Je suis un jardin aux couleurs passées.
Je suis un jardin percé de couleurs vives.
Je suis demi-teinte. Une face pastel, l'autre éclatante. Aucune ne me ressemble, seule existe la tranche, hésitante, suspendue entre les nuances.
Je flâne entre deux saisons.
Mais je ne suis plus entre deux voyages. Je suis descendu du train à la faveur d'un arrêt en pleine voie, en y laissant valise et raison. Alors je me tiens là, entre deux gares, un peu surpris par mon bref accès de courage. J'ai le cœur qui bombe du torse pendant que ma tête traîne des pieds.
Je suis une cabane d'enfant abandonnée. Je suis un cabanon de jardinier habité par une âme d'enfant. On ne m'appelle plus jeune homme ; on ne m'appelle pas encore Monsieur. Si ma barbe grisonne, ce n'est que d'un côté. Je suis entre deux âges.

Je suis le bleu du ciel gris, le gris du ciel blanc ; je suis mon reflet dans l'eau sale. Je suis le vent qui décoiffe le jardin et le râteau qui le peigne. Je suis entre deux nuages.
Je ne suis plus vraiment en ville, pas encore à la campagne. Je ne suis pas installé là où je voudrais : dans le ventre de la flore. Pour le moment, je suis dans l'œsophage de mes temps sauvages, en transit dans mon terrain de fortune. Cachée dans cette petite étendue de nature qui m'a tiré par la manche pour que je fasse d'elle mon jardin. Qui a tiré le fil de ma passion jusqu'à détricoter mes aigreurs. Je suis entre deux cages.

Je suis cette plante qui attend d'être plantée, à l'étroit dans le peu de sa terre, coincée dans un pot de plastique étriqué aux épaules.
Je suis une racine traçante, un rhizome en quête d'espace. Je suis aussi ce bulbe timide, cette plante en miniature recroquevillée derrière la frange de ses feuilles charnues.
Je suis le crocus qui croise l'hellébore. Le lève-tôt qui partage un café avec le couche-tard. La rencontre impossible de mes mondes intérieurs. Le fracas d'avec mon passé. La force des projets qui me réveillent tôt le matin, bordent mon lit le soir de feuilles fraîches et de fleurs séchées, au flanc frêle de mon sommeil.
Je suis mon bureau en bazar, ma botanique qui traîne hors de ses étagères, ma boite à plantes qui attend le printemps pour inviter ses hôtes.
Je suis l'absence de réponse aux questions que je ne me pose pas.
Je suis un rire perdu et mon sourire retrouvé.
Je suis l'hiver allongé au jardin.
