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vendredi 22 mai 2020

Le nom des fleurs



Si beau... et botanique : Iris graminea

Je t'apprendrai le nom des fleurs. 

Pas celles des fleuristes - tu les connais déjà.
Je t'apprendrai le nom des fleurs des champs, le chant des fleurs des chemins, dont le murmure survit aux chaussures.

Je t'apprendrai le nom des fleurs insignes, ingrates et merveilleuses, qui poussent sur les sols tassés par le pas des hommes, choses délicates que l'on piétine et qui se relèvent dans notre dos lorsque le soleil leur tend la main.

En ce moment mon fils repique dans notre jardin des matricaires discoïdes qu'il prélève sur le terre-plein qui jouxte son école fermée. Il a découvert que le feuillage de cette plante que nul ne remarque dégage un puissant arôme d'ananas. C'est un délice ! Elle s'épanouit dans les sols inhospitaliers que l'on gratte avec peine. Pareil exotisme sur une terre dure et revêche... Quelle ironie ! quelle magie ! mystérieuse, charmante nature !

Matricaria discoidea : ananas sur son lit de cailloux
J'offrirai à ton jardin d'indestructibles compagnes qui se ressèmeront encore dans cent ans, quand tes petits-enfants devenus grands-parents évoqueront ton souvenir au coin de ta fenêtre préférée.

Car tu as forcément une fenêtre préférée - n'est-ce pas ?

Donne-t-elle sur un rosier qui t'est cher ? Une clématite vive et folle qui te rappelle combien tu es heureuse ? L'ombre d'un arbre qui t'appelle pour la sieste ? Un fruitier que vous avez planté en famille pour fêter l'achat de la maison tant et tant rêvée ? Ou simplement la pelouse où jouent tes enfants ? Ce qui est sûr, c'est que de cette fenêtre tu aperçois une plante, quelle qu'elle soit. Une fenêtre, quelle aubaine - où se tenir seul(e) un instant, suspendu, pour y laisser filer le regard et l'esprit. Peut-être qu'en y regardant mieux en détails tu discerneras là quelque matricaire qui prospère, anonyme, loin des regards émerveillés que l'on réserve à la lavande : offre-lui le tien, de regard, dont je sais combien il réchauffe.

De ma fenêtre
Je t'apprendrai le nom de mes enfants ; je te dirai combien leurs mains dans les miennes ont offert à ma vie son interminable sourire. Tu me diras le nom des tiens dont la naissance m'est inconnue ; tu me raconteras ce que j'ai raté. Peut-être pleurerons-nous ensemble en silence, sans regret. Simplement pour célébrer les années rattrapées. Rattrapées par un fil. Le fil de l'amitié, qui se déroulait derrière nous sans que nous ne nous en aperçussions.


Le nom des plus belles notes
Je le sais : toute cette belle joie que j'écris au futur n'existera que si tu deviens mon amie, si je deviens le tien, si je brise le silence dans lequel tu m'as muré, si je contreviens à ce mutisme auquel j'ai acquiescé lorsque tu me l'as demandé. 

Depuis cette lettre par laquelle tu m'ôtas la langue et la plume, je t'écris une réponse que je recompose à l'envie, régulièrement, sans jamais l'envoyer. Je t'y refuse de perdre notre amitié ensevelie sous le reste - vécu jusqu'à l'abcès. Je sais qu'un jour viendra où je m'accorderai le droit de t'adresser ce signe, sans réel espoir de réponse, mais qui achèvera de faire taire mes regrets. 

J'aurai alors essayé de transformer le conditionnel en futur. L'amour fâné en amitié florissante. Comme le matricaire transforme la terre stérile en une délicieuse forêt d'ananas.

De l'amitié l'étincelle...
 ... la douce flamme - Meconopsis cambrica

jeudi 27 septembre 2018

Portraits de la faune sous la flore #2

Le ver de terre, la taupe et le rouge-gorge

 

entrée de la maison
La flore accueille la faune à l'entrée de notre monde : Cercis canadensis 'Heart of Gold'

 

Le ver de terre,

 

" ? "

Je l'ai déterré alors que je bêchais. Il s'est étiré péniblement, à tel point que j'ai pensé l'avoir réveillé au milieu d'une sieste. Je lui ai présenté mes excuses, sans succès : lui s'est fait tout petit pour me signifier sa rancune. 

Il s'est ensuite allongé, allongé encore, encore, un peu plus encore ; pour finalement s'arrondir, jusqu'à se donner des airs de point d'interrogation. Devant mon silence, il a recommencé son manège, une, deux fois, avant de plonger sous terre dans une dernière calligraphie.

Ondulations calligraphiques

Tout de même, quel toupet ! Mais d'où lui vient pareil snobisme ? Et bien, c'est que notre oligochète courroucé est au nombre des alchimistes qui font de nos sols des terres accueillantes pour les vivaces de tout poil. Tout de même, Monsieur Geontran, tout de même !


La taupe,




Elle fait de la pelouse un champ de ruines. Ses monticules sont autant de points qui surgissent au milieu d'une phrase bien tournée. Ah non, ça ne se passera pas comme ça ! Si elle montre le bout de son nez, elle tâtera de ma bêche ! 


terre meuble à donner !
Une taupinière ? Non, une livraison de terre meuble !

