mardi 18 septembre 2018

D'une phrase une fleur #1

Tricyrtis macropoda nigra



L'été, la neige est pourpre comme un flocon de fleur.


tricyrtis macropoda nigra du dessus



tricyrtis macropoda nigra macro



(Sa beauté complexe offre au jardinier amateur l'illusion d'être un botaniste averti. Malgré les apparences, le tricyrtis macropoda nigra n'est pas une orchidaceae mais une liliaceae, parfaitement vivace, très rustique et inratable... quand les limaces n'en font pas leur petit déjeuner !)

lundi 17 septembre 2018

Les saveurs du lundi

Aujourd'hui, j'ai décidé de partager avec vous une recette qui m'est chère. Il s'agit de mon célèbre velouté de lundi au dimanche. 


achillée et tanaisie sur soleil couchant
Un dimanche couchant...

Comme nombre de mes recettes, je la tiens de ma famille. Pas de ma grand-mère, comme souvent, mais de mon jeune, impétueux et adorable fils. Oui, je la tiens de mon tendre petit chef, qui la tient lui-même de son amour de la vie. Nul ne sait cuisiner les lundis comme lui ! 

Cette recette, bien sûr, vous pouvez l'adapter à votre goût, ou même l'oublier si vous n'en avez pas l'utilité. Certains n'ont pas besoin de recette pour accommoder leur lundi, là où d'autres, comme moi, ne refusent pas un petit coup de pouce au moment de plonger dans le bain glacé de la nouvelle semaine.

Du lundi...


Vous l'aurez deviné, l'ingrédient de base de notre recette est... le lundi. Tout simplement ! Vous noterez que c'est un ingrédient particulièrement disponible et bon marché. D'ailleurs, je le trouve un petit peu trop disponible, ce lundi. J'ai l'impression de le voir chaque semaine. Pas vous ?


roseaustin lady of Shalott
Arrosons donc ce lundi ! (David Austin Lady of Shalott)

Choisissez un lundi conforme à sa réputation : l’œil triste et le teint terne, au morne dessein et porteur du germe de l'ennui. Un peu comme... aujourd'hui, par exemple ! Aujourd'hui sera parfait ! Maintenant, prenez votre lundi dans vos mains, fermement, sans détourner votre regard de son aspect peu engageant.

Ne le grondez pas, c'est inutile : votre lundi n'a pas choisi de l'être. S'il avait eu le choix, il serait certainement devenu un dimanche ensoleillé ou un samedi oisif. Mais le destin avait d'autres projets pour lui, alors il n'a eu d'autre choix que de se glisser dans son costume sombre et étriqué. Pas étonnant après ça que votre lundi soit déçu et revanchard !

À présent, secouez-le doucement pour le débarrasser de ses ornements maussades. Ayez la main toujours tendre. Passez-le sous l'eau de pluie, délicatement, comme vous rinceriez un légume du jardin. À bien y regarder, vous verrez briller derrière sa peau terreuse la noblesse de son cœur.

Y a-t-il un dimanche sous ce lundi ?

...Au dimanche

 

Maintenant, il va bien falloir le cuisiner, ce lundi. Pour cela, un seul ingrédient suffit. Un seul, oui, mais pas n'importe lequel ! Une épice à la saveur inimitable, acidulée, douce et salée à la fois. Cet ingrédient, cette épice, c'est la fantaisie ! Attention, cependant : elle doit être de premier choix et d'une fraicheur irréprochable. L'idéal est de la récolter le dimanche soir, car c'est à ce moment qu'elle rayonne avec le plus de force.

Oui, le premier secret d'un lundi réussi, c'est un dimanche soir serein et joyeux.

