jeudi 15 novembre 2018

D'une phrase une fleur #5 - Geranium 'Pink Penny'

Intimidé par l'automne, le jardin pique un far ; veines lilas et rose aux joues.


Toute petite scène d'automne

(Le geranium 'Pink Penny' rappelle par bien des aspects le célèbre cultivar 'Rozanne'... dans une version rose lilas du plus bel effet. Il fleurit sans discontinuer de juin à octobre et sa rusticité n'est plus à démontrer. C'est un merveilleux couvre-sol, qui s'étend volontiers sans jamais étouffer.)

mardi 13 novembre 2018

Garde enfant rêveur

 Mon rêveur d'hier et d'aujourd'hui,


2016

2018

Mon enfant toujours délicat,
Mon tout-de-douceur,

Oui, toi, ma tornade à larges boucles, dont le vent est soudain retombé ; toi qui dort dans le canapé pendant que j'écris - tout doucement, pour ne pas te réveiller. 

Il y a une chose dont j'aimerais te parler. Un presque mystère. Un lit de curiosité : ton sommeil. Ton sommeil comme une maison de paille. Tes étranges langueurs bouillonnantes.

Je vais te faire le présent d'un aveu : quand tu dors, rien d'autre n'existe que le chant de ton souffle. 

Il faut voir ta façon de te recroqueviller, t'enrouler sur toi-même, arrondir ton dos, courber soigneusement ton corps comme ploie le roseau, de la pointe de tes petits pieds jusqu'aux extrémités de tes doigts minuscules ; il faut contempler la grâce pour connaître combien elle bouleverse. Tu as l'air de te tenir loin, inaccessible à mes gestes, à mes paroles ; tu sembles aux portes d'un royaume qui s'ouvrirait par-delà l'imaginaire tout entier

Tu as l'air, seulement, car en réalité tu es tout près - à moins d'un tintement de larme. Entre toi qui dors et toi qui t'animes, il y a l'impalpable éclair du sursaut. Rien d'autre qu'un fragment minuscule de temps, qui te ramènera trop vite à notre monde, les cheveux en bataille et l'esprit embrumé. Un simple claquement de doigt pour voyager d'ailleurs à ici. Traverser cent fuseaux horaires en un centième d'heure : quelle émotion ! Ce vertige t'accompagne depuis le berceau.

Comment peut-on avoir le sommeil aussi profond que fragile ? Être à deux endroit - presque - à la fois ? Avoir un œil qui s'égare pendant que l'autre veille ?

Aujourd'hui, tu es malade et moi je garde tes songes. Du mieux que je peux, comme j'ai pu le faire hier ; je m'efforce de protéger ton sommeil de l'éternelle pétulance qui circonvoisine ta fatigue. Cela de la seule façon que je connaisse : en te racontant l'éblouissant silence de nos quiétudes entrecroisées.

En te regardant, je réalise qu'hier et aujourd'hui tiennent dans le poing d'un seul enfant. Et que mon poing à moi, finalement, n'est rien d'autre que le poing d'un enfant qui croyait avoir beaucoup grandi - et qui comprend qu'heureusement, pas tant que ça.

Toi et moi, et nous, mon tout petit - grand - garçon, ou quand trente ans d'écart, à la mesure des cœurs, font à peine trente secondes.

vendredi 9 novembre 2018

Planter quelques sourires

Dans le monde soyeux de la philosophie, les doctrines et théories se succèdent et ne se ressemblent pas. À y regarder de plus près, les différentes écoles de pensée semblent même prendre un certain plaisir à se contredire. Vous conviendrez avec moi que cette caractéristique amusante n'est pas sans comporter un risque de déstabiliser le chaland, qui parfois cherche simplement, au hasard de ses lectures, le tout petit supplément de sagesse qui pourrait éclairer sa vie. 

Je le sais d'autant mieux que j'ai été (et suis encore) bien souvent ce chaland. J'aime bouquiner. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé bouquiner. Mais aujourd'hui, ce n'est plus ma seule étoile : depuis quelques années maintenant, je me suis abonné à l'école des sœurs-copines. Et force est de reconnaître que c'est indubitablement la boussole la plus sûre qu'il m'ait été donné de suivre.


Lao Tseu : hmm, ça ne vaut pas les sœurs-copines, mais c'est pas mal quand même

Tenez, prenons un sujet au hasard : le temps. Un cas d'école. Pas évident, je vous l'accorde. Mais il nous faudra au moins ça pour mettre en lumière l'incomparable sagesse de mes deux adorables penseuses en herbe.