Je guette devant l'herbe, immobile, attentif comme un chat. Soudain le sol s'agite. Une petite éruption troue le jardin. Des grumeaux de terre, d'abord, puis deux pattes larges comme des mains de paysan qui précèdent un visage de rien, tout nu et rose. Elle a cet air perdu qu'on seuls les êtres sincères. Ma rancœur disparaît en même temps que mes espoirs d'avoir un jour un carré de gazon soigné.

Maladroitement, je cache ma bêche derrière mon dos et bredouille des excuses. Mon amie la taupe me fait le présent d'une grosse pelletée de terre meuble ! Et moi qui n'ai pas le moindre ver de terre à lui offrir en échange. Si j'avais su...

Et le rouge-gorge


J'aime jardiner seul.

Souvent, je jardine seul - ou presque, car un rouge-gorge me tient compagnie. Il joue à faire pétiller les graines que révèle le mouvement répétitif de mes mains. Je griffe, griffe encore, et lui mange et danse, sans se lasser. Il me suit comme on ponctue une phrase, en sautillant. 


Il rivalise de beauté avec le fabuleux Aster ageratoide 'Asran'

Je rêve du tableau qu'il m'offrira lorsqu'il se posera sur une branche, au dessus d'un massif, à la façon d'un chapeau qui coifferait sans un bruit les cheveux de mon jardin. Lui rêve du ver de terre que je lui offrirai bientôt sur un plateau de feuilles mortes.


J'aime jardiner seul, avec pour compagnie la solitude complice du rouge-gorge.

dimanche 9 septembre 2018

Les ombelles vagabondes

De peu de chose...

 

le torilis veille sur la ville
Torilis japonica veille sur le village

On ne me demandera jamais de choisir une fleur parmi toutes. Bien heureusement. Mais s'il m'était donné d'en emporter une, et une seule, pour m'en aller voyager dans les profondeurs d'une ville sans jardin, je crois que j'opterais, après une hésitation longue comme un jour de juin, pour une Ombellifère. Les botanistes aujourd'hui disent : une Apiaceae. Je cueillerais donc une Apiaceae, d'une caresse, en veillant à ne pas abîmer la plante. Je la choisirais au hasard et l'accrocherais à mon cœur. Au hasard, oui, car je les aime toutes. Sans exception. 

Je la renommerais aussitôt Ombellifère - n'en déplaise aux érudits - pour les deux ailes qu'elle donnerait à mon âme. Des ailes qui me protègeraient du sable devenu béton, de la terre tassée par les immeubles, de la fureur des fantômes enfermés dans les couloirs du métro. Ma fleur entre toute m'offrirait son ombre minuscule, et je me promènerais le long des rues sans craindre ce soleil mêlé d'asphalte qui étreint les villes jusqu'à l'étouffement.

...naît la candeur...


Les Ombellifères ont en commun une délicatesse naturelle et une âme de transformiste. Elles sont à l'aise sur le bord d'un chemin autant que dans un massif sophistiqué. Elles sont des fleurs de peu de chose et de beaucoup de grâce. 

petite ciguë dans le potager
Une Petite Ciguë, charmante, s'est invitée dans mon potager - danger !


Leur spectre s'étend de la gourmandise tranquille au danger vénéneux ; de la douceur d'une carotte sauvage, simple comme au saut du lit, les rayons en bataille ; à l'attraction vénéneuse de la ciguë, grande ou petite, empoisonneuse de philosophe et inspiratrice des poètes ; en passant par le charme musqué d'une angélique promenant sa saveur discrète dans un jardin de curé.



si belle, la carotte sauvage
Les très belles bractées (à la naissance des rayons) de la carotte sauvage (Daucus carota)

charmante... et dangereuse
Les non moins belles bractéoles (sous les ombelles d'ombellule) de la Petite Ciguë (Aesthusa cynapium)


Elles incarnent la spontanéité. J'aime savoir que le vent et le hasard seuls se sont entendus pour envoyer une graine d'ammi fleurir un carré de terre inculte de mon jardin où seule une vipérine avait osé pousser. Les Ombellifères sont ainsi : on ne les plante pas, on les reçoit du vent.

ammi majus et vipérine
Reçu du vent : Ammi majus, ami de sa vipérine
 

...de la candeur, naît la douceur


Merci, mes chères Ombellifères, qui balisez chaque jour, de vos ombelles d'ombellule, le parcours au goût d'allitération qui me mène de ma maison à la gare. Un Torilis japonica d'abord, fin et perché ; puis l'une de ces berces qui blessent parfois la peau qui les cueille ; un Buplèvre en faux, enfin, qui n'a de faux que le nom. 

gracieux et adorable torilis japonica
Torilis japonica, à la silhouette chaloupée
heracleum sphondylium
Délicieuse Heracleum sphondylium, Berce commune
 
en faux ? non mais oh !
Bupleurum falcatum, Buplèvre en faux. En faux ? Non mais oh ! et toi donc, travailleur du matin !

Oh ! il y a là de quoi oublier la parenthèse parisienne qui m'attend, pavée de rêve et d'évasion, jusqu'au moment du passage en revue effectué le soir venu dans l'ordre inverse du matin. 

Où que l'on soit, il y a toujours un compte à rebours pour nous offrir de nous retrouver. 3, 2, 1, exit la ville, place à la vie ! 

jolie feuille comme un chêne
Que j'aime ta feuille, ma berce !