Si l'on n'y prend  pas garde, le dimanche soir est souvent annonciateur du lundi. Et oui... il faut donner le bain aux enfants dès la fin de l'après-midi, préparer les cartables en avance, etc. Bref, il faut entrer dans son lundi avec une douzaine d'heures d'avance. C'est fâcheux.


carolyn knight rose by david austin
Dans le creux de notre main, la fantaisie (Carolyn Knight Rose - David Austin)


Notre recette consiste précisément à éviter ce piège. Ainsi, dès que frémissent dans l'air les premiers signes du lundi, le fiston me prend la main et m'entraîne au jardin. Nous filons courir entre les plates-bandes en riant, les boucles offertes au vent. Nous nous émerveillons de la beauté des roses, ramassons quelques carottes pour le dîner. 


roses ancienne andrée eve minerva
Belle comme un dimanche : Minerva (Martin Vissers 2004, distribué par André Eve)


Nous récoltons la fantaisie en même temps que nous la semons. Nous en remplissons nos poches, nos pupilles et papilles, notre cœur, nos rêves à venir. Surtout, nous nous amusons. Nous jouons comme seuls jouent les enfants ; nous jouons sans aucune préoccupation de l'heure qui suit.

C'est de cette fantaisie qu'il faut parfumer chaque lundi. 

Pour la dose, je vous laisse juge : à chacun sa sensibilité, son goût, ses envies, ses couleurs ! Certain vont la saupoudrer, la main légère et le cœur joyeux. Moi, je vide le pot. Et je m'assure ainsi de commencer la semaine légèrement, le sourire de mes meilleurs songes accroché à mes lèvres.


Cultiver ses dimanches... (physostegia van wassenhove, rudbeckias, crinodendron en pot)

Armé de son imagination, on peut déceler dans le plus ingrat des lundis un arrière-goût de dimanche.

Enfin, pour affirmer cette saveur, il suffit de répéter l'étape 1, celle du dimanche, sans relâche. À peine rentré chez soi, le lundi soir, il faut sortir, rire, cueillir, sourire et chanter, danser sans far, danser de joie.

Car le second secret du lundi réussi, c'est le lundi lui-même.

À présent je vous laisse : je dois profiter de mon lundi...




vendredi 14 septembre 2018

L'appel de (m)a nature

De la bouche des enfants


Ce matin, j'ai surpris une conversation entre les deux sœurs-copines. Alors que nous nous préparions pour notre petite balade habituelle, elles bavardaient nonchalamment en enfilant leur chaussure droite à leur pied gauche. La routine, quoi.



Black baccara, révélateur de secrets
  
Oh ! Loin de moi l'idée de les espionner, ne vous offusquez pas ! Simplement, les sœurs-copines ont coutume de beugler leurs secrets avec la discrétion d'une paire de loups-garous un soir de pleine lune : à moins de vivre avec un casque anti-bruit soudé aux oreilles, il est impossible d'échapper à leur sens aigu du commentaire. Pour le pire, parfois, et souvent le meilleur. 

Je vous livre verbatim le dialogue matutinal des deux frangines.

Cadette, à son aînée : "Dis, copine, tu sais ce qu'il fait comme métier, papa ?

Réponse de la sœur vénérable : Bien sûr, quelle question : Papa est papa [elle réfléchit, semble considérer la question]. Il s'occupe de nous, donc [elle fronce les sourcils, frappée par l'ampleur de la tâche]. Quel boulot ! Je ne l'envie pas.

Jeune sœur copine, dubitative : Mais, il ne fait pas que ça, quand même ? Quand on est à l'école, il s'occupe comment ? Il dort ? Il cherche des trèfles à quatre feuilles ?

Ancienne et sage sœur copine : Oui ; ça et d'autres trucs. Il taille, bine, nourrit, multiplie, repique, plante, arrose, arase, tond, greffe, bouture, sème, bêche... En fait, il est jardinier.

Jeune sœur copine, à présent convaincue : Ah oui, c'est vrai : il a toujours les mains pleines de terre et il marmonne des trucs bizarres en latin. Ceci explique cela. Merci copine. Dis, maintenant que tu m'as mise au parfum, si on jetait des cailloux sur la voiture ? "

Je vous épargne la suite de la conversation, qui peut se résumer à un débat (que j'ai personnellement trouvé fâcheux) sur le fait de savoir s'il fallait viser le pare-brise ou la vitre arrière-gauche de ladite voiture - qui se trouve être la mienne.

