Je l'ai confessé en ces lieux sans détour : j'ai la maraude facile. Ce que je ne vous ai pas encore confié, en revanche, c'est la nitescente idée qu'a eue ma (complice de) fille pour faire de notre peccante marotte un (quasi) acte de vertu. Approchez, je vais vous révéler l'adorable secret qui conféra à nos expéditions botanico-chapardeuses des allures d'aventure. Dans quelques instants vous saurez comment, d'un coup de serpette magique, transformer le chapardage en troc ! Remontons le temps, voulez-vous ?
L'histoire se passe un frais matin d'avril. Poursuivant notre œuvre délicieuse et coupable d'une généreuse maraude printanière, nous avions entrepris de prélever un plant de mauve musquée. La délicate prospérait sise un talus proche de la maison, à l'aplomb de la voie de chemin de fer, cachée des regards par les automobiles stationnées sur le parking de la gare. Elle n'était pas exactement mise en valeur, ce qui - pour autant que ce fût nécessaire - nous libéra de nos derniers scrupules. Nous prélevâmes la belle oubliée avec une conviction que venait conforter notre parfaite bonne conscience.
![]() |
| Mauve en devenir |
En lieu et place du plant, nous laissâmes malgré nos efforts de nivellement une petite excavation disgracieuse. Je ne vous cache pas que la chose perturba l'esprit ordonné de ma jeune complice jusque tard dans la soirée. Pour atténuer sa culpabilité, je lui confiai que notre mauve musquée n'était probablement pas sauvage ; elle avait dû s'échapper d'un jardin voisin à la faveur du vent ; aussi trouverait-elle sans difficulté sa place dans le nôtre. À peine avais-je achevé de prononcer ces mots que la demoiselle s'écria : "Eureka ! Nous allons combler ce trou avec un aster du jardin. Un prêté pour un rendu !"
Je fis immédiatement mienne cette proposition lumineuse. Loin de moi l'idée de bouleverser l'équilibre botanique des zones sauvages qui bordent ma commune. En revanche, il ne me semblait pas inopportun d'embellir ce lopin de terre tassée coincé entre la voie de chemin de fer et un trottoir disgracieux. De surcroit, ce petit coin d'herbes folles était sur le point d'être envahi par l'impitoyable séneçon du Cap. Dire que nous pouvions empêcher ça !
![]() |
| Le bel Ezo, prêt à conquérir l'Ouest par les rails |
Pour ce travail, 'Ezo Murasaki' était à l'évidence l'aster de la situation. De forte santé et de port délicat, il accompagnerait la mauve musquée avec le charme et l'élégance qui lui siéent. Ils danseraient ensemble une valse à deux fleurs longue d'un plein mois d'août. La danse terminée, la mauve s'évanouirait dans les bras de son cavalier, en fleurs jusqu'aux gelées.
Aussitôt imaginé, aussitôt réalisé ! Abracadaster !
Nous comblâmes le fameux trou d'un Ezo Murasaki idéalement proportionné. Nous emportâmes la mauve dans un joli sac de toile. Arrivé dans notre jardin, nous lui offrîmes le gîte et le couvert - d'un arrosoir d'eau fraîche. Très naturellement, la belle entreprit de converser avec le Geranium renardii qui lui tiendrait dorénavant compagnie à l'entrée de la roseraie.
Cela fait, nous imaginâmes le futur de ce talus, en lançant loin notre esprit... Dans quelques dizaines d'années, un enfant et son père s'en iront peut-être, sac à la main et cœur battant la malice, marauder un aster 'Ezo Murasaki' sur ce même talus, songeant : "après tout, nous ne sommes pas voleurs, nous qui comblerons ce trou avec une mauve musquée de notre jardin"...
Alors, la boucle de la magie sera bouclée dans un troc magnifique : une joie d'hier pour une joie de demain font un présent heureux.
---
(Par un de ces heureux hasards qui jalonnent la vie des blogs, le dernier article de Capucyne décrit à merveille notre chapardage joyeusement innocent sous le nom botanique et poétique de maraude conservatoire. CQFD !)