Car c'est bien la vie, la vie seule et la vie victorieuse, qui vient à pas d'ombelle embellir chaque seconde de chacune de nos journées. 

La vie, tout simplement ; la vie qui nous dit : heureux, les jardiniers, jardinières, passantes et promeneurs, flâneuses et vagabonds, qui savent voir les trésors qui éclairent chaque mètre de leur marche !

vendredi 7 septembre 2018

Portraits de la faune sous la flore #1

L'abeille (ou le bourdon)



Entrée
Entrée (Géranium 'Johnson's Blue')




Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin...


... Je prendrais le temps de bourdonner au milieu des bourdons (ou des abeilles), crânement, pour profiter de l'air chargé de couleurs appétissantes. Je jouerais des ailes pour me poser sur la corolle de la fleur la plus alléchante. Je choisirais ma cible avec délectation ; je ferais la fine trompe, à la manière d'un amateur de vin déambulant dans les couloirs des Hospices de Beaune. Je tâcherais de deviner le nectar sous la fleur, le pollen sous la feuille. Je me dirais que le jardinier de ces lieux est un ami, et que je pourrais bien être la sienne en retour. 

En amie, je polliniserais quelque fleur au hasard de ma récolte : un prêté pour un rendu, une gourmandise contre un délice ; à moi les fleurs, à lui les fruits ! Comme le monde est bien fait quand on l'habite dans l'abimer !


Plat (salvia uliginosa)
Plat (Salvia uliginosa)


Je dirais avec malice que, tout de même, ça change de la bourrache et du sureau qui peuplent les prés alentours. Je trouverais à ce garde-manger des airs de restaurant gastronomique, avec ses huit sauges à la carte, son carpaccio de scabieuses, sa salade en camaïeu d'ipomée relevées d'un sel de zinnia, suivie, pour digérer, d'une douce gorgée de géranium. Je m'enivrerais du parfum d'un abricotier posé sur un tapis de Trèfle blanc, gazon négligé en mon honneur, comme un goûter sur une nappe.



Dessert (Trèfle blanc)



Je feindrais d'y faire la sieste, et je retournerais au travail en bourdonnant un air entraînant. 


Un deuxième dessert pour la route (Zinnia 'Polar Bear')



Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin, résolument, j'emprunterais au printemps ses couleurs et sa joie. Je les lui rendrais à la nuit tombée, pour qu'il continue longtemps à moirer la lumière tamisée des terrasses. Je m'endormirais dans la langueur étrange des croassements de la berge noctambule.


Et une petite mignardise avec le café (Ipomoea purpurea 'Carnaval de Venise')



Je ne dormirais que d'une aile. J'aurais le sommeil plein de rêves, et léger, pour m'assurer de me réveiller au premier rayon du soleil. Oui, j'aurais le sommeil léger, léger, léger comme un vol de nuit. Je le quitterais pour mon vol de jour, beau comme l'aube endormie. J'offrirais un petit, un tendre morceau de vie à ceux qui auraient le privilège de contempler la naissance d'un jour. Un jour de plus, un jour comme les autres, un jour unique, un jour de joie. 

Alors, je volerais à nouveau, jusqu'au soir épuisé.

Et puis...

... Je recommencerais !

(Pour la petite histoire, les bourdons, comme les abeilles, sont des apidaes, qui ne produisent qu'une quantité très limitée de miel, mais sont d'infatigables pollinisateurs de nos jardins, pour le plus grand bonheur de nos fleurs, nos fruits... et donc nos appétits. Le "faux-bourdon", lui, est le mâle de l'abeille ; il ne butine pas.)

lundi 28 août 2017

Un jour deux plantes : Cinnamomum camphora et Mentha suaveolens

Dans mon jardin, à l'issant d'un long sommeil, de jeunes arbres au charme exotique font la cour à de respectables vivaces. 

menthe suave et camphrier
"(...) elle, qui l'aimait tant, elle le trouvait le plus beau du jardin (...)"

Autour de leurs amours naissantes flotte le parfum des bals musette d'antan. Vous savez : ces parenthèses hors le temps et l'espace où l'on voyait se lier, l'instant d'une danse, deux âmes qui auraient dû ne jamais se rencontrer. La demoiselle la plus timide du village et l'aventurier de passage - ou l'inverse. Le destin pouvait bien avoir oublié nos deux cœurs hier étrangers ; peu leur importait : les valses se moquent éperdument du destin. Ainsi, ils s'accordaient si bien, le temps d'une chanson, que rien ne devait plus les séparer. Exit le bal ! exit les convenances ! un regard échangé furtivement, deux sourires, un baiser, et c'est la fuite vers la vie ! La vie, enfin.

On retrouverait le souvenir de cette rencontre sur une photo d'époque, un demi-siècle de bonheur plus tard. Les sourires intacts. Intacte aussi, l'étincelle de surprise née dans l'âtre des cadeaux inattendus, figée à jamais dans le ciel brûlant de l'instant. 

Allons, voilà que je m'éloigne de mes plantes... enfin, en apparence. Car derrière la petite histoire se cache une grande question : mes arrière-petits enfants contempleront-ils un jour, au détour d'un album aux photos jaunies, le portrait de mon camphrier et de sa menthe suave ? Souriant comme les plantes paraissent sourire : en caressant le vent du revers de leurs feuilles étincelantes. 