Mon chemin de traverse


En fait, l'information qui a retenu mon attention est la suivante : mes enfants me voient comme un papa doublé d'un jardinier. Ni plus, ni moins.


sentier de bord de mer
L'appel du chemin

Si mes filles ont choisi de me résumer à ces deux occupations - et par là d'oublier mon métier, car j'en ai un - c'est probablement parce qu'à leurs yeux il ne s'insère pas dans le puzzle de ma vie. Pour tout vous dire, je ne suis pas loin de partager leur analyse. 

Eurêka ! Sous le tas des feuilles des fausses évidences se trouve ma vérité. Je suis papa et jardinier. Jardinier et papa. Une maille à l'envers, une maille à l'endroit ; ainsi tricotent les vies épanouies.

carotte sauvage sur son talus
Si je tends l'oreille, je l'entends qui m'appelle


Dans les yeux de mes enfants, les choses coulent de source. Dans le bleu de leur iris, il y a cette affirmation : on doit être ce que l'on aime. Dans l'ébène de leur pupille, il y a cette injonction : va, cours, vis en résonance avec tes chères vieilles aspirations. 

Après tout, il n'y a pas d'âge pour retrouver en nous l'Ariane qui tissera le plan d'évasion de notre petit labyrinthe intérieur. Être papa et jardinier, oui, et l'être tout à fait - l'idée est à présent accrochée à une aspérité de mon esprit.

acer palmatum en pot
Vie en chantier - to be continued !

dimanche 9 septembre 2018

Les ombelles vagabondes

De peu de chose...

 

le torilis veille sur la ville
Torilis japonica veille sur le village

On ne me demandera jamais de choisir une fleur parmi toutes. Bien heureusement. Mais s'il m'était donné d'en emporter une, et une seule, pour m'en aller voyager dans les profondeurs d'une ville sans jardin, je crois que j'opterais, après une hésitation longue comme un jour de juin, pour une ombellifère. Les botanistes disent : une apiaceae. Je cueillerais donc une apiaceae, d'une caresse, en veillant à ne pas abîmer la plante. Je la choisirais au hasard et l'accrocherais à mon cœur. Au hasard, oui, car je les aime toutes. Sans exception. 

Je la renommerais aussitôt ombellifère - n'en déplaise aux érudits - pour les deux ailes qu'elle donnerait à mon âme. Des ailes qui me protègeraient du sable devenu béton, de la terre tassée par les immeubles, de la fureur des fantômes enfermés dans les couloirs du métro. Ma fleur entre toute m'offrirait son ombre minuscule, et je me promènerais le long des rues sans craindre ce soleil mêlé d'asphalte qui étreint les villes jusqu'à l'étouffement.

...naît la candeur...


Les ombellifères ont en commun une délicatesse naturelle et une âme de transformiste. Elles sont à l'aise sur le bord d'un chemin autant que dans un massif sophistiqué. Elles sont des fleurs de peu de chose et de beaucoup de grâce. 

petite ciguë dans le potager
Une petite ciguë, charmante, s'est invitée dans mon potager - danger !


Leur spectre s'étend de la gourmandise tranquille au danger vénéneux ; de la douceur d'une carotte sauvage, simple comme au saut du lit, les rayons en bataille ; à l'attraction vénéneuse de la ciguë, grande ou petite, empoisonneuse de philosophe et inspiratrice des poètes ; en passant par le charme musqué d'une angélique promenant sa saveur discrète dans un jardin de curé.



si belle, la carotte sauvage
Les très belles bractées (à la naissance des rayons) de la carotte sauvage

charmante... et dangereuse
Les non moins belles bractéoles (sous les ombelles d'ombellule) de la petite ciguë

Elles incarnent la spontanéité. J'aime savoir que le vent et le hasard seuls se sont entendus pour envoyer une graine d'ammi fleurir un carré de terre inculte de mon jardin où seule une vipérine avait osé pousser. Les ombellifères sont ainsi : on ne les plante pas, on les reçoit du vent.

