vendredi 26 février 2021

Ce vieux Monsieur




Mes chers enfants,

Avant de vous connaître, j'avais peur de vieillir. Et à présent que mes bras vous ont reçus, et mes pleurs accueillis, il m'arrive d'avoir envie d'être ce vieux Monsieur que le temps n'atteint plus. Mais si ! mais oui ! - approchez, je vais vous expliquer...

Je me rêve parfois en homme âgé, assis dans mon fauteuil devant la cheminée, au regard délavé par les ans, mais dont l'infinie légèreté résidera dans un satisfecit joyeux : combien je serai heureux d'avoir été heureux ; combien je persisterai à l'être mieux encore ; combien enfin je le demeurerai de pouvoir contempler, yeux fermés sur la toile de mes paupières, le sourire des miens - cela jusqu'à la dernière ligne du générique de fin. 

Pareil cinéma rajeunit le spectateur. Pour qui, dorénavant, les pensées sombres seront des fleurs comme les autres.

 

À la sombre pensée, l'or à cœur

Un jour plus lointain, je serai ce portrait posé sur la cheminée, entouré d'un cadre modeste. Une photographie, devenu souvenir à mon tour, comme mon grand-père avant moi. Mes arrières-petits-enfants riront de ma coiffure, ma barbe, ma moustache, mes vêtements datés. 

Ce rire parviendra-t-il à la poussière que je serai ? Me poussera-t-elle dans le dos, d'un souffle délicat, m'offrant de me poser sur le rebord du fauteuil autrefois préféré ? Finalement, ça n'a guère d'importance. Ce qui compte, c'est ce rire : qu'il soit léger, moqueur, tendre !

Ce qui compte, mes enfants, c'est votre rire. Votre rire a fait exploser le temps, et ses miettes sont un délice - suspendu, présent et à venir.

 

 

- Si cet article devait se donner un air, ce serait une étude, allegretto, de Joseph Meissonnier -



mardi 23 février 2021

Le grand frère

Pourquoi lui, et pas moi ? pourquoi moi, et pas lui ? Ces questions m'assaillent quand je pense à mon grand frère.

J'ai grandi dans le sillon d'un aîné dont j'admirais les pensées et les gestes. Il était beau et drôle - l’œil qui frisait, le geste tendre. Sa démarche sportive et dansante évoquait le Belmondo des jeunes années. Je m'entraînais devant la glace à lui ressembler, sourire en coin, yeux pétillants, une répartie sur le bord des lèvres. 

Il avait quinze ans de plus que moi. Je pensais que c'était un fait établi. Je n'en suis plus si sûr aujourd'hui, quand certaines années paraissent compter double. Mon frère a connu les matelas de carton à même le bitume, alors qu'au même moment je faisais la sieste sur une pelouse moelleuse. Il a vieilli plus vite que moi ; il s'est abîmé. Ses cheveux ont blanchi à la lumière de la lune.

Pour lui, tout avait bien commencé pourtant : une prépa', une grande école, des idées et du charme, son nom en lettres élégantes sur une jolie carte de visite.

J'avais grandi, et le héros de mon enfance m'apparaissait accessible. Bien sûr, j'avais remarqué la peinture craquelée de mon idole, ci et là, et l'éblouissement de ma jeunesse avait cédé sa place à une affection sincère, teintée d'une admiration nouvelle : je découvrais l'homme, j'étais touché par ses failles. Je trouvais sa bravade superfétatoire, mais elle persistait à m'amuser. À présent que nous étions tous les deux adultes, nous parlions d'égal à égal, même si je sentais à son imperceptible gène que mon frère eût aimé conserver intacte son aura. 

Il avait aimé lire sa gloire dans mes yeux d'enfant. Je ne le savais pas, mais sa vie s'enlisait à présent dans l'ornière des zincs accueillants - oasis éthyliques qui, adoucissant les contours de son quotidien, l'éloignaient de son travail, de sa compagne et de lui-même. De verres remplis en vers vides, il glissait vers une muette solitude.

Peu à peu, nous avons tissé un lien nouveau, entre rivalité et complicité. Il me voyait me briser, comme lui auparavant, et sans doute cela le rassurait-il. Alors, quand j'ai relevé la tête, nettement, je crois qu'il s'est vu sombrer une seconde fois. Plus tard, lorsque je lui ai tendu la main, il dû penser que mon aide appelait un sentiment de gratitude dont il ne voulait pas. La vérité, c'est que je m'en fichais pas mal : j'aurais simplement aimé le prendre dans mes bras, comme deux frères également fragiles, un rien plus forts de l'être ensemble. Sa main a échappé à la mienne tandis qu'il titubait vers des jours plus noirs.