Je n'ai pas la réponse à cette question. Et je suis ravi ; oui, ravi de continuer à me la poser, encore et encore ; et ravi d'être libre d'inventer à l'envie les chemins qu'elle pourrait emprunter.

Cinnamomum camphora : le parfum qui cache la rusticité


Le camphrier est un arbre qui emporte avec lui les légendes de son parfum enivrant. On extrait de son bois dit "de Ho" le camphre et son épice pénétrante. Il évoque la puissance et la fraicheur, la force et la douceur. Son vert tendre est de ceux qui invitent à la sieste et à la contemplation. Sa silhouette réunit grâce et plénitude. 

 
lumineux camphrier
Messire le (très jeune) prince de Ratvinsara, futur roi du monde


On ne taille pas un camphrier : on le regarde pousser, respectueusement. Plus tard, les enfants grimperont sur ses branches. Les adultes feront la sieste quelques mètres en dessous. Il offrira aux plus aventureux d'entre nous de concocter des baumes aux vertus antalgiques. 

Le camphrier, c'est l'enfance qui jamais ne s'envole de sa branche.

Pour moi, c'était avant tout un arbre inaccessible. Réservé aux régions où le froid commence à partir de 5°.

Et puis un jour, au détour d'une balade parisienne, mes yeux se sont au contraire écarquillés : devant moi, dans le parc qui enturbanne les serres d'Auteuil, se tenait un camphrier. Au Nord de la Loire, en pleine terre et surtout : en pleine santé. Comme un défi jeté au visage d'un climat que je croyais être un obstacle infranchissable à sa survie. Il était là, devant moi ; il me caressait le regard de sa majestueuse bienveillance. Je suis resté longtemps immobile à le contempler. J'ai goûté jusqu'au dernier de ses reflets, sans me presser. 

Nous étions au printemps, l'hiver avait été rude et pourtant ses feuilles persistantes étaient à peine abimées. Alors, j'ai reconsidéré tout ce que je croyais connaître des camphriers. J'ai lu, relu, demandé conseil à un aréopage d'érudits pépiniéristes. Les avis ont fortement divergé. En fait, il y avait autant de versions que de savants. J'ai retenu l'hypothèse la plus optimiste : le cinnamomum camphora serait en réalité beaucoup plus rustique qu'on ne le prétend. Tout simplement. Le plus difficile serait de l'aider à affronter la rudesse des ses premiers hivers. Ensuite, tout roulerait pour lui. 

La paternité me l'a appris : les bébés fragiles font souvent des enfants résistants. Ma décision était prise.

Quand j'ai acheté ma maison, j'ai planté un camphrier à l'abri du vent, face à l'orient. Un tout petit camphrier : je ne suis nullement pressé. J'ai juré que mon jardin se construirait en escargot autour de lui. Il serait à notre pays imaginaire ce que l'île Saint-Louis est à Paris.

Mentha suaveolens : si commune et...si précieuse


On dit souvent que ce qui est rare est précieux. Peut-être est-ce parfois vrai, mais ça ne se vérifie pas toujours ; et inversement, on a tort de ne pas se pencher plus souvent sur ce que l'on croit être commun. Il arrive qu'un trésor repose dans le creux d'une silhouette croisée mille fois. Son charme se tient là, lové dans un lit de timidité, emmitouflé de pudeur. 

La Menthe suave compte parmi ces miracles que nous croisons chaque matin sans juger utile de nous y arrêter. 

 
menthe suave, toute de feuilles blanches et de feuilles arrondies
Sentez comme ma sève coule sous ma silhouette familière


Parfois, on la cueille pour des motifs culinaires comme on se saisirait du sel sur la table. Sur ce point, je ne suis pas meilleur qu'un autre : la belle dont je vais vous parler aujourd'hui, je l'aurais certainement foulée du pied si elle n'avait choisi d'élire domicile à côté de mon camphrier. 

Au gré des vents, elle s'est ressemée précisément à cet endroit. Là où je ne pouvais l'ignorer.

J'aurais pu me contenter de la déraciner pour dégager le pied de Sa Majesté l'impérial camphrier. C'eût été le réflexe naturel d'un jardinier face à une vivace certes sympathique mais un brin invasive. Seulement voilà : un je-ne-sais-quoi m'a tapé sur l'épaule au moment de sortir ma serpette. 

Alors, j'ai gardé mon outil pour un meilleur usage. Quand un je-ne-sais-quoi me tape sur l'épaule, je l'écoute : on n'est jamais trop prudent. C'est ainsi que j'ai pu regarder ma menthe suave accompagner spontanément son prince d'un pays lointain dans ses débuts difficiles, centimètre après centimètre, jusqu'à progressivement mêler son parfum au sien. 

Ses feuilles délicatement arrondies, son vert tendre qui illumine le crépuscule, ses fleurs blanches gracieuses sont venues irradier ce coin de pelouse triste de leur joie sauvage. 

 
menthe illuminant le crépuscule
Il est un peu moins crépusculaire maintenant, Monsieur le crépuscule !


J'en ai oublié de venir tondre les alentours. Oui, moi le jardinier plein de certitudes, je me suis pris à tomber sous le charme d'un petit pied de menthe effronté, débarqué de nulle part pour me rappeler que la nature décide toujours, à la fin, comme elle le faisait avant nous et le fera après nous. 

