Affichage des articles dont le libellé est éducation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est éducation. Afficher tous les articles

vendredi 26 octobre 2018

Le royaume des herbes (pas si) folles

Il était une fois un royaume bien ordonné où vivaient trois petites princesses et un prince joyeux. Ils aimaient la pluie, le vent délicat et le soleil en pointillés. Ils préféraient le chuchotement des arbres au bourdonnement sourd du béton. Le roi leur père avait apprivoisé la nature, et tous vivaient parfaitement heureux dans le royaume des plantes sages. 

et au milieu coule l'orge paisible
Sage comme le lit de la rivière
Les fleurs y étaient belles et disciplinées. Elles se succédaient dans l'ordre qui leur était imparti, sans désobéir ni décevoir. Elles devenaient bouquets ou fruits que l'on cueillait dans des paniers d'osier. Elles n'avaient nul besoin de réfléchir à leur destin : tout était écrit dans le cahier du roi. Les mauvaises herbes, elles, s'en retournaient à la poussière avant d'éclore vraiment. Elles n'existaient pour ainsi dire pas. Oui ; l'ordre ici était de toute beauté.

Douceur des gestes et politesse des princes...

Un été, la sècheresse emprisonna le royaume des plantes sages sous une carapace embrasée. De verte, l'herbe devint jaune ; de paille, elle vira terre brûlée. Les massifs de vivaces, après une lutte aussi vaine que vaillante, déclinèrent à l'acmé de la voûte éclatante. Le jardin pâlit comme se meurt le héros blessé ; la tête haute, les épaules basses.

ancolie bleue
Une ancolie, dernière sentinelle de la sècheresse, bientôt déclinera à son tour

Le silence se fit. Un silence de ruines. Dans un gémissement atone la végétation s'était muée en désolation. Plus de fleur, de feuille, de fruit, ni même de graine ; plus de vie ; disparue, la pétulance du monde. Rien. Il ne restait rien du paradis autrefois luxuriant. Le bras vengeur de l'été ressuscité l'avait fait réduire, à feu vif, jusqu'à la siccité.

Le jeune prince parcourait son royaume anhydre à la recherche d'un battement de sève. Las ! il n'y avait ici que respiration haletante et souffle pétrifié ! 

Alors, lui qui depuis sa naissance n'était qu'allégresse ; lui, dont le rire hier éclairait l'instant, éprouvait à présent une émotion inconnue. Lui si léger avait le pas lourd comme la glaise. Sa poitrine se soulevait en menues saccades, son petit cœur semblait hoqueter. Il sentit un curieux pincement abaisser son front vers ses joues, en même temps qu'un picotement venait écorcher le coin de son œil. Cela le tiraillait, le piquait ; et une aiguille soudain perça sa pupille. 

Alors, pour la première fois dans le royaume des fleurs sages, une larme jaillit d'un regard enfantin. 

Les trois princesses offrirent à leur petit frère leur tendresse, leurs bras enveloppants et leur immense amour, mais rien n'y fit. Le prince pleurait comme une pluie d'orage. Il pleurait, pleurait encore, de ces petites rivières qui font les fleuves infranchissables. Il pleura tant et tant qu'une goutte brillante et salée serpenta sur sa joue, roula, perla, jusqu'à s'écraser sur le sol entre les pieds douloureux des vivaces. 

Aussitôt, dans un froufrou de velours, un bouquet de jeunes pousses vertes et joyeuses jaillit du sol ! De ces pousses naquirent des centaines de tiges, des milliers de feuilles, et toute une folie de petites fleurs. 

herbes pas si folles
Quelques touches de vert...

Exit les règles du royaume ! Libérées par le prince, qui d'une larme leur avait ouvert la porte des champs, les mauvaises herbes accouraient à la rescousse du jardin. Le prince, qui n'avait jamais vu d'adventices, riait à paupières déployées sur ses grands yeux embués ! Il les trouvait si belles, simples et modestes comme au saut du lit ! 

Il découvrait les fleurs comme pour la première fois.


capsella bursa-pastoris
...qui de près se révèlent être d'adorables Capsella bursa-pastoris !

Le roi, alerté par cet enchantement tonitruant, sortit de la maison où il était demeuré médusé dans une souffrance jumelle de celle de ses fleurs. Il posa un genou sur le sol et suivit les rires de son enfant jusqu'au camaïeu de vert qui serpentait entre les tiges séchées. 