Abordons tout d'abord le sujet coté philosophes. Choisissons deux protagonistes au hasard. Tiens, par exemple : il n'est pas né, celui qui mettra d'accord Bergson et Spencer au sujet de l'épistémologie du temps et de l'espace. Et ce n'est pas moi qui vais m'y coller, croyez-moi ! 

Car ils étaient ainsi, nos glorieux aînés : ils ne pouvaient pas s'empêcher de défendre bec et ongles leur point de vue dans des ouvrages aussi fascinants qu'interminables - mais fort pratiques cela dit quand on a besoin de caler la bibliothèque du salon. Ils en faisaient une question de principe, qui occupait généralement leur vie entière, ce qui a eu pour conséquence la production d'une œuvre d'une densité et d'une profondeur spectaculaires. 

Ce n'est rien de le dire ; mais encore faut-il le lire, tout lire, et relire, pour être sûr de ne rien manquer. C'est un réel plaisir, certes, mais qui s'inscrit dans la durée... - le temps, encore lui.

Et bien avec les sœurs-copines, vous n'aurez pas ce problème : elles oublient invariablement leur débat initial (ainsi que leurs éventuels désaccords) en moins de temps qu'il n'en faut à une ipomée pour faner. Cette caractéristique confère à leur œuvre un sens de la synthèse époustouflant. C'est bien simple, la philo, avec des professeures aussi iconoclastes, c'est doux comme du miel et rigolo comme une comptine.

Mais revenons au temps, si vous le voulez bien. Bien loin des considérations bergsoniennes évoquées supra, j'ai bénéficié d'une petite leçon que j'aimerais assez partager avec vous. 

Allez, venez, ne soyez pas timides ; invitez-vous avec moi à l'école des sœurs-copines ! Nous allons prendre un cas concret tout frais : il date tout bonnement de ce jour.

Ce matin, à l'aube, je réfléchissais - un catalogue dans une main, un crayon dans l'autre - à une future plate-bande. Bien sûr, je l'imaginais toute de bulbes printaniers vêtue. Ou plutôt, j'essayais désespérément de l'imaginer. Car en réalité, je me sentais surtout pris par le temps : bientôt la mi-novembre... et moi qui n'avais pas la moindre idée de la façon dont j'habillerais le printemps ! 

Je traçais des lignes et dessinais des courbes, choisissais quelques bulbes parmi mille, modifiais mes choix, rayais, biffais, effaçais, pour écrire à nouveau, réfléchir, réfléchir encore, me décider, crayonner à toute allure, réfléchir une fois de trop... et tout recommencer. L'œil sur le sablier, l'angoisse sourde, rugissante, là, au fond de mon ventre, et qui s'échappait jusqu'à faire trembler mes mains moites. 

Tulipe or not tulipe ?

Et dire que dans quelques minutes il me faudrait conduire mes enfants à l'école ! Quelle vie que cette vie, où l'on court toujours après le temps qu'on n'a pas !

J'en étais persuadé : à trop courir l'automne, j'allais perdre en sus le printemps.

Pendant ce temps là, à côté de moi, les sœurs-copines avaient entrepris d'effeuiller leur grand sujet du moment : Noël. Elles prenaient leur temps pour le faire, comme s'il n'était pas question d'aller à l'école aujourd'hui. La première, avec des étoiles dans les yeux, faisait à sa cadette la liste des cadeaux qu'elle pensait voir apparaître sous le sapin.

Sœur-copine 1 : ...cadeau 231 : un pyjama lapin, cadeau 232 : une robe renard, cadeau 233 : une guitare, cadeau 234 : un vélo violet, cad...
Sœur-copine 2 : Hé ! Copine ! Au fait, c'est quand, Noël ?
Sœur-copine 1 : Hum... [elle compte sur ses doigts] c'est dans... les doigts de mes deux mains, plus les tiennes, plus celles de Papa [elle recompte]. Et ceux de nos pieds aussi. 
Sœur-copine 2 : Et ben dis donc, copine ! Tu crois qu'on sera devenues des mamans à ce moment-là ? [elle réfléchit] Pour le pyjama lapin, on devrait peut-être demander une taille au dessus, du coup.
Sœur-copine 1 : [elle a les yeux dans le vague, ce qui signifie qu'elle s'apprête à renverser la table des évidences] Le vent se lève. On devrait plutôt aller jouer. Il va y avoir de nouvelles feuilles mortes !
Sœur-copine 2 : ... [elle est déjà en chemin]

Sur ce, les sœurs-copines oublièrent complètement leur préoccupation initiale et sortirent jouer dans le vent (sans manteau, mais est-ce utile de le préciser ?).

petite fille tient une feuille d'érable
L'enfance, ou l'art de la feuille parmi toutes...
Le vent, quel vent ?