Depuis ce jour, j'ai pris la résolution de respecter les aléas du climat et de ne pas trop éloigner mon jardin des espèces que la nature a prévu pour ma région. Grâce à sa menthe, mon camphrier se contentera, s'il survit, d'être l'un des rares habitants exotiques de mon tout petit coin d'Île de France. C'est là le mouvement naturel de la vie... notre petit, tout petit coup de pouce en plus. Et les menues libertés qu'on s'accorde avec la règle énoncée à la faveur d'un coup de cœur ou d'un instant de folie.

Les milles et une vies du tandem olfactif


Mon camphrier a connu son premier hiver. Je l'ai enveloppé d'un voile et j'ai serré mes poings dans le froid. La rudesse d'un air glacial l'a fait trébucher. Le printemps l'a vu se relever. La sécheresse d'un mois de juin éprouvant l'a fait perdre l'équilibre une deuxième fois. Une pluie d'orage lui a redonné la vie. La menthe, elle, est de ces vivaces qui repoussent plus vite qu'on ne les arrache. Inutile de s'en faire pour elle.

camphrier et menthe suave vus du ciel
Vus du ciel le plus proche

J'ai souri de voir mon camphrier deux fois ressuscité et sa menthe immortelle s'entendre comme s'ils avaient grandi dans la même pépinière. Cette rencontre improbable m'enchante. C'est le chant de mon jardin ; celui qu'il a choisi de jouer sans que je ne lui impose sa partition ; simplement un instrument sur deux.

fillette, camphrier et menthe suave, comme larrons en foire
Grâce sauvage, sage harmonie

En fin de matinée, j'aime descendre sur la berge de ma petite rivière et m’assoir sur un tronc d'épicéa que nous avons laissé là après sa chute, exactement à la place où il était tombé. Mon aînée faussement exemplaire - et vraiment adorable - m'accompagne. Nous ne disons rien. De notre observatoire, nous distinguons, à quelques mètres de nous, le vert éclatant du camphrier et de sa vivace naturalisée. En écoutant le bruit de l'eau qui passe, nous buvons un thé à la menthe en réalisant notre chance d'être précisément à cet endroit.

Moi qui pense peu à l'avenir, hier, j'ai rêvé à des lendemains lointains, par-delà les lignes d'horizon. D'un de ces rêves qui s'invite sans avoir été convoqué. C'est ainsi que le vieil homme que je deviendrai un jour a regardé par sa fenêtre d'une vue troublée par l'âge. C'est ainsi que j'ai vu un tableau prendre soudain vie : des enfants, mes arrières-petits enfants, cueillant à ma demande quelques feuilles de menthe au pied du camphrier - dont la plus basse des branches accueillerait une balançoire. 

On ne domestique jamais ses rêves ; ils sont libres, insaisissables et éthérés, volent au gré des vents qui nous traversent. Un rien les inspire. Ce rien, c'est souvent une part invisible de notre vérité. 

Je ne sais pas si l'on peut pleurer en dormant. Je sais simplement que mon oreiller avait un goût salé lorsque je me suis réveillé.






mardi 22 août 2017

Un jour, deux fleurs : Rudbeckia fulgida 'Deamii' & Persicaria amplexicaulis 'Pendulum'

rudbeckia et polygonum sont dans une plate-bande
Les délices de la cohabitation
Notre histoire commence, une fois n'est pas coutume, par une devinette. 


Deamii et Pendulum sont dans une plate-bande. Août survient et le soleil se fait timide ; qui reste-t-il ? 
- Les deux mon Capitaine !

Et oui, la Rudbeckia fulgida 'Deamii' et le Persicaria amplexicaulis 'Pendulum' ont en commun de s'épanouir au Nord de nos murs les plus ingrats, là où le soleil ne s'aventure pas souvent. Ce sont des vivaces facile à vivre. Elles partagent en outre la qualité de fleurir en continu de la fin juillet jusqu'à octobre. Un rêve, dites-vous ? Et bien oui, ça y ressemble fort. Mais loin de moi l'idée de verser dans la chronique botanique érudite. Fi donc de ces savantes caractéristiques et place au récit de deux vivaces en leur berceau : le jardin naissant d'un jardinier certes débutant (de chez débutant), mais amoureux éprouvé de ses fleurs.

Persicaria amplexicaulis 'Pendulum' : lumineuse, épis c'est tout


Sous le manteau ronflant de son patronyme latin se cache une jolie appellation populaire : c'est une renouée. J'userai donc du féminin pour la raconter. Notre renouée est bien une cousine de la mauvaise herbe du (presque) même nom, Persicaria maculosa. Allons, ne l'en blâmez pas : après tout, nombre de familles ont leur lot de cousins un peu envahissants, non ? Mais si, vous savez, ces énergumènes qui se font remarquer pendant les mariages et que l'on oublie le reste de l'année.

Et bien, de la même manière, je vous propose d'oublier ce que nous croyons savoir des renouées, ce terme ambigu, à cheval sur plusieurs genres de la famille des Polygonaceae. Car la nôtre est assurément une fleur d'ornement. Elle est d'un magnifique rouge carmin. Enfin, selon le pépiniériste qui me l'a offerte dans un élan d'amour floral (et de son prochain).