Alors, pour la première fois, il regarda ce peuple des herbes folles qu'il avait si longtemps banni de son royaume. Jusqu'à en éteindre l'âme, à la force de trop de feu, un certain été. 

Du mouron ? Pas seulement : Stellaria media, herbe délicieuse

Désormais, il regardait, sentait, découvrait, touchait de la pulpe de ses doigts la richesse de la nature. Sa folle diversité. Et partant, il perçut la sagesse des herbes folles.


actium minus
Bardane ? Mais encore : Arctium minus, aux capitules-velcro et aux feuilles apaisantes

Il apprit à reconnaître Stellaria media... et surtout à en préparer de délicieuses salades, rehaussées de quelques cœurs de Capsella bursa-pastoris. Il s'appliqua à mélanger douceur, piquant, couleurs, vitamines et minéraux ! Il usa de l'Arctium, minus ou lappa, autant pour se régaler de sa racine que pour, d'une feuille, apaiser les peaux agressées.

Et le royaume tout entier découvrit la saveur des petits rien qui comptent plus que tout. 



petite fille tient une salade d'herbes
Pas si folles, donc... et tout sauf mauvaises, ces herbes !


Surtout, le roi comprit qu'il n'était pas un roi, mais une petite main d'un royaume dont seule la nature est reine. Il réalisa qu'il n'existait de mauvaises herbes que dans l'esprit des hommes. Qu'au-delà des artifices elles se révélaient parfois utiles, délicieuses, médicinales - ou simplement jolies.

Que désherber, parfois, signifie cueillir.

Que si les herbes parfois sont folles, ce n'est que de vivre. 

Alors, le roi redevenu jardinier promit, jura, cracha, qu'elles auraient tout le loisir de vivre dans ce royaume, qui serait à présent celui des herbes (pas si) folles. 

Et le jardin lui-même se chargea de tenir sa promesse.

petit garçon avec une agapathe
(Bien sûr, entre les herbes folles continuèrent de pousser les agapanthes et le camphrier...)


vendredi 18 août 2017

Boucle d'or et les linaires des champs


Un papa et sa petite fille
Just the two of us
Dimanche, il ne pleuvait pas. 
Dimanche le soleil est venu chatouiller nos velux. 

Tu t'es levée d'un bond, comme tu le fais toujours, et tu es venue chatouiller mes pieds. Toi, ma deuxième enfant, la première des sœurs copines ; toi, la première levée, comme chaque matin depuis que tu as ouvert les yeux. En retour, je t'ai prise dans mes bras et je t'ai chatouillé le cou avec ma barbe. Tu as ri et j'ai fermé mes yeux de bonheur. Tu as ri encore. J'ai ouvert mes yeux de bonheur. J'ai ri avec toi.


Rires et impatience


Ma toute petite grande, toi et moi avons en commun notre espièglerie et un sommeil fragile comme un pétale de coquelicot. Je te croise la nuit pendant que la ville dort. Tu te balades, un œil mi-clos, l'autre mi-ouvert. Ensemble, nous évoquons nos rêves, quelques secondes, avant de retourner les rejoindre. Nous nous reverrons au prochain réveil !... 

Je soupçonne qu'à chacun de ces réveils tu espères comme moi que le jour se soit enfin levé. Je le sens, le sais ; je perçois ce qui vacille et danse en toi. Parce que nous avons tous les deux cette étrange sensation en nous, depuis notre naissance. Je crois que ce sentiment qui anime nos nuits est tout simplement l'impatience de vivre. Tu verras, elle ne te quittera pas. Elle survivra au malheur, au chagrin, aux peines, aux épreuves, à toute la noirceur du monde ; c'est une flamme dans ta poitrine à l'abri de tous les vents.
 
Nous nous sommes habillés, avons descendu l'escalier jusqu'au placard de la cuisine. Notre placard, celui où nous cachons nos trésors : ton muesli au chocolat, mes deux thés fétiches. J'ai feint d'hésiter entre un Sencha Yame de l'année, très iodé, aux saveurs atypiques de queue de cerise et d'épinard, et un Genmaisha Matcha aux notes délicieusement grillées. Je t'ai demandé ton avis et tu as répondu : bois tes épinards, papa d'amour.  J'ai deviné que tu te moquais délicatement de moi.

deux thé verts japonais, un sensha et un matcha
Sencha Yame et Genmaisha Matcha, les frères copains

tasse de shencha yame, d'un vert merveilleux
Sensha Yame, le choix de la déraison

Nous avons longuement choisi deux belles pommes dans le panier, pressé quatre oranges, posé entre nous sur la table un festin de roi et de princesse. 

