samedi 21 septembre 2019

Au détour de la tondeuse




Passer la tondeuse, pour mes voisins, est une activité qui peut être décrite comme suit : 

- Allumer la tondeuse
- Avancer sur le gazon avec un sourire féroce
- Tondre
- Tondre encore
- Tondre encore un peu
- Tondre toujours
- Sourire satisfait, repu, soulagé
- Ranger la tondeuse

De mon côté du mur, tondre ressemble plutôt à ceci :

- Maugréer
- Allumer la tondeuse, en se bouchant le nez et les oreilles, et en fermant les yeux (pas évident, essayez !)
- Avancer sans conviction sur le gazon
- Verser une larme à chaque trèfle avalé par la machine
- Apercevoir une rosette de feuilles tendres
- Couper le moteur de la tondeuse
- S'asseoir en tailleur devant ladite rosette
- Rêver à la plante qu'elle deviendra bientôt
- Ranger la tondeuse
- Sourire satisfait, ravi, soulagé

Dire que je n'aime pas tondre relève de l'euphémisme le plus éhonté. Je déteste ça. 

D'abord, j'ai une conscience aigüe du massacre que je commets. Ensuite, mon empathie pour les abeilles et bourdons me conduit à verser un torrent de larme à chaque mètre carré de nectar tondu, phénomène qui contribue largement à altérer ma lucidité. Enfin, le côté thermique de la chose, rendu nécessaire par la surface de mon jardin, me donne le vertige. Les énergies fossiles et moi, ça fait deux - et même trois, quatre, cinq et six, car la perspective de polluer un peu plus cette chère vieille planète me découpe le cœur en tranches.

Alors je ne tonds jamais tout à fait. 
Je tonds presque. Je tonds un peu. Je tonds timidement. Je tonds rarement.
Et surtout je préserve, ci et là, quelques îlots de feuilles qui percent, comme autant de sourires, ce tapis de graminées monochrome que l'on nomme pelouse.

C'est ainsi que, semaine après semaine, de petits oasis de verdure se forment sur mon gazon tout sauf anglais. Ils sont autant de détours qu'emprunte ma tondeuse en même temps que mon âme d'apprenti botaniste.

J'aime jouer à identifier le végétal. Au stade initial, lorsque les plantes me présentent leur feuillage comme seul indice, je me régale en hypothèses - que viendront tantôt confirmer, tantôt infirmer la floraison. Entre les deux réside le meilleur moment : celui du mystère.

Je vais vous raconter deux invitées, qui ont eu la gentille audace de venir égayer mon gazon cette année, et que j'ai sentencieusement laissées monter en fleurs.


Dispsacus fullonium


Tout commença par une rosette. Quelques feuilles disposées comme autour d'une petite assiette. Chic ! me dis-je en abandonnant cette maudite tondeuse à son sort, un intrus ! Il avait élu domicile au pied d'un abricotier. Ses feuilles m'intriguèrent immédiatement : tout le long de la nervure médiane, de petites arêtes vulnérantes faisaient saillie. Le temps a passé. J'ai laissé cette rosette s'installer, lentement, régulièrement, comme tourne la terre. 

Et bien, quelles bractées !
Ô capitule, mon capitule !

Un beau jour, elle a lancé une tige devenue conquérante à l'assaut de la verticalité. Elle est montée, loin, haut, jusque dans les branches basses de l'arbre auquel elle tenait compagnie ! Cette grande sauvageonne était un Dipsacus fullonium, un cardère sauvage. On l'appelle cabaret des oiseaux, et j'ai pu vérifier combien ce surnom est juste et parfait ! L'insertion des feuilles sur la tige, large et embrassante, forme des grands abreuvoirs qui retiennent longtemps les pluies, offrant aux oiseaux de se désaltérer quand les flaques se font rares. L'altière bonté de ses capitules d'un mauve tendre semble veiller sur les âmes siamoises de la faune et de la flore.

Directement du ciel à l'assiette
Cap au ciel !
Veilleur d'oiseaux

Et dire que la lame de ma tondeuse aurait pu priver mon jardin de pareille fontaine sauvage !

Daucus carota 


Au premier jour jaillirent deux petites feuilles rondes, que rien ne venait différencier de celles d'une autre dicotylédone. Ensuite vinrent d'autres feuilles, singulières, qui se mirent à friser ; et qui bien vite se firent dentelle, fines, très découpées, composées de fractales d'une grande élégance. 


Pareille pupille, et frémissent les papilles !
Bractées hors concours !
Feuillage & finesse

Oh ! pensai-je, une ombellifère ! Mais laquelle ? Les semaines qui suivirent m'offrirent de précieux indices : une tige poilue, une odeur agréable, et cette façon unique de gambiller dans le vent, qui fait danser les yeux et valser le cœur. Cette apiacée, la plus simple - et peut-être la plus belle -, c'est la carotte sauvage. 