J'imagine qu'il a dû omettre d'aviser sa progéniture de ce fait, ce qui expliquerait qu'elle eût pris des libertés avec sa teinte supposée. En effet, dans mon jardin - qui est à présent le sien - point de carmin : 'Pendulum' est d'un rouge violacé tirant sur le rose. Une couleur vive et intrépide. 

une abeille butine un polygonum. On la comprend.
Je ne suis pas le seul à apprécier 'Pendulum' !

Après quelques recherches, j'ai réalisé que mon ami pépiniériste avait dû se mélanger les plantoirs et confondre ma 'Pendulum' avec l'une de ses sœurs (quelle famille, décidément !). En effet, la robe qu'elle revêt en mes terres est parfaitement caractéristique du cultivar ; on la nomme "rose indien".

Ainsi parée, notre renouée offre un éclat unique à mon premier café de la journée - dont elle accompagne chaque gorgée d'un frémissement d'épis scintillants. C'est la fleur des petits-déjeuners réussis : timide mais rayonnante, d'humeur égale, endiablée sans être  endimanchée, toujours prête à accompagner le soleil dans sa conquête du jour. Elle est une beauté discrète et lumineuse à la fois. Infiniment raisonnable, ne réclamant que peu de soins... et me les rendant chaque matin au centuple.

La sœur copine numéro 2 lui offre parfois de l'accompagner dans les mondes imaginaires qu'elle ne cesse d'inventer. Sa simplicité lui plaît. C'est, dit-elle, "une parfaite fleur de voyage".

une renouée dans les cheveux d'une fillette
Quelque chose à déclarer ? Oui, une fleur. Et c'est tout ? Oui, c'est suffisant.

Le dernier présent de ma chère 'Pendulum' viendra avec l'automne : le rougissement pudique de ses feuilles caduques. Il me tarde de rougir avec elle devant pareil spectacle. 

Rudbeckia fulgida 'Deamii': d'or et de taille


Ses pétales jaunes vous attirent, son cœur noir vous avale. 'Deamii' est à n'en point douter une beauté généreuse, mi-ténébreuse mi-solaire. 

rudbeckia qui s'envole vers le soleil
Il est où, le soleil ? Il est où ?

Impossible de la rater dans son (ersatz de) massif. Elle entoure ma "mini-serre aux maigres courgettes" de son ostentation chaleureuse. 

Ses fleurs sont nombreuses, larges comme des soucoupes. Elle est de ces beautés qu'on n'approche qu'en chuchotant. Si la coriandre à son pied s'incline, c'est parce que sa tenue est celle d'une reine. Son port demeure donc altier en toute circonstance. Et si elle zigzague parfois, c'est pour mieux rejoindre le soleil. Quand ce dernier fait grise mine, elle le remplace d'ailleurs au pied levé. 

Sous ses faux-airs un peu snobs se cache le naturel d'une marguerite. Aussi, elle se laisse volontiers couper d'un coup de sécateur adroit par l'une et/ou l'autre des sœurs copines. Alors, à la faveur d'un bouquet, elle deviendra bouffée d'or fin, soleil d'intérieur et remède contre la mauvaise humeur. 

Seul inconvénient : aucun vase n'est assez beau pour elle. De la même manière, mon embryon de jardin ne sied guère à sa beauté... c'est pourquoi il me tarde de la diviser en automne pour le hisser jusqu'à sa hauteur. 

Seuls les cheveux d'une enfant sont un écrin adéquat pour son parfum d'insouciance.

rudbeckia dans les cheveux blonds d'une fillette
Tempête de soleil(s)

Il est là, son secret. 'Deamii' est une fleur comme les enfants en dessinent, sans modèle, à l'aveugle ; elle est la marguerite de nos enfances, celle que nous prenions le temps de colorier de notre plus beau feutre en veillant à ne pas dépasser. Elle est l'évidence faite fleur et nous pouvons la voir lorsque nous fermons les yeux, que nous soyons néophytes ou amateurs éclairés. 

Elle est la fleur que nous avons entre nous.

'Deamii' et 'Pendulum', 'Pendulum' et 'Deamii', vrais amies ou fausses ennemies ?


Chez moi, ces deux belles de jour se fréquentent ; mieux, elles sont voisines. Elles se touchent du bout des feuilles, jouent des coudes dans la brise, s’entremêlent parfois. L'imagination aidant, elles paraissent prendre le spectateur à témoin de leur charme respectif. Il est impossible de choisir. Enfin, je parle pour moi ! 

Les limaces, elles, ont choisi : elle fuient ostensiblement 'Pendulum'. La veinarde - et moi avec, qui profite de son feuillage intact.

A contrario, l'abeille qui nous a rendu visite hier a survolé 'Deamii', hésité, changé de cap, avant de se poser sur l'épi le plus charnu de 'Pendulum', qu'elle n'a quitté que repue. 

Oh bien sûr, tout ça n'est qu'une affaire de délices butinatoires, de chimie olfactive et de limaces errant sans but réel... mais tout de même, j'ai voulu y voir la preuve de la cohérence de la nature : les abeilles et les limaces ne sauraient avoir les mêmes goûts. Et pourtant, ce faisant, elles sont le témoin de la diversité de nos jardins. Et donc quelque part de sa beauté. Cela à parts égales, qu'on le veuille ou non.