Tu as picoré, j'ai dévoré. 

Je me suis régalé de cette fameuse compote de rhubarbe que nous avions préparée ensemble ; tu l'as boudée pour un yaourt à la vanille né de la main de ta sœur. J'ai tourné un instant le dos pour m'assurer que le soleil n'était pas parti ; et en un éclair tu as fini mon thé. Puis, tu as plissé les yeux de plaisir en me regardant m'interroger devant ma tasse vide. J'ai pris mon air faussement contrarié et ta grimace s'est transformée en fou-rire. Pour prolonger ta farce, tu as mangé quelques feuilles du Sencha infusé que j'avais déposé dans une soucoupe. Tu as été la première surprise de trouver ça bon. Je t'ai imitée. C'était délicieux.
 
thé macéré et délicieux
Si ça se mange ? Bien sûr que ça se mange !
Nous nous sommes rapidement brossé les dents et nous sommes sortis en découdre avec le soleil. La maison dormait encore au moment de refermer délicatement la porte derrière nous.


Bois des mares et pré des soleils.


Nous avons filé droit vers le bois de la mare, notre coin favori. Nous poussons chaque week-end son exploration un peu plus loin. Nous avons joué à frissonner devant la pancarte "attention pièges danger" qui trône comme une sourde menace à l'orée du bois. Tu l'as défiée du regard avant de lui adresser un sourire téméraire. Puis tu as avancé résolument - en tenant fort ma main.


pancarte d'avertissement de présence de pièges de chasseur avant le bois
Brrrrrrr...
Nous avons marché. Marché, marché encore, d'un bon pas. Mes larges pas tranquilles et tes vives foulées se sont accordés comme une contrebasse et un violon. Nos rythmes de père et fille, si différents et parfaitement syntones. Une énigme ; une évidence. Nous avons parcouru dix kilomètres - pas de quoi te fatiguer, simplement te donner faim. Nous avons cueilli quelques mûres, ouvert mon sac à dos pour en sortir un saucisson et des tomates que nous y avions soigneusement rangés avant notre départ. 

Petite fille et grand couteau
Je t'ai confié mon couteau et tu as découpé le saucisson avec application. Je t'apprends à devenir grande en te faisant confiance. 

Je t'ai raconté pour la millième fois cette histoire que tu aimes tant entendre, celle des inuits qui offrent un couteau de chasse à leurs enfants le jour de leur cinq ans. Et leur enseignent l'art s'en servir. Tu as affirmé d'un ton professoral qu'ainsi ils évitaient les blessures que les chers petits se fussent faits plus tard en manipulant une lame qu'ils n'eussent pas appris à maîtriser. Ma petite inuit, peut-être te blesseras-tu un jour, mais tu auras appris, toi, que tout est affaire d'équilibre fragile entre le risque et l'illusion de sa maîtrise. 

Cette fois, tu ne t'es pas blessée et nous nous sommes mis à table.

Tu as picoré et j'ai dévoré. Nous sommes repartis.

Nous avons couru le long de la grande pente couverte d'aiguilles de pin. Comme chaque dimanche tu m'as demandé de fabriquer des skis avec des branches pour pouvoir la dévaler. Comme chaque dimanche je t'ai dit que c'était trop dangereux. Comme chaque dimanche, tu m'en as voulu ; un peu, pas trop, et surtout : pas plus de quelques secondes. Ta rancune a l'épaisseur d'une feuille de graphène.

Une grande descente recouverte d'aiguilles de pin
L'appel (de la grande descente) de la forêt

Avant de redescendre vers le village, nous avons coupé à travers un pré inconnu. Chacune de nos promenades dominicales contient son lot d'aventure. Nous n'avons pas été déçus ! Un halo de soleil illuminait le sol. 

les linaires et boucles d'or
Ta blondeur, celle des prés

Blondinette au milieu des fleurs
Soleil en son royaume

Tu t'es baignée dans une mer de fleurs d'un jaune tendre, tu as dansé avec les bourdons. Tu as déniché un bambou solitaire qui t'as semblé un pionnier dans cette étendue dorée. Tu as dit qu'il te ressemblait, seul de son espèce parmi les fleurs jaunes. 

Est-ce un bambou ou une petite fille ?

