l'inconfortable. Mieux, il s'y plaît. Il est la vie invincible, la fertilité infatigable. Sa puissance est étonnamment cousue de grâce : une fleur divinement dessinée, finement veinée, délicieusement colorée ; et des feuilles d'Astrance charmante, belles à orner un drapeau.

Et l'étincelle fut

J'aime tous les géraniums, sans exception. Mais l'insolente santé du sieur nodosum, la délicatesse qui couve sous la vitalité de ses veines sybarites, font de lui une espèce à part.

Il y a, au fond de mon jardin, une fanfreluche de modestie qui court sur le sol, illumine mon regard d'un éclat sauvage et paisible.


Quelques veines battantes de vie







Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...