Moi, je suis resté immobile quelques secondes. Inutile de vous dire que j'étais un tantinet songeur. Je sentais qu'il y avait là un truc que j'avais complètement oublié en chemin, quelque part entre l'enfance et la paternité... un truc qui n'était cependant pas irrattrapable. 

Soudain, j'ai su que dormait au fond de moi, intacte, cette merveilleuse aptitude à ramasser une feuille et à la considérer immédiatement comme la plus belle du monde entier. Qu'elle ne demandait qu'à se réveiller. Là, maintenant ! Alors j'ai enfilé un manteau, hésité un instant, avant de le retirer, le reposer sur son cintre, et de sortir jouer dans le vent avec les sœurs-joyeuses, en bras de chemise... et en riant.

Je ne pensais à rien. Je jouais avec mes filles. C'est si difficile, c'est si facile, de ne penser à rien. Ensuite, je me suis assis et j'ai respiré, à poumons apaisés. Je n'ai aucune idée du temps que ça a duré. Ça n'a précisément aucune importance. Je ne me rappelle pas non plus avoir eu froid.

À présent, je m'en souviens : j'aime l'automne et j'aime le vent.

Le vent se lève, murmurent les feuilles. Et les fleurs de s'agiter, et le jardinier de s'inquiéter pour elle. Soudain, ses cheveux se font feuilles à leur tour et dansent dans la brise. Alors ses yeux brillent, brillent comme des étoiles de jasmin d'hiver ; et son inquiétude s'en va danser une valse avec les feuilles. 

J'aime le vent l'automne. Il cadence le mouvement des saisons. Rien n'est comparable à la caresse du vent : c'est terriblement doux et infiniment puissant.

Parfois, quand je suis dans le métro, j'ouvre une fenêtre et ferme les yeux ; j'imagine que l'air qui me décoiffe est un vent qui me vient de l'Ouest, du Nord, de tous les jardins du monde, du Sud et de l'Est, de si loin que je ne peux aller à sa rencontre qu'à la force de mon imagination.

Oui, à présent je me souviens de l'essentiel. 

Ce matin, sur le chemin de l'école, après avoir remis de bon cœur leur manteau, les sœurs-copines ont continué à courir après les feuilles. Moi, c'est après le temps que j'avais cessé de courir. 

petite fille en manteau
Professoeur copine : le retour du manteau !

Le frère terrible et délicat nous a accompagné, avec son tout petit sac à dos et son immense sourire. L'aînée faussement exemplaire nous a regardé partir de la salle à manger, d'un œil, le second rivé sur son bouquin du jour, en sirotant pour le petit-déjeuner une soupe miso à la paille. Nous avons joué dans le vent en chantant jusqu'à l'école. Où nous sommes arrivés à l'heure.

Poacées, bouquin et soupe miso : plaisirs d'automne
trois enfants se tiennent la main
Sœurs-copines et frère coquin

Il ne faut pas attendre le printemps. Il faut seulement l'imaginer, les deux pieds dans l'automne. 

Je suis rentré à la maison et j'ai commandé des bulbes sans me demander s'ils étaient forcément ceux qui conviendraient parfaitement. J'en ai pris qui me plaisaient, tout simplement. Je les planterai en goûtant l'immense plaisir de les confier à la terre. J'ai dessiné mon massif à la manière des sœurs-copines : en débordant largement, pour le plaisir de la couleur, à l'envie.


enfant peint
La couleur et l'envie !

Au fond, si je devais résumer ma leçon de jour à Bergson, je lui dirais un truc comme : "Dis, Henri, si tu posais ton crayon, un instant seulement, histoire de venir perdre un minuscule bout de temps dehors avec nous ?". Quelques minutes pour une infinité de sourires.

Parce que, de perdre son temps à prendre son temps, il suffit d'ajouter une lettre, d'un trait de plume, puis de jeter le tout au vent... et de le laisser mélanger l'instant comme il lui plaira.
 