Je t'ai appris que ces fleurs jaunes s'appelaient des Linaires communes et tu m'as dit que j'étais savant. Je t'ai avoué que j'avais eu un coup de chance : j'avais lu la veille au soir un livre sur les plantes sauvages. Tu m'as répondu que la chance sourit aux chanceux ; et là, c'est moi qui ai souri. En réponse, tu as ri. Tu ris tout le temps. 

Le bourdon butine la linaire
Bienvenu à Bourdon sur Linaire
Nous avons pris le temps de nous allonger. Tu as dormi un peu, ta tête sur mon épaule. J'ai entendu mon cœur tinter sous ma peau. Il ne bat jamais aussi doux que quand tu l'entoures de ton sommeil de plume.


 


 

 

Le retour des héros d'or et de croissant

Nous avons couru dans le chemin qui serpente vers l'église. 

Tu as voulu acheter du pain et nous avons acheté du pain ; à la tranche, brune, épaisse, craquante et moelleuse à la fois ; comme tu l'aimes, comme nous l'aimons. Tu n'as rien réclamé et je t'ai acheté un croissant. 

Nous nous sommes arrêtés sur un banc pour le déguster. Tu as insisté pour que j'en mange un morceau. Il était délicieux. J'ai dû te convaincre de ne pas rapporter la moitié de ta viennoiserie à ta sœur. Tu n'as accepté qu'à condition que nous lui rapportions un croissant tout entier.

une petite fille partage un croissant avec son papa
Mon croissant est ton croissant
Nous sommes retournés à la boulangerie. La boulangère a semblé émue lorsque tu lui as demandé de te donner le frère de ton croissant pour l'offrir à ta sœur. Ma tendre enfant, je te confesse qu'elle n'était pas la seule à étouffer une larme d'émotion. Ta générosité est d'une beauté à couper le souffle des boulangères - et celui de ton père.


Nous sommes rentrés ensemble à la maison, toi et moi, comme des héros ordinaires. Nous nous sommes assis et nous sommes souris en silence.

J'ai rompu ce silence pour te dire que je souhaitais écrire cette balade que nous venions de faire. La raconter, te raconter. Je t'ai bien sûr demandé si tu étais d'accord pour que je le fisse : ce récit t'appartient pour moitié. Tu n'as accepté qu'à condition que je raconte aussi tes sœurs et ton frère. Je te l'ai promis. 
 
Chez nous, tu le sais, les promesses sont d'or pur, à l'image des linaires et de tes boucles ; alors je le ferai très bientôt. Un chapitre pour chacun de vous quatre. Quatre portraits de la plume du plus heureux des pères.

Ma tendre fille, ma petite grande, tu es simplicité et joie, don de toi et partage de toute douceur ; et je t'aime plus que j'aime la vie elle-même.

mardi 15 août 2017

La drôle de cerise sur le presque gâteau

Au pays de notre jardin, un sémillant  proverbe dit : "Récolte pour huit, mange pour deux, et partage le solde avec ceux que tu aimes". 

Je bouture, tu boutures, il ne bouture plus


une fenêtre ouverte sur un jardin, des outils de bouturage.
Oh ! Ces gants sont encore chauds. C'est comme si leur propriétaire s'était envolé !

L'histoire commence au moment où, étant occupé à préparer mes boutures herbacées, une idée vint frapper à ma porte. 

La rhubarbe ! Bon sang mais c'est bien sûr : la rhubarbe !  

N'écoutant que mon sens des priorités, tel le chirurgien abandonnant son scalpel en pleine opération pour aller acheter un sandwich à la cafétéria de l'hôpital, je jetai ma serpette sur la table et décidai d'obéir à l'appel de mon ventre. Oui, il était plus que temps pour moi d'aller récolter la rhubarbe. 

Fidèle à mon esprit d'équipe, j'invitai la sœur copine numéro 1 à se joindre à moi, ce qu'elle accepta sans rechigner. Il faut dire que numéro 1, à l'instar d'un Jacques Cartier ou d'un Vasco de Gama, ne refuse jamais d'explorer le vaste monde - spécialement lorsqu'elle peut dénicher à cette occasion une gourmandise à l'intention de sa sœur copine. Elle est comme ça, numéro 1 : elle ne rentre jamais de voyage sans ramener dans ses valises un petit quelque chose, comme le firent naguère les Conquistadors avec leurs fameuses cagettes de pommes de terre. 

oeil vif et blondinet d'une petite fille vive et blondinette
L’œil vif et le cœur gonflé à bloc

Sans hésiter, la sœur copine deuxième du nom accepta de veiller sur les boutures en notre absence. Elle jura. Charité n'étant pas naïveté, elle nous fit jurer en retour de lui ramener un goûter de notre expédition. Nous jurâmes.

