mardi 14 mai 2019

L'au revoir aux jonquilles

Chaque année, à la même époque, viennent et passent les jonquilles. J'ai appris à leur dire au revoir.


Jonquilles vives dans une terre nue

Quand je n'étais encore qu'un jeune homme, j'espérais un monde plein de toujours.  Les parfois m'effrayaient, les peut-être me terrorisaient. Comment dire au revoir dans ces circonstances ? Quitte à tout perdre, je préférais la certitude des adieux.

Je me souviens qu'un jour, à force de pleurer les toujours qui ne venaient jamais, je perdis la notion des saisons, oubliai ma propre cadence, et jusqu'au goût des fleurs.

Ce sont les jonquilles qui reconstituèrent le vase cassé de ma tendresse. L'anthèse d'une Jonquille est le sourire de la fleur à sa terre, un gage de confiance - un abandon aussi.


Si parfaite, si simple ; la première jonquille du jardin

Il était une fois une jonquille, d'éclat et douceur mêlés, qui perça ma glace et fit fondre des neiges qui semblaient éternelles.

Aucun hiver ne résiste aux jonquilles. Elles sont rire clair sous cape de grisaille. Elles éclairent nos visages, telles ces bougies farceuses dont on décore les gâteaux d'anniversaire, qui vacillent et fument sous le souffle, feignent de s'éteindre... et reprennent vie en crépitant ! On les ressort, chaque année un peu plus nombreuses, et puis on rit à nouveau du bon tour qu'elles nous jouent, les joues roses, le plaisir étincelant, comme au sortir d'un rendez-vous qui aurait tenu ses promesses - et un peu plus encore. 

Les jonquilles sont la clarté dont on habille le temps pour l'habiter un peu mieux.

Il était une fois un jonquille, cœur d'or et beurre, qui me redonna la gourmandise de la vie.

C'était avant que je ne m'évanouisse d'avoir volé trop près de ce minuscule soleil. Je n'ai pas su faire une respiration du souffle qui m'avait été rendu. Je n'étais pas prêt, simplement. J'étais encore fragile, hésitant, figé, comme ces jeunes pousses qu'on repique et qui paraissent végéter. En réalité, elles affermissent leur racines pour mieux monter à la conquête du ciel. Ainsi, mon envol attendit un second souffle, une autre vie. Une autre fleur ; mais qui n'aurait jamais pu réenchanter mon jardin s'il n'y avait eu un jour une jonquille pour en ameublir la terre.

Parfois je marche jusqu'à ce quai de gare où le printemps a jadis marqué l'arrêt. Je sais à présent y sourire.


Narcisse de chiffon


Lame ferme et doigts de coton

En contrebas de mon jardin, il y a ce Narcisse qui ne veut pas faner tout à fait, et que j'imagine être une Jonquille qui aurait pâli sous l'étreinte d'un ciel capricieux.

Quand vient le moment de trancher sa hampe, au faîte du printemps, j'ai la serpette nostalgique. Soudain je me décide. Je coupe net et délicat. Je tiens dans ma main le bouquet d'une seule fleur séchée. Alors, du plus doucement qu'il m'est possible, je me penche vers l'Orge et dépose à la surface de l'eau cet hier aux yeux voilés d'un rien de mélancolie. Et je laisse la rivière l'emporter loin de moi.


À l'issant de mon jardin secret, il y a cette Jonquille au teint clair qui s'éloigne sans entendre mon murmure : "Au revoir... peut-être..."





(Une toute petite précision : au sens strict, la jonquille désigne une seule espèce du genre Narcisse, Narcissus jonquilla. Toutefois, on use parfois de ce vocable pour désigner d'autres narcisses, qui s'en approchent par la couleur et la forme. Une fois n'est pas coutume, cette entorse à la botanique n'est pas pour me déplaire. J'aime trop les jonquilles pour leur en vouloir de ne pas en être tout à fait.)


lundi 6 mai 2019

Mariages pluvieux

Quel printemps, tout de même, que ce printemps ! Qui nous fait passer en une semaine de l'été à l'hiver ! Pour mieux revenir à lui-même ?


Derrière la pluie, les fleurs


Depuis trois jours, l'humeur est à la pluie ! Enfin, le ciel s'est laissé allé à quelques larmes. Et comme pleurer soulage, bientôt les flaques se sont faites ruisseaux, et les ruisseaux rivières. 

La tristesse trop longtemps contenue d'un climat fiévreux est venue au secours d'une terre asséchée. Enfin la pluie ! la vraie, intermittente indispensable du théâtre du jardin ! celle qui mouille, qui trempe, qui arrose ! Qui apaise.

Cette eau, les feuilles l'ont collectée, accueillie, recueillie ; puis l'ont offerte à l’ici-bas des racines assoiffées. 

Il n'en fallait pas plus pour que se bousculent à nos portes des plantes tentées par l'aventure du mariage pluvieux-heureux. Jeunes pousses et vieilles branches, vivaces fidèles, annuelles frivoles, amours bégayantes et rencontres d'un matin : personne n'est resté insensible au vent des folles ondées qui s'est levé sur la nature

Si la sècheresse isole, la pluie réunit.