Mon frère et moi connaissons des destins croisés-décroisés ; notre histoire est celle d'une rencontre qui ne s'est jamais faite. La jalousie de l'aîné, la déception du cadet ont eu raison d'une fraternité qui pourtant n'était pas feinte. Il s’imaginait un destin immense et il a vacillé devant la tâche. Il lui aurait suffi d'être lui ; il n'y est pas parvenu. C'est difficile de n'être que soi.

Mon grand frère ne verra jamais mon jardin. Il ne connaîtra pas mes enfants. Il restera une épingle punaisée à mon cœur qui me fait saigner goutte à goutte. Je me suis habitué à cette douleur. C'est ça, le pire : s'accoutumer oublier un être qui pourtant demeure, respire un même air ; mais que l'on ne voit plus, ne sait, ne connaît plus. Quelqu'un que l'on n'arrive plus à reconnaître ni retrouver. Quelqu'un qui vit sur la tranche de la vie et que l'on ne parvient plus à percevoir.

Nous avions un truc, mon frangin et moi. Un ciment puéril et puissant : le signe des frères. Le pouce par ci, la paume par là... à la place de nous serrer la main, nous exécutions une quinzaine de mouvements cabalistiques en nous regardant droit dans les yeux. Nous riions de nous, nous moquions gentiment de notre cérémonial. 

La dernière fois que j'ai croisé mon grand frère, il m'a serré la main. Pour la première fois. Il m'a serré la main comme à un inconnu. Le signe des frères avait disparu de sa mémoire. Avec le reste ; notre histoire, nos sourires, nos disputes, notre complicité difficile.

Je pense à toi mon frère. Je pense à ton regard - gravité purulente derrière un rire feint. Je sais depuis le début ta tristesse. Que voulais-tu que j'y fisse, moi, le petit frère ? Moi et mes tourments, mal imprimés dans le sillon des tiens ? Peu importe : je m'en veux, je me déteste de n'avoir su te le dire assez tôt.

J'aime mon grand frère, profondément. Il vit quelque part en France, pas si loin de moi. Pourtant, certaines vapeurs me l'ont volé, l'ont volé à ma vie, et à la sienne propre. Le souvenir demeure, et je rêve souvent de son beau visage sur lequel un sourire masque maladroitement la tristesse.

Je serai toujours le petit frère de mon grand frère.

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vendredi 12 février 2021

Je maraude, nous maraudons


"Qui vole une fougère vole un effet bœuf" m'a dit hier la plus espiègle de mes enfants.

La vérité, c'est que je suis en ce moment - à mon corps défendant bien entendu - acteur d'une singulière escalade dans cette funeste activité que l'on nomme avec malice maraudage. Tout est parti d'une malheureuse fougère, ce qui accrédite la maxime exposée en incipit.

Je l'ai raconté ici récemment : j'aime les fougères. Elles composent une famille étendue, sauvage et naturelle, sur laquelle le jardinier peut compter. Si l'on s'intéresse un peu mieux à elles, on se rend compte qu'au-delà de ce qui les rassemble - finesse, joie verdoyante et spores malicieux - les fougères présentent en outre l'avantage de se distribuer dans tous les milieux. 

Chaque jardinier aura son sourire ; chaque coin du jardin aura sa fougère ! qui verdiront allées et massifs, sous-bois et rocailles, offrant le privilège d'un clin d'œil à la nature !

C'est en marchant dans le petit bois qui jouxte le conservatoire de musique, accompagné de la cadette de ma cadette, que j'ai remarqué combien le charmant polypode commun recouvrait d'un manteau élégant les talus ombragés. Le sol sableux avait beau tenter de se dérober sous ses racines, la fougère colonisait la pente tout en la retenant. Quelle aubaine ! 

Pour une colonie, c'est une colonie !

Mesurant l'étendue de la colonie, je me surpris à penser que je pourrais sans dommage en prélever un ou deux spécimens afin qu'il effectuassent le même travail dans mon jardin, composé de deux niveaux que sépare un dénivelé fuyant. C'est comme si la forêt me parlait : "Cher jardinier, tu peux, avec parcimonie, user de mes fougères pour assurer la pérennité de ton royaume."

Ma complice synthétisa la chose avec ce mélange de franchise et d’insouciance qui la caractérise : "Hé ! Si on piquait un pied de fougère, Papa ?" 