Naissance, vie et cueillette d'une rhubarbe


Au moment d'enfiler mes bottes mon esprit s'échappa un instant. Et tandis que mes mains cherchaient machinalement des lacets imaginaires, mes pensées changèrent de peau, jusqu'à se faire souvenirs. 

La rhubarbe..., rêvais-je...
 
Cette fameuse rhubarbe, je l'avais aperçue naissante au croisement de l’hiver et du printemps. Elle se hissait hors du sol, la tête ébouriffée, jeune pousse au cœur tendre, sa première feuille vert vif roulée en boule au creux d'un cocon rouge sang. Un petit miracle, inattendu et inespéré, avait pris racine dans le coin le plus reculé du jardin. Une haie défensive le protégeait des appétits entreprenants.

Tomber sur un trésor pareil, c'est un coup à vous donner des envies irrépressibles de compote. Seulement voilà, il n'y avait pas là matière à compote. Rien d'autre qu'une promesse. Alors je la décidai de la laisser tranquille, cette rhubarbe sortant de sa terre natale, et m'en retournai à mon observation du temps qui passe et des plantes qui poussent. 

Les anglais disent : wait and see. Mon aînée dit : laisse-moi grandir. Je fis les deux. Au fond, ça tombait bien : cette rhubarbe en devenir n'avait pas besoin de moi pour découvrir le monde. De mon côté, j'avais tant à observer qu'un printemps entier ne serait jamais suffisant.

Depuis ce premier regard, je n'avais pas trouvé - ou pris - le temps de visiter régulièrement ma rhubarbe. Par crainte, par superstition, par oubli ? ; un peu de tout cela je crois. J'avais ainsi raté une première récolte au printemps. Occasion manquée vaut-elle rupture des engagements ? Je n'aurais su répondre.

C'est pourquoi en me préparant pour ce rendez-vous j'avais une réelle appréhension. La réalité allait-elle se montrer à la hauteur de ses promesses (et de mes rêves) ? Allais-je être déçu, comme le sont souvent - et ce n'est là que justice - les hommes ayant imaginé pour leur progéniture un futur hors de sa portée ? L'outrage du temps aurait-il accompli son œuvre de désolation ? En un mot comme en cent : tomberais-je nez-à-nez avec un ersatz de feuille pendouillant sur une tige flétrie ?

Derrière le rideau d'épines


Je quittai ma rêverie et m'engageai résolument dans la forêt des pyracanthas, un cabas dans une main, un sécateur dans l'autre. La sœur copine exploratrice, que j'avais connu plus téméraire, fermait la marche "pour vérifier que les guêpes ne nous attaquent pas par derrière, Papa". Rusé. Et puis, au fond, on est jamais trop prudent.

Peu à peu, la végétation se fit moins dense. La lumière d'ouest vint caresser nos paupières engourdies. J'inspirai profondément et baissai les yeux. Aucune photo ne saurait témoigner de ce que fut ma joie à l'instant de découvrir cette mer de tiges qui s'entrelaçaient comme des lianes, ployant sous la charge de leurs immenses feuilles en forme de cœur - au point pour certaines de s'allonger sur l'herbe. C'était à n'en point douter un signe d'amour, que je comptais bien rendre ; amour de la surprise, de la cueillette, de la dégustation envisagée comme un inaliénable serment. Ma rhubarbe était à mes pieds, luxuriante, magnifique ; elle semblait se prélasser à l'ombre d'un Cryptomeria japonica 'Elegans' en compagnie de quelques pieds de menthe. 

rhubarbe, menthe, cryptomère : aux trois amis.
Cinquante nuances de vert
rhubarbe et ses tiges luxuriantes
Avec mes feuilles j'ai un charme fou
N'écoutant que notre joie sauvage, oubliant toute mesure, la première des sœurs copines et moi commençâmes notre récolte. Nous arrachâmes chaque pétiole d'un vigoureuse torsion à sa base, d'un geste sec, décidé, sans trembler. Nous les débarrassâmes de leurs feuilles et en remplîmes notre cabas à ras bord. Le dégradé nous donna le vertige. 
 
sac plein de rhubarbe prêt à embarquer sur un bateau
Et que vogue la cargaison de rhubarbe

Notre travail terminé, nous avions dans notre besace de quoi satisfaire l'appétit d'une famille entière. J'imagine que nos ancêtres devaient ressentir le même genre de sentiment lorsque après une bonne journée de chasse ils s'apprêtaient à rentrer dans leur grotte avec un mammouth dans le coffre de leur pick-up. 