ammi majus et vipérine
Reçu du vent : ammi majus, ami de sa vipérine
 

...de la candeur, naît la douceur


Merci, mes chères ombellifères, qui balisez chaque jour, de vos ombelles d'ombellule, le parcours au goût d'allitération qui me mène de ma maison à la gare. Un torilis d'abord, fin et perché ; puis l'une de ces berces qui blessent parfois la main qui la cueille ; un buplèvre en faux, enfin, qui n'a de faux que le nom. 

gracieux et adorable torilis japonica
Torilis japonica, à la silhouette chaloupée
heracleum sphondylium
Délicieuse heracleum sphondylium, berce commune
 
en faux ? non mais oh !
Buplèvre en faux. En faux ? Non mais oh ! et toi donc, travailleur du matin !

Oh ! il y a là de quoi oublier la parenthèse parisienne qui m'attend, pavée de rêve et d'évasion, jusqu'au moment du passage en revue effectle soir venu dans l'ordre inverse du matin. 

Où que l'on soit, il y a toujours un compte à rebours pour nous offrir de nous retrouver. 3, 2, 1, exit la ville, place à la vie ! 

jolie feuille comme un chêne
Que j'aime ta feuille, ma berce !

Car c'est bien la vie, la vie seule et la vie victorieuse, qui vient à pas d'ombelle embellir chaque seconde de chacune de nos journées. 

La vie, tout simplement ; la vie qui nous dit : heureux, les jardiniers, jardinières, passantes et promeneurs, flâneuses et vagabonds, qui savent voir les trésors qui éclairent chaque mètre de leur marche !

vendredi 7 septembre 2018

Portraits de la faune sous la flore #1

L'abeille (ou le bourdon)



Entrée
Entrée (Geranium Johnson Blue)




Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin...


... Je prendrais le temps de bourdonner au milieu des bourdons (ou des abeilles), crânement, pour profiter de l'air chargé de couleurs appétissantes. Je jouerais des ailes pour me poser sur la corolle de la fleur la plus alléchante. Je choisirais ma cible avec délectation ; je ferais la fine trompe, à la manière d'un amateur de vin déambulant dans les couloirs des Hospices de Beaune. Je tâcherais de deviner le nectar sous la fleur, le pollen sous la feuille. Je me dirais que le jardinier de ces lieux est un ami, et que je pourrais bien être la sienne en retour. 

En amie, je polliniserais quelque fleur au hasard de ma récolte : un prêté pour un rendu, une gourmandise contre un délice ; à moi les fleurs, à lui les fruits ! Comme le monde est bien fait quand on l'habite dans l'abimer !


Plat (salvia uliginosa)
Plat (salvia uliginosa)


Je dirais avec malice que, tout de même, ça change de la bourrache et du sureau qui peuplent les prés alentours. Je trouverais à ce garde-manger des airs de restaurant gastronomique, avec ses huit sauges à la carte, son carpaccio de scabieuse, sa salade en camaïeu d'ipomée relevées d'un sel de zinnia, suivie, pour digérer, d'une douce gorgée de géranium. Je m'enivrerais du parfum d'un abricotier posé sur un tapis de trèfle blanc, gazon négligé en mon honneur, comme un goûter sur une nappe.



Dessert (trèfle blanc)



Je feindrais d'y faire la sieste, et je retournerais au travail en bourdonnant un air entraînant. 


Un deuxième dessert pour la route (Zinnia Polar Bear)



Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin, résolument, j'emprunterais au printemps ses couleurs et sa joie. Je les lui rendrais à la nuit tombée, pour qu'il continue longtemps à moirer la lumière tamisée des terrasses. Je m'endormirais dans la langueur étrange des croassements de la berge noctambule.