Un cercle de couteau plus tard, je plongeai la main dans le pot de confiture et m'emparai - avec une étrange fierté saupoudrée d'une pincée de honte - d'un solide petit pied de Polypode. De retour à la maison, je le transplantai sur mon talus et pérorai, avec cette mauvaise foi qui caractérise les chapardeurs, que cette fougère était beaucoup plus belle ici, où on la remarquerait. Bref, je l'avais sortie de son anonymat pour faire d'elle la reine d'un talus. Je n'étais pas loin d'être un héros. 

Quelle différence ?

Ma chère enfant me ramena sur terre d'un sonore : "Ha ha ! joli butin Papa ! On y retourne ?"

Nous y retournâmes. Et revînmes les bras chargés d'un mahonia chétif qui ne demandait qu'à voyager jusqu'à notre jardin, et que nous plantâmes à l'entrée du sous-bois dans une plate-bande confortable avec une vue sur la rivière. Autant dire qu'il aura gagné au change.  

N'avait-t-il pas l'air malheureux ?
Et à présent le voilà qui goûte aux joies des transports en commun !

"On appelle ça une opération gagnant-gagnant" claironnai-je, avant d'entendre l'écho d'une voix enfantine : "Ha ha,  bien joué Papa ! La prochaine fois on prend un arbre ?" 

Nous laissâmes les arbres à leur forêt, mais glanâmes quelques cynorrhodons sur un églantier généreux pour fêter notre succès. Nous glissions sur une pente dangereuse. Je ne vous cache pas qu'à ce moment mon surmoi fit nettement vaciller mon ça. Autrement dit, le gendarme de ma psyché distilla à ma conscience un sentiment de doute. Soyons brefs : je culpabilisais.

Pourtant, le maraudage est vieux comme l'homme et les plantes. Mieux, il est une épice de l'enfance. En assaisonner ses vieux jours, c'est s'assurer de garder son bois jeune sous l'écorce. Inutile donc de me draper du manteau de la maxima culpa.

Le géranium voyageur

J'en étais à ce stade de mes réflexions, vagabondant dans ma forêt favorite, lorsque mon œil se fit accrocher par les feuilles caressantes d'un Geranium macrorrhizum ! Abandonnant mon auto-critique dans son œuf, je programmai immédiatement une petite expédition, songeant :

À ce rythme là, j'aurai rajeuni de dix ans avant ne survienne le printemps.


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Enfin, je partage avec vous une petite canción joyeuse et impertinente, que nous avons choisie comme hymne des maraudeurs (étant entendu, bien évidemment, que nous pratiquons cette activité avec parcimonie, ne prélevant que quelques graines si possible, privilégiant les plantes envahissantes comme celles de cet article, laissant aux stations sauvages leur pleine capacité de reproduction ; et vérifions systématiquement que les plantes que nous empruntons ne sont pas protégées).







mardi 9 février 2021

D'une phrase une fleur #9 - Iris reticulata

 Jardiner, à fleurettes mouchetées.

 

(Oh, que je les aime, mes iris réticulaires ! Ils ont la beauté de leur genre, mâtinée de qualités inédites. Ainsi, quand leurs cousins germains attendent les chaleurs estivales pour parader, eux bravent le froid de leurs pétales somptueusement colorés. On les croirait posés sur le sol, car ils associent une tige courte à une végétation discrète émergeant après la fleur. Quand ils se plaisent, ils tissent de somptueux tapis. Ils sont en outre parfaitement rustiques et supportent les canicules dévorantes dont nos étés deviennent coutumiers. Alors... comment leur résister ?)




 



mardi 2 février 2021

D'une phrase une fleur #8 - lettre à tous les narcisses

 Le jardin appartient à ceux qui s'élèvent tôt.



(Les narcisses de tout poil - bien que leur tige demeure glabre - sont l'or de l'hiver. Succédant aux perce-neige, j'aime à les appeler perce-tristesse, ou répare-cœurs. Cette année, ils sont en avance d'un mois plein ! Quel cadeau ! Grâce à eux, l’œil orné d'un éclat nouveau, je fais face à l'ambiance du moment... et fais fi de la fumée sans feu qui nous gâche un peu la vue - et la vie. Merci mille fois à cette plante de peu de vanité.)

Réflexions d'un printemps attendri

  J'ai aimé, été aimé, et son cœur n'en a fait qu'à ma tête. Comme je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer, j'ai...