C'est à ce stade juvénile que sa racine est tendre et gouteuse. Mais j'aime tant ses ombelles que je ne l'arrache jamais ! J'attends la floraison, qui a en outre le charme d'être de forme, taille et couleur variables. Parfois, elle présente au centre de son inflorescence une fleur sombre, presque noire, qui la caractérise au sein de sa vaste famille. Elle peut être quasi immaculée ou adorablement rosée.

Je goûte la beauté de son anthèse, yeux écarquillés, et c'est meilleur encore que d'en croquer le parenchyme.


Chemin sauvage...

 

vendredi 6 septembre 2019

Chercheurs d'Or(chidées)

Orchis purpurea, végétal précieux


Ma cadette et moi sommes chercheurs d'Or.

Nous passons chemins, forêts et pelouses au tamis de nos yeux émerveillés.
 
Ma cadette et moi sommes chercheurs d'Orchidées. 

Nous ne nous lassons jamais de chercher, explorer, sonder... et découvrir. Nous connaissons l'étincelle qui précède l’indicible bonheur de la trouvaille ; le feu doux et crépitant qui la suit ; la paix qui l'achève.

Nos orchidées ne sont pas de celles que l'on vole aux arbres tropicaux pour agrémenter nos vérandas. Nos orchidées sont indigènes : elles naissent et s'épanouissent dans nos terres, sous nos climats. Elles sont sauvages, surprenantes, fidèles et joyeuses. Elles vivent à nos pieds et sous nos nez, parfois jusque dans nos jardins, entre deux adventices ! Il faut apprendre à les connaître pour un jour les reconnaître, les deviner à leurs toutes premières feuilles

Naissance d'un Orchis : un joyau dans sa boîte



Mon premier contact avec une orchidaceae : Orchis purpurea


Dans notre département de l'Essonne, un petit peuple d'orchidées sauvages anime la nature d'un charme insaisissable. Il nous offre un bonheur simple, faits de joyaux aux noms enchanteurs : ici, une pépite d'orchis brillant parmi les feuilles ; là, quelques paillettes d'ophrys illuminant une pelouse sèche. 

Au moment de rentrer nous coucher, ma cadette et moi avons le rêve aurifère ; nous sommes un peu botanistes, un peu alchimistes. Nous avons appris à transformer la sève en or - d'une trouvaille, d'un regard, d'une joie - en même temps que le plomb en fleur, les rides en sourires, l'esquisse d'une lassitude en jeunesse éternelle. 
 
Les orchidées se révèlent sans se presser, offrant à chaque seconde de compter, à cheval entre l'instant et le moment, en équilibre au-dessus d'une mer de rêves. Elle peuvent se replier dans leurs bulbes plusieurs années durant avant de revenir embellir notre présent. De leurs courbes insolentes, elles soulignent l'empressement idiot avec lequel nous consumons le temps. 

Nerval écrivait : "le bonheur passait, il a fui !" 

Les orchidées sont le bonheur immobile devant lequel nous pouvons (enfin) cesser de fuir.





(Mon goût pour la reconnaissance végétale est né d'une rencontre avec un Orchis. C'était à deux pas de chez moi, et je n'aurais jamais imaginé découvrir pareil trésor sur un maigre tapis de pelouse rêche, égaré entre une route et un champ. J'ai été pris d'un vertige en réalisant que la flore de ma seule région était trop grande pour une seule vie. Je ne connaîtrai jamais qu'une infime partie des centaines de milliers d'espèces de plantes présentes sur cette chère vieille terre ! Certes. Mais pourquoi ne pas commencer par étudier la centaine d'Orchidaceae présentes sur le territoire de la France métropolitaine ?

Et maintenant, voici quelques paillettes, toutes récoltées à proximité de notre maison, pour sertir nos yeux de quelques rides de jeunesse et joie mêlées :


Dactylorhiza maculata

Dactylorhiza maculata, forme hypochrome

Au détour de mon jardin : Epipactis helleborine

Discrètement belle : Epipactis helleborine

Ma préférée ! Limodorum abortivum

Une sous-espèce pleine de grâce : Ophrys apifera ssp. trulli

On l'entend presque bourdonner ! Ophrys apifera

BZZZZZZZZZZZ

Si belle, si blanche, si pure ! Plathantera chlorantha

Ochis purpurea, prince des bois secs

Ochis purpurea, comment s'en lasser ?

(Magnifique) sous-espèce des terres acides : Dactylorhiza maculata ssp. ericetorum

Premier à son poste (ici en avril) : Orchis mascula

Comme pour éclairer la clairière : Orchis mascula

Ophrys apifera - et que vive la prairie !

Ma préférée, encore elle ! Limodorum abortivum

Et pour finir, l'étrangement beau, Himantoglossum hircinum
 )

Réflexions d'un printemps attendri

  J'ai aimé, été aimé, et son cœur n'en a fait qu'à ma tête. Comme je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer, j'ai...