Au fond, 'Deamii' et 'Pendulum' sont plus jolies ensemble que séparément. Lorsqu'une courte étendue de terre les embrasse dans un même mouvement, elles sont ordre serré et liberté légère, volupté et réserve ; un nuage de soleil au dessus d'un tapis de mille feux. Une beauté double ou plutôt multiple : oui, ensemble elles ont le charme de mille. 

J'ai demandé aux sœurs copines ce qu'elles pensaient de ces deux fleurs - elles qui savent encore penser sans arrière-pensée.  Elles m'ont répondu : j'aime quand la grande cache la petite et qu'on la voit quand même, et qu'on la voit mieux.

Que ne l'ai-je demandé plus tôt et reçu en cadeau, cette évidence que je ne cueillerai jamais plus - ou seulement dans le souffle de leur enfance, qui sait parfois faire résonner la mienne, loin, très loin, derrière ma sottise d'adulte.

vendredi 18 août 2017

Boucle d'or et les linaires des champs


Un papa et sa petite fille
Just the two of us
Dimanche, il ne pleuvait pas. 
Dimanche le soleil est venu chatouiller nos velux. 

Tu t'es levée d'un bond, comme tu le fais toujours, et tu es venue chatouiller mes pieds. Toi, ma deuxième enfant, la première des sœurs copines ; toi, la première levée, comme chaque matin depuis que tu as ouvert les yeux. En retour, je t'ai prise dans mes bras et je t'ai chatouillé le cou avec ma barbe. Tu as ri et j'ai fermé mes yeux de bonheur. Tu as ri encore. J'ai ouvert mes yeux de bonheur. J'ai ri avec toi.


Rires et impatience


Ma toute petite grande, toi et moi avons en commun notre espièglerie et un sommeil fragile comme un pétale de coquelicot. Je te croise la nuit pendant que la ville dort. Tu te balades, un œil mi-clos, l'autre mi-ouvert. Ensemble, nous évoquons nos rêves, quelques secondes, avant de retourner les rejoindre. Nous nous reverrons au prochain réveil !... 

Je soupçonne qu'à chacun de ces réveils tu espères comme moi que le jour se soit enfin levé. Je le sens, le sais ; je perçois ce qui vacille et danse en toi. Parce que nous avons tous les deux cette étrange sensation en nous, depuis notre naissance. Je crois que ce sentiment qui anime nos nuits est tout simplement l'impatience de vivre. Tu verras, elle ne te quittera pas. Elle survivra au malheur, au chagrin, aux peines, aux épreuves, à toute la noirceur du monde ; c'est une flamme dans ta poitrine à l'abri de tous les vents.
 
Nous nous sommes habillés, avons descendu l'escalier jusqu'au placard de la cuisine. Notre placard, celui où nous cachons nos trésors : ton muesli au chocolat, mes deux thés fétiches. J'ai feint d'hésiter entre un Sencha Yame de l'année, très iodé, aux saveurs atypiques de queue de cerise et d'épinard, et un Genmaisha Matcha aux notes délicieusement grillées. Je t'ai demandé ton avis et tu as répondu : bois tes épinards, papa d'amour.  J'ai deviné que tu te moquais délicatement de moi.

deux thé verts japonais, un sensha et un matcha
Sencha Yame et Genmaisha Matcha, les frères copains

tasse de shencha yame, d'un vert merveilleux
Sensha Yame, le choix de la déraison

Nous avons longuement choisi deux belles pommes dans le panier, pressé quatre oranges, posé entre nous sur la table un festin de roi et de princesse. 

Tu as picoré, j'ai dévoré. 

Je me suis régalé de cette fameuse compote de rhubarbe que nous avions préparée ensemble ; tu l'as boudée pour un yaourt à la vanille né de la main de ta sœur. J'ai tourné un instant le dos pour m'assurer que le soleil n'était pas parti ; et en un éclair tu as fini mon thé. Puis, tu as plissé les yeux de plaisir en me regardant m'interroger devant ma tasse vide. J'ai pris mon air faussement contrarié et ta grimace s'est transformée en fou-rire. Pour prolonger ta farce, tu as mangé quelques feuilles du Sencha infusé que j'avais déposé dans une soucoupe. Tu as été la première surprise de trouver ça bon. Je t'ai imitée. C'était délicieux.
 
thé macéré et délicieux
Si ça se mange ? Bien sûr que ça se mange !
Nous nous sommes rapidement brossé les dents et nous sommes sortis en découdre avec le soleil. La maison dormait encore au moment de refermer délicatement la porte derrière nous.


Bois des mares et pré des soleils.


Nous avons filé droit vers le bois de la mare, notre coin favori. Nous poussons chaque week-end son exploration un peu plus loin. Nous avons joué à frissonner devant la pancarte "attention pièges danger" qui trône comme une sourde menace à l'orée du bois. Tu l'as défiée du regard avant de lui adresser un sourire téméraire. Puis tu as avancé résolument - en tenant fort ma main.


pancarte d'avertissement de présence de pièges de chasseur avant le bois
Brrrrrrr...
Nous avons marché. Marché, marché encore, d'un bon pas. Mes larges pas tranquilles et tes vives foulées se sont accordés comme une contrebasse et un violon. Nos rythmes de père et fille, si différents et parfaitement syntones. Une énigme ; une évidence. Nous avons parcouru dix kilomètres - pas de quoi te fatiguer, simplement te donner faim. Nous avons cueilli quelques mûres, ouvert mon sac à dos pour en sortir un saucisson et des tomates que nous y avions soigneusement rangés avant notre départ. 