 

enfant saute dans le soleil
Et dans notre imagination, le printemps fut

dimanche 4 novembre 2018

Un jour, deux plantes #3 - Persicaria maculosa et Polygonum filiforme

Quelle différence y a-t-il entre l'artiste qui ne joue que pour lui, seul face au miroir de l'âme, et celui que son public réclame ? Entre la plante qui ose à peine pousser, de peur de se faire arracher, et celle dont la floraison sera saluée comme une première d'Opéra ?


mizuhiki
Polygonum filiforme peint sur toile d'acer


Parfois, il n'y a là que l'épaisseur d'une feuille de renouée.

Nos deux héroïnes du dimanche appartiennent à la grande famille des polygonaceae. Nonobstant cette incontestable parenté, les deux cousines, qui ont poussé sous des latitudes éloignées, ne se fréquentent guère. Elles sont - c'est étrange - aussi disparates qu'analogues. 

Si vous le voulez bien, levons sans plus attendre le voile sur l'identité des protagonistes de notre petite scénette :

À ma gauche, sans façon ni fausse manière, simple comme au réveil des nuits estivales : Persicaria maculosa, que vous connaissez certainement sous son nom vernaculaire, qui fit trembler plus d'un jardinier, de Renouée Persicaire. Peut-être même l'avez-vous maudite quand elle se faufilait habillement entre vos rangs de vivaces ou germait dans un sourire au milieu de votre pelouse. Il faut reconnaître que notre renouée tient à sa liberté, jusqu'à en faire un usage tout à fait inconsidéré lorsque les conditions lui siéent ! 

Elle donne alors l'impression de bondir devant la main, une nouvelle pousse émergeant quelques centimètres plus loin, à l'instant où la précédente est arrachée. Même pour un flegmatique amoureux des herbes folles comme votre serviteur, c'est parfois troublant et - je pèse mes mots - un brin agaçant. Mais on lui pardonne malgré nous, à ce beau brin de fleur, au rose de ses joues ; on lui pardonne aussi vite qu'hélas elle repousse... sans parvenir à se montrer totalement repoussante.


Au détour de mon gazon : renouée persicaire, la bondissante

À ma droite, le port altier, la taille mannequin et la fleur raffinée : Polygonum filiforme. Ses origines japonaises n'altèrent aucunement son exceptionnelle faculté d'adaptation à nos jardins les plus revêches. Elle apprécie l'ombre, qu'elle éclaire délicatement de son filament framboise, mais goûte également la caresse d'un soleil tempéré. D'une éducation irréprochable, elle se tient, docile, à l'endroit que l'on a voulu pour elle. Elle s'y multiplie sans excès - juste assez pour entretenir la grâce des lieux. 

On en fait des bouquets d'une finesse incomparable. Enfin, pour ceux - dont je ne suis pas - qui oseront la couper...


mizuhiki dans sa plate bande
Vous avez dit filiforme ? Assurément !

Vous l'aurez compris : nos deux amies sont aussi différentes qu'on peut l'être dans le joyeux petit monde d'une famille recomposée à l'envie. 

La première est une annuelle hyperactive qui prospère à l'abandon des friches joyeuses... et au-delà... ; la seconde, une vivace de bonne sève qui ne saurait mentir. On qualifie l'une d'adventice, et c'est bien ce qu'elle est ; et l'autre de plante d'ornement, ce qu'elle mérite résolument au-delà des apparences.

On découvre la Renouée en grimaçant, sise au milieu d'un gazon qu'on eût rêvé anglais ; à l'inverse, on installe Polygonum filiforme à sa place de choix, au cœur de notre plus belle plate-bande - celle que l'on montrera à nos visiteurs illustres avant de les inviter à entrer.


mizuhiki vu du ciel
Feuilles de Velours et instants de soie

Pourtant, l'image que je retiens de nos deux polygonaceae de soie et d'émoi est celle d'une improbable harmonie sororale. 

Elles sont certes des cousines éloignées - à tel point que nos jardins seuls ont le pouvoir de les réunir ; mais à l'envers de leurs robes de tout et de rien, grâce souterraine et parfaite, se cache le chant de l'Orphéon.

C'est ainsi qu'à mieux les regarder, sans façon et avec indulgence, le jardinier verra en elles deux sœurs de sève marquées du sceau de l'unisson. Il traquera l'une et plantera l'autre, mais restera frappé par leur étrange parenté.