Et une petite mignardise avec le café (ipomée carnaval de Venise)



Je ne dormirais que d'une aile. J'aurais le sommeil plein de rêves, et léger, pour m'assurer de me réveiller au premier rayon du soleil. Oui, j'aurais le sommeil léger, léger, léger comme un vol de nuit. Je le quitterais pour mon vol de jour, beau comme l'aube endormie. J'offrirais un petit, un tendre morceau de vie à ceux qui auraient le privilège de contempler la naissance d'un jour. Un jour de plus, un jour comme les autres, un jour unique, un jour de joie. 

Alors, je volerais à nouveau, jusqu'au soir épuisé.

Et puis...

... Je recommencerais !

(Pour la petite histoire, les bourdons, comme les abeilles, sont des apidaes, qui ne produisent qu'une quantité très limitée de miel, mais sont d'infatigables pollinisateurs de nos jardins, pour le plus grand bonheur de nos fleurs, nos fruits... et donc nos appétits. Le "faux-bourdon", lui, est le mâle de l'abeille ; il ne butine pas.)

vendredi 31 août 2018

Les hortensias de Plouha (ou la mémoire des fleurs)


Hortensias en leur terre
Du côté de Plouha...
 
C'était il y a longtemps déjà. J'ai perdu une parcelle de mon âme dans un champ, du côté de Plouha.   

 

Plouha hier


Il faisait beau, juin s'éteignait, juillet s'annonçait merveilleux, dans mon cœur et dans le ciel. Il faisait beau et doux à l'ombre des pins. Je me sentais bien, si bien que rien ne pouvait m'inquiéter.

Pas même cet éclat de moi qui me faussa compagnie alors que je faisais la sieste. Pas même ce tout petit souffle qu'une rafale de vent emporta en silence.

C'était il y a dix ans.

Que n'ai-je remarqué cette blessure en moi, cette zébrure soudaine, porteuse d'un vide étrange, profond et invisible, semblable à celui que laisse le marque-page qui tombe du livre...! Que ne l'ai-je remarquée, et aussitôt recousue...!

Je ne sais pas pourquoi ni comment c'est arrivé. Je ne le saurai jamais, ni le comprendrai tout à fait. Car je n'ai rien vu du drame qui se jouait dans mon dos. Moi, je ne ressentais rien d'autre que la plénitude des instants soyeux ; pendant qu'au même moment ma félicité à peine mûre vacillait sous l'effet de son propre poids. Jusqu'à choir de sa branche endormie. 

Les falaises d'un Plouha légendaire
Soleil & silence

Je me demande ce que serait devenue ma vie si je m'en étais aperçu sur l'instant, si je l'avais ramassé, ce petit bout d'âme, et remis à sa place. Sans doute n'eussé-je pas sacrifié les fleurs qui m'entouraient, une jonquille, une petite tulipe, qui avaient su percer ma neige au sortir de l'hiver, pour m'en retourner au béton moite et au bruit sourd de la ville.

Ce jour-là, à Plouha, il faisait clair et doux, et le soleil ne consumait que l'en-dedans, sans bruit ni fracas. Lentement et sûrement, comme la braise d'un feu sans flamme.

Pas un nuage, pas une âme
Luxe, calme et graminées

Aujourd'hui Plouha


Et voilà que dix ans plus tard, au détour d'un massif que je nettoyais, le sécateur vif et l’œil vigilant, j'ai retrouvé le fil de mes souvenirs. Il reposait sur la terre de mon jardin d'ombre et couleurs mêlées. Offert à ma surprise. Dans le bonnet de dentelles d'un hydrangéa, j'ai revu les hortensias de Plouha. Abîmés, délavés, érodés par les averses, fatigués par les voyages et les années, rosis par le calcaire parisien. Mais désormais gravés dans ma mémoire, là où je ne regardais plus - là où je ne savais plus regarder.

Serratas, epimedium, mahonia ; autant de madeleines

Comme s'invite un souvenir... semis spontané de verveine dans les bras d'un hydrangea arborescent


On ne remplace pas les falaises de Plouha, ni ne les oublie. Le miracle, celui de la vie, c'est de les retrouver dans un petit mètre carré de terre, à six-cents kilomètres de leur naissance. Dans un mètre carré de nous-même, que l'on avait abandonné à l'aplomb d'un mur fissuré.