Voici donc trois histoires d'eau fraîche et d'amour. Un amour tout en imagination - forcément, car quand les fleurs s'embrassent... le jardinier cligne des yeux.

La première scène est simple comme le jardin de tous. Une lisière de forêt. Offerte aux visiteurs... qui ne se bousculent pas. Derrière un petit talus, le miracle d'une rencontre sous la rosée. Deux fleurs sauvages semblent mélanger les couleurs du printemps de leurs tiges qui s'enlacent. Elles sont toutes deux issues de familles (modestement) riches, les caryophyllacées et les véronicacées.  

Ainsi, Stellaria holostea et Veronica chamaedrys ont marié bleu doux et blanc lumineux, un soir de printemps, sans autre invité à leurs noces que quelques graminées et un promeneur émerveillé.

Stellaria Holostea, Veronica chamaedrys, au cœur de la lisière enchantée


Revenons à présent à nos plates-bandes - tout juste plantées, et qui ne sont que terre vierge et vivaces endormies. Nous y avons célébré les noces d'une Rhubarbe bien établie, vivace fidèle et de longue vie, et une jeune annuelle sauvage et délicate, l'Alliaire officinale. La seconde est venue surprendre la première dans le confort de son jardin. L'une habitait son royaume de main d'Homme depuis plusieurs années, l'autre s'y est invitée dans un souffle d'air.  

Rien ne les prédisposait à se rencontrer.

Leurs feuilles se sont entremêlées dans un camaïeu de défi et de paix.

Saurez-vous trouver le petit jardinier caché dans cette scène ?

Alliaria officinalis et sa Rheum ssp.

Avant de céder au crépuscule, passons saluer les lumières de l'ombre légère : l'Epimédium 'Amber queen', reine des coins reculés, et son infatigable soupirant : Polemonium yezoense 'Purple Rain'. 

Ici, à chaque heure, le ciel est bleu profond, et les gouttes de pluie orange comme des clochettes.  

Certaines alliances me font oublier les mots derrières leur évidence.
C'est donc en silence que le bouquet de leur mariage fera briller mes yeux jusque tard dans la saison.

Le temps suspendu


Nous arrivons au terme de nos trois brèves histoires de pluies, de plantes et d'étreintes

Chaque éclat n'est qu'instant : la saison passera, et aucun moment à venir ne lui ressemblera tout à fait...

Ainsi, quand l'amour se raconte en équilibre sur le fil des fleurs, c'est toute la fragilité de nos vœux qui défile. Et avec elle, toute sa force.

(Je vous souhaite un mois de mai heureux, de sève, de vie, de douceur !)



jeudi 2 mai 2019

Les fleurs de ma vie

Dans le blanc des fleurs

Quelque part entre hier et demain, les fleurs de ma vie reposent sans vieillir. 

Elles ont séché à l'abri des brûlures d'hiver, tout doucement. Elles ont plongé leurs blessures dans la terre, délicatement. Le temps les a saisies sans les abîmer, aussi n'ont-elles rien perdu de leur jouvence ; je les retrouve intactes comme un souvenir au matin.

Les fleurs de ma vie font un herbier qui parfois pâlit, mais jamais ne s'estompe. Il ne vire sépia que sous la caresse d'un soleil qui perce ses nuages.

Des fleurs de ma vie, il y en a des bouquets entiers. Fleurs de rien, des champs, des villes, des fleuristes. Des fleurs pour ma boutonnière de jeune homme. Des fleurs pour mes bouquets, offerts à une maman par de toutes petites mains ; puis à mon amoureuse, ma fiancée, mon épouse ; à des amis, à la table nue de mon salon vide. 

Il y a là fleurs d'amour ou de réconfort ; fleurs pour pleurer sans larme, fleurs pour rire aux larmes. Des fleurs admirées, caressées, cueillies, humées ou dessinées. Des fleurs imaginées pour éclairer les ombres.

Il y a dans ma vie plus de fleurs que n'importe quoi d'autre. Même quand rien de poussait sur le sol inculte de mes années arides, des graines se glissaient entre les pavés qui scellaient mon cœur. Elles se faisaient fleurs minuscules, sous l'arrosage d'une simple larme. Et je respirais à nouveau.

Bouquets de rien
Penser sous cape
Et au printemps se risquer

J'écrivais il y a quelques jours à mon père : 


"Il y a toujours eu des fleurs dans les yeux, les gestes, les mots de maman.
Et des fleurs, des fleurs encore sur ton bureau.
Même quand nous ne parvenions pas à parler, il y avait des fleurs entre nous."



J'ai la chance d'avoir aujourd'hui encore mes deux parents pour veiller sur mes rêves ; ils m'écrivent que mon jardin, que mes enfants sont beaux. Je commence tout juste à la mesurer, cette chance, et c'est un joli cadeau que me fait la vie.