L'harmonie, c'est simple comme un papillon végétal

Ce sont leurs inflorescences en épis, étirés dans un cas, ramassés dans l'autre, qui zèbrent avec une même acuité nos cœurs attendris. Et surtout : sur leurs feuilles de pêcher, une marbrure étrangement commune, accent sombre sur regard clair, nous chuchote combien elles appartiennent, sans distinction, au-delà de la main qui décide de leur sort, au vacillement de notre jardin vagabond, qui dans une valse à deux instruments se rêve virgule entre les mondes.




(Je dois tout de même préciser que, pour jolie qu'elle soit, la renouée persicaire se montre dans des conditions d'humidité favorables particulièrement envahissante. C'est incontestablement une mauvaise herbe, que je ne tolère que dans les friches abandonnées du fond de mon jardin et ôte sans vergogne lorsqu'elle pointe son nez dans mes massifs ! Toutefois son pouvoir de nuisance n'est pas comparable avec une autre cousine : la renouée du Japon, abominable envahissante, à arracher sans hésitation ni relâche. 

A contrario, le Polygonum filiforme n'est aucunement débordant malgré son allure de persicaire. Il se contente d'être très joli et a toute sa place dans un massif d'ombre !)


mardi 30 octobre 2018

D'une phrase une fleur #4 - Vinca minor illumination

Vinca minor "illumination"


Un coup de coude du printemps à l'automne 


petite pervenche illumination
Et si nous étions à nouveau en avril ?

 (La petite pervenche " illumination" fleurit dès avril, pendant deux mois au moins ; puis elle s'endort, le feuillage panaché délicieusement retombant, étincelant, toujours splendide ; avant de revenir nous rendre visite au cœur de l'automne - la photo date d'hier. Elle tolère la sècheresse, l'ombre, le soleil, l'humidité, le froid, la concurrence des racines ; bref, elle supporte à peu près tous les obstacles qu'un jardin peut offrir à une vivace. La tête haute, le feuillage toujours doux et lumineux... et la fleur merveilleusement... pervenche.)

(Vous noterez la présence - très largement tolérée - d'une herbe folle balbutiante à son pied !)

vendredi 26 octobre 2018

Le royaume des herbes (pas si) folles

Il était une fois un royaume bien ordonné où vivaient trois petites princesses et un prince joyeux. Ils aimaient la pluie, le vent délicat et le soleil en pointillés. Ils préféraient le chuchotement des arbres au bourdonnement sourd du béton. Le roi leur père avait apprivoisé la nature, et tous vivaient parfaitement heureux dans le royaume des plantes sages. 

et au milieu coule l'orge paisible
Sage comme le lit de la rivière
Les fleurs y étaient belles et disciplinées. Elles se succédaient dans l'ordre qui leur était imparti, sans désobéir ni décevoir. Elles devenaient bouquets ou fruits que l'on cueillait dans des paniers d'osier. Elles n'avaient nul besoin de réfléchir à leur destin : tout était écrit dans le cahier du roi. Les mauvaises herbes, elles, s'en retournaient à la poussière avant d'éclore vraiment. Elles n'existaient pour ainsi dire pas. Oui ; l'ordre ici était de toute beauté.

Douceur des gestes et politesse des princes...

Un été, la sècheresse emprisonna le royaume des plantes sages sous une carapace embrasée. De verte, l'herbe devint jaune ; de paille, elle vira terre brûlée. Les massifs de vivaces, après une lutte aussi vaine que vaillante, déclinèrent à l'acmé de la voûte éclatante. Le jardin pâlit comme se meurt le héros blessé ; la tête haute, les épaules basses.

ancolie bleue
L'ancolie, dernière sentinelle de la sècheresse, bientôt déclinera à son tour

Le silence se fit. Un silence de ruines. Dans un gémissement atone la végétation s'était muée en désolation. Plus de fleur, de feuille, de fruit, ni même de graine ; plus de vie ; disparue, la pétulance du monde. Rien. Il ne restait rien du paradis autrefois luxuriant. Le bras vengeur de l'été ressuscité l'avait fait réduire, à feu vif, jusqu'à la siccité.

Le jeune prince parcourait son royaume anhydre à la recherche d'un battement de sève. Las ! il n'y avait ici que respiration haletante et souffle pétrifié ! 