Sépia d'hydrangeas paniculaires



Ce miracle n'est qu'apparent ; au fond, il est le reflet d'une évidence : la silhouette paniculée d'une fleur est un véhicule que n'arrête ni les kilomètres, ni les années ; encore moins les regrets.

La mémoire des fleurs flirte avec le fil de nos vies : d'une odeur émerge un souvenir ; d'une couleur, une histoire - la nôtre. Décidément, nous ne sommes jamais loin de nous-mêmes quand nous sommes proches de la terre, le regard enraciné dans les couches d'humus qui nous racontent.

Dix ans plus tard, j'ai décidé de retourner à Plouha, le temps d'une nuit et une journée. Admirer ses côtes escarpées, aux allures de pot de fleurs en équilibre sur une flaque d'eau capricieuse et immense. J'ai voyagé sous le soleil de juillet, le cœur cicatrisé. J'ai revu cette Bretagne que j'avais quittée sans adieu ni au revoir



Rien ne les arrête, pas même une haie de conifères...
Comme un bouquet sans vase


Là-bas rien n'avait changé, et au fond moi non plus. Les hortensias m'apparurent plus verts, plus bleus que jamais ; plus bleus que mon blues, plus green que mon spleen. J'ai pensé à Verlaine, à ses roses toutes rouges et ses lierres tout noirs ; à ses fruits, ses feuilles, ses fleurs et ses branches. J'ai songé combien tout se joue là ; se jouerait là, éternellement, dans les rencontres multiples entre mon regard versatile et la constante beauté du monde.

J'ai voyagé sans nostalgie. Mes souvenirs étaient là, à leur place ; seuls, leurs contours n'étaient plus tout à fait nets, leurs couleurs se teintaient du pastel qui précède le sépia. Mes souvenirs, enfin, devenaient des souvenirs.

Non, je ne saurai jamais ce que serait devenue ma vie si Plouha m'avait pris sous son aile. Mais ça n'a aucune importance.


Dentelle légère, let me introduce to you... Iyo Temari (Serrata)

Car je sais ce que m'offre mon maintenant, mon ici ; je sais l'absence comblée, arasée. Je sais le supplément d'âme que m'ont donné les chemins escarpés dont j'ai fleuri les talus jusqu'au cœur des hivers glacés, et par-delà les printemps fugaces, les étés brûlants et les automnes précoces.

C'était il y a dix jours, dix heures, dix minutes.

J'ai ramené de Plouha quelques images de l'océan, des fleurs et des ronces. Et, comme si elle était attachée à leurs épines, mon envie d'écrire. 

Avec elle, un enseignement : l'insouciance se perd certes définitivement ; mais l'innocence, elle, se rattrape par la manche.

samedi 16 décembre 2017

L'automne en apnée

Pour un automne, ce fut un automne. 
Un automne carabiné.

Nous étions en septembre et j'avais derrière moi une pleine année d'échauffement. Saison après saison, j'avais travaillé mes bêchage, sarclage, semis, plantation, arrosage, palissage. J'avais potassé mes classiques, répété ma gestuelle face au miroir. Je m'étais préparé comme pour un marathon.


cardiandra déclinant
Derniers éclats de l'été déclinant

Jusqu'à me juger prêt et fin prêt, au milieu de l'été. Jusqu'à attendre la rentrée comme on attend le top départ de la course de sa vie. Jusqu'à attendre l'automne avec l'impétuosité d'une abeille guettant les signes du printemps. Inutile de vous dire que j'ai surveillé la première feuille morte qui se détacherait de l'arbre pour choir à mes pieds. Le doigt sur le manche de la bêche, prêt à faire feu de tout bois. Les yeux grand ouverts, sans ciller - pour ne pas rater le moment. LE moment. Celui qui réunirait les conditions météos, la texture de la terre, l'hygrométrie idéale ; le moment qui contiendrait dans l'éternité d'une seconde l'étincelle de l'instant.

comme l'araignée sur sa toile
Attentive, patiente, efficace...