Nous étions fiers et heureux. 

Nous laissions sur le sol un grand nuage de ces feuilles majestueuses que la toxicité rend impropre à la consommation. 

Elles nous serviraient pourtant dès le lendemain à concocter un de ces fameux purins de rhubarbe que tout le voisinage nous envierait bientôt. 

Séchées et à un dosage adéquat, l'anthraquinone qu'elles contiennent enrichirait notre pharmacie aux nets accents phytothérapeutiques (leur effet laxatif peut se montrer utile en cas de besoin).

Comme je l'ai écrit plus tôt en ces lieux, la nature semble prendre un malin plaisir à faire passer certains de ses joyaux pour des mauvaises herbes ou des "parties non comestibles de la plante".

 

La drôle de cerise sur le presque gâteau


Nous rentrâmes satisfaits. En fait, non : nous rentrâmes comblés. 

couteau, rhubarbe, casserole : bobo et bonheur
Rhubarbe ? Ok. Couteau ? Ok. Pansements ? Ok.

Nous sortîmes notre précieux chargement et le pesâmes en vue de l'homologation de notre record personnel. Il y avait exactement 3 kilos et 92 grammes de bonheur acidulé. J'aurais pu jurer que c'était à la décimale près le poids de mon âme. 

Nous débitâmes chaque tige en tronçons, sans nous presser, et nous prîmes ensuite le temps d'applaudir chacun de ces tronçons au moment où il rejoignait notre marmite. Sous les hourras de la foule, l'ensemble se vit adjoindre quelques dizaines de grammes de sucre de coco. Après un repos mérité (pour la rhubarbe comme pour nous) nous enclenchâmes la mise à feu. La cuisine toute entière se mit à résonner de délicieux glouglous : les amateurs connaissent cet inimitable bruit sous le nom de "chant de la rhubarbe". Nous ajustâmes la consistance avec le jus rendu par la macération, puis nous laissâmes tranquillement compoter le cadeau que nous avait offert notre jardin. 

Enfin, le feu éteint, nous nous servîmes deux grands bols. Ce premier service, privilège des cueilleurs, allait nous révéler sa saveur unique...

Quand brusquement, au moment de porter la première cuillerée à sa bouche, la sœur copine première du nom interrompit son geste et m'invita à la suivre. Elle avait le regard de celle qui repense à quelque chose. 

Sans un mot, elle fila tout droit vers l'escalier qui menait à la berge où nous avions ramassé notre rhubarbe, descendit quelques marches, en remonta une, sourit jusqu'aux oreilles, et m’enjoignit de l'y rejoindre. Au début, je ne vis rien. J'entrepris alors à me baisser, me baisser encore, jusqu'à porter mon regard à la même hauteur que ma petite fille.

fraise des bois pour qui sait la voir
Fraise des bois, offerte à qui saura la voir

Et c'est ici, sur cette marche de terre et d'herbe, que la vie m'offrit un cadeau unique : une minuscule fraise des bois cachée sous son chapeau de feuilles et parfaitement invisible pour qui ne se mettrait pas à sa hauteur. 

Nous la cueillîmes avec d'infinies précautions. La première des sœurs copines l'emporta dans le creux de sa petite main jusqu'à la cuisine où elle la déposa à la surface de son bol de compote. D'un ton grave, elle murmura comme pour elle-même : "ça, c'est la fraise sur la compote". 

Et elle appela sa copine de sœur numéro 2 et lui offrit de se régaler.

Avoir un jardin, pensai-je à ce moment, implique de savoir se mettre à la hauteur des fleurs.

samedi 12 août 2017

Le petit chaperon n'était pas rouge (et n'avait pas de chaperon)

deux bottes d'enfant en mouvement devant l'hortensia
Un petit pas pour l'enfant, un grand pas pour son père
De l'enfance au jardin, il n'y a qu'un pas... d'enfant. Je vais vous raconter celui que les sœurs copines et le frère terrible et délicat m'ont conjointement invité à franchir avec eux ce matin. Enfin, si j'y arrive, car le chemin qui m'y mena fut un joyeux bazar.   