Petite fille et grand couteau
Je t'ai confié mon couteau et tu as découpé le saucisson avec application. Je t'apprends à devenir grande en te faisant confiance. 

Je t'ai raconté pour la millième fois cette histoire que tu aimes tant entendre, celle des inuits qui offrent un couteau de chasse à leurs enfants le jour de leur cinq ans. Et leur enseignent l'art s'en servir. Tu as affirmé d'un ton professoral qu'ainsi ils évitaient les blessures que les chers petits se fussent faits plus tard en manipulant une lame qu'ils n'eussent pas appris à maîtriser. Ma petite inuit, peut-être te blesseras-tu un jour, mais tu auras appris, toi, que tout est affaire d'équilibre fragile entre le risque et l'illusion de sa maîtrise. 

Cette fois, tu ne t'es pas blessée et nous nous sommes mis à table.

Tu as picoré et j'ai dévoré. Nous sommes repartis.

Nous avons couru le long de la grande pente couverte d'aiguilles de pin. Comme chaque dimanche tu m'as demandé de fabriquer des skis avec des branches pour pouvoir la dévaler. Comme chaque dimanche je t'ai dit que c'était trop dangereux. Comme chaque dimanche, tu m'en as voulu ; un peu, pas trop, et surtout : pas plus de quelques secondes. Ta rancune a l'épaisseur d'une feuille de graphène.

Une grande descente recouverte d'aiguilles de pin
L'appel (de la grande descente) de la forêt

Avant de redescendre vers le village, nous avons coupé à travers un pré inconnu. Chacune de nos promenades dominicales contient son lot d'aventure. Nous n'avons pas été déçus ! Un halo de soleil illuminait le sol. 

les linaires et boucles d'or
Ta blondeur, celle des prés

Blondinette au milieu des fleurs
Soleil en son royaume

Tu t'es baignée dans une mer de fleurs d'un jaune tendre, tu as dansé avec les bourdons. Tu as déniché un bambou solitaire qui t'as semblé un pionnier dans cette étendue dorée. Tu as dit qu'il te ressemblait, seul de son espèce parmi les fleurs jaunes. 

Est-ce un bambou ou une petite fille ?

Je t'ai appris que ces fleurs jaunes s'appelaient des Linaires communes et tu m'as dit que j'étais savant. Je t'ai avoué que j'avais eu un coup de chance : j'avais lu la veille au soir un livre sur les plantes sauvages. Tu m'as répondu que la chance sourit aux chanceux ; et là, c'est moi qui ai souri. En réponse, tu as ri. Tu ris tout le temps. 

Le bourdon butine la linaire
Bienvenu à Bourdon sur Linaire
Nous avons pris le temps de nous allonger. Tu as dormi un peu, ta tête sur mon épaule. J'ai entendu mon cœur tinter sous ma peau. Il ne bat jamais aussi doux que quand tu l'entoures de ton sommeil de plume.


 


 

 

Le retour des héros d'or et de croissant

Nous avons couru dans le chemin qui serpente vers l'église. 

Tu as voulu acheter du pain et nous avons acheté du pain ; à la tranche, brune, épaisse, craquante et moelleuse à la fois ; comme tu l'aimes, comme nous l'aimons. Tu n'as rien réclamé et je t'ai acheté un croissant. 

Nous nous sommes arrêtés sur un banc pour le déguster. Tu as insisté pour que j'en mange un morceau. Il était délicieux. J'ai dû te convaincre de ne pas rapporter la moitié de ta viennoiserie à ta sœur. Tu n'as accepté qu'à condition que nous lui rapportions un croissant tout entier.

une petite fille partage un croissant avec son papa
Mon croissant est ton croissant
Nous sommes retournés à la boulangerie. La boulangère a semblé émue lorsque tu lui as demandé de te donner le frère de ton croissant pour l'offrir à ta sœur. Ma tendre enfant, je te confesse qu'elle n'était pas la seule à étouffer une larme d'émotion. Ta générosité est d'une beauté à couper le souffle des boulangères - et celui de ton père.


Nous sommes rentrés ensemble à la maison, toi et moi, comme des héros ordinaires. Nous nous sommes assis et nous sommes souris en silence.

J'ai rompu ce silence pour te dire que je souhaitais écrire cette balade que nous venions de faire. La raconter, te raconter. Je t'ai bien sûr demandé si tu étais d'accord pour que je le fisse : ce récit t'appartient pour moitié. Tu n'as accepté qu'à condition que je raconte aussi tes sœurs et ton frère. Je te l'ai promis. 
 
Chez nous, tu le sais, les promesses sont d'or pur, à l'image des linaires et de tes boucles ; alors je le ferai très bientôt. Un chapitre pour chacun de vous quatre. Quatre portraits de la plume du plus heureux des pères.

Ma tendre fille, ma petite grande, tu es simplicité et joie, don de toi et partage de toute douceur ; et je t'aime plus que j'aime la vie elle-même.

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...