Quand il est arrivé, cet instant entre les instants, j'étais prêt. Fin prêt. Affuté comme ma meilleure serpette. L'âme, le corps et l'esprit dirigés vers un même objectif : faire de la friche de mon jardin un œuf prêt à éclore. Impatient à l'idée de m'attaquer à la réalisation d'un "avant-après" comme on aime en admirer sur les blogs. 

Cet instant aux airs de faux-départ, croyez-moi, je ne l'ai pas loupé.

À vos bêches, prêt, partez ! C'est arrivé un soir. Un soir, j'ai su que le matin qui dormait dans la pénombre était le bon. Qu'au saut du lit la lune dirait au soleil : "Bon courage pour ta journée : c'est LA journée, il va falloir être à la hauteur". 


arbre nocturne
Et que frémissent les feuilles

Ce soir-là, tiré par la manche de l'intuition, je m'en suis allé trainer mes souliers dans le baldaquin des astres assoupis, d'un pas délicat, en prenant garde à ne pas réveiller le jour qui dormait. Une balade comme une retraite aux étoiles. Pour apprécier le calme avant la tempête qui bientôt se lèverait. Dans le velours de la pénombre, j'ai apprécié la souplesse de la terre, respiré à plein poumons l'humidité parfaite, goûté de mes pupilles gourmandes la lumière des cieux dénudés. Les nuages étaient partis se promener et j'ai suivi leur exemple. 

J'ai glissé dans la nuit. J'adore la nuit. Certaines fleurs dorment sagement et d'autres restent ouvertes comme si elles défiaient le mouvement des planètes. Les marguerites qui gardent l'entrée de ma maison sont ainsi : rien ne saurait les impressionner - surtout pas l'obscurité, qu'elles caressent de leurs pétales.


chien et maître de concert
Nocturne pour jardinier et sa chienne


Alors voilà... le matin, j'ai adressé un clin d’œil à la lune déclinante et j'ai plongé dans l'automne. Et l'automne m'a englouti. Nous sommes le dix-sept décembre et je refais surface après une apnée jardinière de plusieurs semaines, un effort d'une vingtaine d'arbustes, d'une cinquantaine de vivaces, deux pelouses, trois allées de graviers, une dizaine de rosiers, huit massifs, deux-cents bulbes, quelques pots savamment disposés, une poignée d'arbres fruitiers prêt à satisfaire l'appétit d'oiseaux enfants affamés. Ce sont à présent mes mains qui sont en friche, mon dos qui m'envoie des SOS, mes avant-bras qui ne répondent plus à mes appels. J'ai recopié cent fois : on ne doit jamais oublier de faire ce que l'on aime par plaisir. Simplement par plaisir et joie intérieure.


Sous le soleil de la lune


Cette année l'automne a certes animé la flamme de ma joie intérieure, mais il m'a également apporté un peu de lassitude, un goût de terre un rien écœurant, quelque chose comme une goutte amère d'obligation dans le verre sucré du plaisir. Cet automne, j'ai jardiné à l'excès. J'ai aimé cela, mais j'aime tout autant la perspective du repos qu'annoncent les premières gelées.

sur son escabeau
Au boulot !


Pour un automne, ce fut un automne.
Un automne un peu trop dosé. 
Mais aussi une promesse de printemps éclatants.

Il est venu, enfin, le temps d'hiverner gentiment, entre écriture de ce blog, feux de cheminée, chocolats fumants et promenades entre les mahonias qui illumineront l'hiver comme un nuage d'été dans le gris des glaces matinales. Avec tant et tant de choses à raconter dans ma besace d'apprenti-scribe.


devant la cheminée
En attendant le chocolat


Chaque saison recèle dans son déclin le germe de celle qui lui succèdera. 







D'une phrase une fleur #1

Tricyrtis macropoda nigra L'été, la neige est pourpre comme un flocon de fleur. ( Sa beauté complexe offre au jardinie...