Mais commençons par le commencement. 

Le plan A : la tranche de vie du p'tit déj'


Après avoir avalé un solide petit déjeuner, j'avais décidé d'écrire un truc léger et cocasse sur les petites étrangetés quotidiennes de ma progéniture. Des perles d'enfance à la puissance 4. Une amusante tranche de vie coupée dans la savoureuse brioche de la parentalité.  

Enfin, ça, c'était le plan initial.

Dans cette perspective réjouissante, je m'étais confortablement installé derrière mon ordinateur en sifflotant allegro un impromptu dont je ne savais plus très bien s'il appartenait à Chopin ou à Schubert. Peu m'importait, à vrai dire : l'esprit vivifié par le jus de pamplemousse, un café fumant à portée de main, je cherchais dans ma mémoire une ou deux anecdotes croustillantes et... rien ne vint. En fait, à partir de cet instant rien ne se déroula comme prévu. 

Je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir écrire. 

Je regardais mes enfants pensivement. Les sœurs copines jouaient calmement aux Lego, le frère terrible et délicat faisait danser son Babar en plastique en souriant gentiment. On eût dit des anges descendus sur terre pour enseigner aux hommes la sagesse des Dieux. D'aucun aurait dit que tout n'était qu'ordre et beauté. Et bien, me suis-je interrogé in petto, qui diable voudrait pondre un article bien senti sur leurs étrangetés ? Je ne vois là nulle étrangeté ! 

Soudain, je réalisai que le sombre individu qui nourrissait ce genre de projet funeste n'était autre que moi-même. Je poussai un cri. Quel père, non, quel monstre étais-je ? Comment avais-je bien pu envisager de faire un truc pareil ? Je m'en voulais, c'est peu de le dire. 

Pile à cet instant, le frère terrible et délicat me surprit sur mon aile droite, que j'avais benoîtement laissée sans défense, pour m'asséner un coup de Babar en plastique sur la cuisse, administré de toutes ses forces et avec une précision incontestable ; tandis qu'au même moment les sœurs copines entreprenaient d'allumer le fer à repasser pour, je cite, "aplatir une brique de Lego un peu épaisse". 


babar sur un bateau, arme d'un crime de lèse-paternité
Un éléphant sur un bateau, ça trompe énormément

En boitillant (ben ouais, on a tendance à l'oublier, mais Babar, c'est quand même un éléphant ; ça fait drôlement mal quand ça vous percute la cuisse, ces machins là) ; en boitillant, disais-je, je décidai d'intervenir avant de ne plus avoir le choix que de regarder ma maison se consumer comme une saucisse oubliée sur le barbecue. 

Il n'a pas l'air très bien repassé, ce Lego
Le coup passa si près que le Lego tomba

Le temps de parcourir les trois mètres qui me séparaient de la buanderie, le frère terrible et délicat avait empilé une chaise et un tabouret pour accéder au sommet de la bibliothèque du salon. Délicatement, évidemment.
un tabouret sur un chaise, quelle bonne idée !
Le ciel n'a qu'à bien se tenir.

Je crois que c'est à cet instant précis que j'ai réalisé que je devais changer mon plan de vol. D'urgence. Sauver ce qui pouvait être sauvé dans cette maison, à commencer par la maison elle-même.

Le plan B : le jardin au secours de son maître


Dans ce genre de situation, une solution s'impose traditionnellement à moi avec la force de l'évidence. N'écoutant que la petite voix intérieure qui me souffle de battre en retraite, je prends ma voix de papa ours mielleux et déclame à la façon d'un gentil animateur : "Dites, la jeunesse triomphante ! On fait un petit tour dans le jardin ?" 

Croyez-moi si vous le voulez, je ne fais jamais de bide avec cette proposition. Jamais. Du velours, 100 % de réussite. Qu'il vente, qu'il neige, que l'orage gronde ou le soleil brûle, ma progéniture me répond systématiquement à l'unisson : "Quelle chouette idée, l'ancêtre. On y va !". Toutes bêtises cessantes, la joyeuse marmaille file alors vers la porte d'entrée en jouant des coudes. Un rêve éveillé.