Alors, lui qui depuis sa naissance n'était qu'allégresse ; lui, dont le rire hier éclairait l'instant, éprouvait à présent une émotion inconnue. Lui si léger avait le pas lourd comme la glaise. Sa poitrine se soulevait en menues saccades, son petit cœur semblait hoqueter. Il sentit un curieux pincement abaisser son front vers ses joues, en même temps qu'un picotement venait écorcher le coin de son œil. Cela le tiraillait, le piquait ; et une aiguille soudain perça sa pupille. 

Alors, pour la première fois dans le royaume des fleurs sages, une larme jaillit d'un regard enfantin. 

Les trois princesses offrirent à leur petit frère leur tendresse, leurs bras enveloppants et leur immense amour, mais rien n'y fit. Le prince pleurait comme une pluie d'orage. Il pleurait, pleurait encore, de ces petites rivières qui font les fleuves infranchissables. Il pleura tant et tant qu'une goutte brillante et salée serpenta sur sa joue, roula, perla, jusqu'à s'écraser sur le sol entre les pieds douloureux des vivaces. 

Aussitôt, dans un froufrou de velours, un bouquet de jeunes pousses vertes et joyeuses jaillit du sol ! De ces pousses naquirent des centaines de tiges, des milliers de feuilles, et toute une folie de petites fleurs. 

herbes pas si folles
Quelques touches de vert...

Exit les règles du royaume ! Libérées par le prince, qui d'une larme leur avait ouvert la porte des champs, les mauvaises herbes accouraient à la rescousse du jardin. Le prince, qui n'avait jamais vu d'adventices, riait à paupières déployées sur ses grands yeux embués ! Il les trouvait si belles, simples et modestes comme au saut du lit ! 

Il découvrait les fleurs comme pour la première fois.


capsella bursa-pastoris
...qui de près se révèlent être d'adorables capsella bursa-pastoris !

Le roi, alerté par cet enchantement tonitruant, sortit de la maison où il était demeuré médusé dans une souffrance jumelle de celle de ses fleurs. Il posa un genou sur le sol et suivit les rires de son enfant jusqu'au camaïeu de vert qui serpentait entre les tiges séchées. 

Alors, pour la première fois, il regarda ce peuple des herbes folles qu'il avait si longtemps banni de son royaume. Jusqu'à en éteindre l'âme, à la force de trop de feu, un certain été. 

Du mouron ? Pas seulement : stellaria media, herbe délicieuse

Désormais, il regardait, sentait, découvrait, touchait de la pulpe de ses doigts la richesse de la nature. Sa folle diversité. Et partant, il perçut la sagesse des herbes folles.


actium minus
Bardane ? Mais encore : arctium minus, aux capitules-velcro et aux feuilles apaisantes

Il apprit à reconnaître la stellaria media... et surtout à en préparer de délicieuses salades, rehaussées de quelques cœurs de capsella bursa-pastoris. Il s'appliqua à mélanger douceur, piquant, couleurs, vitamines et minéraux ! Il usa de l'arctium, minus ou lappa, autant pour se régaler de sa racine que pour, d'une feuille, apaiser les peaux agressées.

Et le royaume tout entier découvrit la saveur des petits rien qui comptent plus que tout. 



petite fille tient une salade d'herbes
Pas si folles, donc... et tout sauf mauvaises, ces herbes !


Surtout, le roi comprit qu'il n'était pas un roi, mais une petite main d'un royaume dont seule la nature est reine. Il réalisa qu'il n'existait de mauvaises herbes que dans l'esprit des hommes. Qu'au-delà des artifices elles se révélaient parfois utiles, délicieuses, médicinales - ou simplement jolies.

Que désherber, parfois, signifie cueillir.

Que si les herbes parfois sont folles, ce n'est que de vivre. 

Alors, le roi redevenu jardinier promit, jura, cracha, qu'elles auraient tout le loisir de vivre dans ce royaume, qui serait à présent celui des herbes (pas si) folles. 

Et le jardin lui-même se chargea de tenir sa promesse.

petit garçon avec une agapathe
(Bien sûr, entre les herbes folles continuèrent de pousser les agapanthes et le camphrier...)


D'une phrase une fleur #5 - Geranium 'Pink Penny'

Intimidé par l'automne, le jardin pique un far ; veines lilas et rose aux joues. Toute petite scène d'automne (Le geranium &...