Il y a quelques années, eux et moi échangions rarement - et sans jamais nous comprendre. Aujourd'hui, le langage des fleurs est venu nous rappeler qu'il y a sous nos pieds quelques racines entremêlées. 

Nous avons trouvé les mots, et surtout les silences, pour nous parler à nouveau. Et c'est d'un sourire réuni que nous avons admiré les quatre graines devenues plantules qui grandissent sous nos yeux, et qui ont avec leurs grands-parents - qui par la légèreté du pétale, qui par le fort caractère d'une feuille dentelée - tant de différences et quelques points communs.  

Les fleurs de ma vie sont la vie, et plus encore : la conscience heureuse de la vivre.
 

Le miracle de la samare : quand l'arbre se fait plantule au pied d'une vivace

mercredi 24 avril 2019

La pluie, l'homme et l'enfant



Ce week-end pascal, le soleil nous a été servi sec et sans glaçon. On aurait cru l'été. La supercherie fut si parfaite que nombre de mes tulipes s'y trompèrent et se consumèrent dans une ultime révérence. 

Elles sont parties bien tôt, trop tôt pour croiser le tout premier géranium du jardin : comme le ciel est cruel de priver les amoureux d'une simple journée en commun !

D'une seconde...



...à l'autre

La terre qui a vu naître les tulipes est sèche comme un mois de juillet ; déjà elle regrette la toute petite ombre de leur toute petite tête.  

L'homme qui les a plantées, lui, ne parvient pas à les ranger avec les jonquilles dans le placard des belles oubliées. Alors il ferme les yeux, plisse le front, convoque son imagination pour revoir sous le rideau de ses paupières leur silhouette incliner la saison. Les tulipes sont immortelles pour qui sait les rêver.


L'adieu à l'euphorbe



Tulipes au naturel, naturellement

  
L'ombre des tulipes


J'aurais préféré de la pluie. 

Pour accompagner l'humeur, à peine vacillante, fragile, douce, heureuse. Une pluie de rien, délicate, une étreinte prolongée, qui embellit en chuchotant, une goutte après l'autre. Quand l'averse se fait l'amie du jardin, on dirait la toilette d'un moineau dans une flaque ; quelques becquées d'eau claire, l'aile vive et preste, humecter sans détremper, ébouriffer pour mieux lustrer.

J'aurais préféré de la pluie.

Trois gouttes, puis trois gouttes, six gouttes de rien qui en font cent, mille, jusqu'à n'en plus pouvoir compter. Car on ne compte que les premières gouttes de pluie, celles qui se détachent avant que n'accélère l'averse : plic ; plic ; plic-plic-plic-plic...!

Quand elle aura cessé, ce sont les flaques que l'on comptera, avec la malice de l'enfant qui s'apprête à tremper ses chaussures - celui que nous sommes toujours au fond de nous.

Aimer, par-delà les flaques
Décidément, j'aurais préféré de la pluie. 

Je ne m'habituerai jamais à trop de soleil ; à la clarté qui aveugle, jusqu'à n'en plus discerner les nuances de l'âme.

Mon bonheur n'est jamais joie constante ; c'est une respiration, un souffle retenu, haletant, hésitant, qui conjugue surprise et confiance. Il faut quelques larmes pour attendrir mes sourires, sinon ils se brisent comme de l'herbe sèche.

J'aurais aimé un peu de gris d'où faire jaillir la lumière. J'aurais aimé qu'on me servît mon soleil allongé d'un peu d'eau.
 
Ne pourrait-il pas pleuvoir, disons, un jour sur trois ? 
Deux éclats de rire pour une goutte de mélancolie alcyonienne
Parfois deux sans trois, pour contredire le proverbe.
Ne pourrait-il pas pleuvoir entre deux averses de soleil ?

Souffle le vent, salue la pluie

J'aime l'expression : le vent se lève. Et la pluie ? Se lève-t-elle, elle aussi ? 
Non : la pluie s'éveille et se livre ; la pluie se confie, pudiquement.
Elle se déplie. Jusqu'à nos fronts soucieux qui la fuient sans l'éviter.
Et ce faisant, la pluie berce nos blessures.

La pluie lave nos peines à l'encre de sel.

Quand on prend la peine de pencher la tête en arrière, d'ouvrir la bouche pour accueillir les premières gouttes de l'averse, on perçoit sous la douceur du présent une saveur salée - légère, délicate, surprenante, comme si un esprit farceur avait jeté une pincée de pleurs dans le dos du cuisinier. 

Ce sel, c'est le nôtre qui affleure à nos lèvres. La pluie bientôt l'allongera de notre monde, présent et à venir.

Demain il pleuvra sur le jardin des mille grâces
Demain il pleuvra, mille gouttes pour deux têtes nues

Je passerai la journée au jardin avec mon tout petit grand garçon. Et je lui apprendrai à aimer cette pluie qui fait briller le cœur en-dedans.

Lui m'apprendra à ne plus avoir peur du soleil. 

 

L'au revoir aux jonquilles

Chaque année, à la même époque, viennent et passent les jonquilles. J'ai appris à leur dire au revoir. Jonquilles vives dans une ...