Ce matin, devant l'urgence de la situation, j'ai sorti ce joker de ma manche. Après avoir débranché le fer à repasser et enlevé la batterie du petit dernier (on y accède par une trappe située sous le body), j'ai fait à cette joyeuse association de malfaiteurs une proposition qu'ils ne pouvaient pas refuser : "On va dans le jardin, mes jeunes amis ?". Comme à son habitude, le projet jardin fut voté à l'unanimité. J'étais heureux et fier. En réalité, mes ennuis commençaient.


Le plan C : le retour de la revanche des manteaux rouge.


En effet, avant de franchir victorieusement le pas de la porte je n'ai pas pu échapper à l'éternel débat du manteau. Dans sa version carabinée, avec ça. 

Certes, nous sommes en été. Certes, il est censé faire trop chaud. Seulement, tout est dans le censé. Car cette année la pluie n'est jamais bien loin. Elle ne dort que d'un œil comme si elle ne voulait pas laisser le soleil sans surveillance. Les températures et la couleur de mes tomates s'en ressentent. Ma bienveillance paternelle est également sensible à cet état de fait. C'est pourquoi, en bon adulte rébarbatif (ce qui peut se traduire par : en parent) j'ai invité mes joyeux drilles à enfiler leur petit coupe-vent léger et imperméable. La routine, quoi. Rien de très spectaculaire ni imprévisible. J'ai même fait l'effort d'amener ma proposition avec une certaine subtilité. 

"Tiens, je crois qu'un petit grain se prépare. Finalement, on va peut-être devoir rester à la maison faire cramer des Lego et se vautrer du haut de l'étagère.
- Oh, père, je sens les larmes me monter aux yeux. Je... je... jamais nous ne sortirons de prison ?
- Nom d'un pluviomètre ! Je crois qu'on a justement quelques coupe-vent hyper légers dans le placard. Chic, les enfants, la sortie est sauvée !" 

Normalement, ma ruse brillante aurait dû fonctionner et le chœur enfantin reprendre gaiement ce refrain : "Oh oui ! Enfilons bien vite ces manteaux salvateurs, gentil papa, héros de nos âmes enfantines, et sortons nous promener !". Suite à quoi nous serions tous sortis nous promener dans nos superbes coupe-vent d'un rouge à faire crever mes tomates de jalousie. Bien protégés de la pluie, nous aurions ri de notre invulnérabilité et nous serions félicités mutuellement d'avoir été prévoyants.

Au lieu de quoi, j'ai entendu un de ces soupirs trainants qui précèdent les grandes déclarations. Immédiatement suivi de sa grande déclaration : "Je n'enfilerai pas ce truc. Sans moi, les copains. Je préfère encore faire fondre les Lego. Amusez-vous bien avec vos déguisements de tomate". 

Plus exactement, j'ai entendu cette réplique cinglante deux fois (en canon), le frère terrifiant et adorable ayant lui opté pour une fuite ponctuée de hurlements à la simple vue de son adorable petit ciré rouge. Je ne sais pas pour vous, mais c'est un fait qu'au sein de mon foyer on a une lourde tendance à mettre son manteau à l'intérieur et à l’enlever pour sortir. Comme un défi à la logique des adultes.

une adorable petite fille en manteau rouge semble vouloir sortir dans le jardin
Étape 1 : Une certaine idée de la liberté

une adorable petite fille a abandonné son manteau rouge pour sortir dans le jardin
Étape 2 : Une autre idée de la liberté...

Alors j'ai eu une révélation. Quand vous commencez à vous vêtir en fonction du climat, c'est que vous avez quitté le monde de l'enfance. La logique des adultes n'est pas logique du point de vue d'un enfant, voilà tout le secret. Et rien, à ce jour, rien ne prouve que les raisons que l'enfant ne prétend pas avoir n'aient pas une valeur au moins égale à celles que l'adulte lui assène. 

Oui, je crois qu'on peut considérer la divergence de point de vue concernant l'épineux sujet des manteaux comme la frontière qui sépare l'adulte et l'enfant. 

un manteau rouge abandonné sur une brouette écrit ton nom : liberté
En abandonnant mon manteau j'écris ton nom : liberté
Ce matin, après réflexion, nous sommes tous sortis sans manteau - moi le premier. 

Et nous avions tellement raison de n'avoir aucune raison valable de le faire !

Au pied du camphrier

Chères lectrices, lecteurs, Après bientôt quatre ans, agapanthes & camphrier va fermer sur ces dernières lignes. J'ai décidé de mig...