Voici d'abord que l'hiver, dans une dernière danse macabre, est venu faire tourner la tête des tulipes. Hier droites et fières, elles se tortillent à présent dans leurs plate-bandes, tige gondolée, tête renversée vers le ciel. La douceur du fond de l'air leur a été volée, alors elles se sont mises à jouer les contorsionnistes pour que perdurent les couleurs. Les tulipes ne sont pas rancunières : en guise de revanche, elle offrent au froid ce qui lui manque - l'esprit follet du feu.
Étrange ballet que celui du jardin trop tôt réveillé... Il semble tomber dans le panneau chaque année ; n'apprend-il pas de ses erreurs ? Les hommes sont ainsi, je le savais ; mais je pensais la nature plus sage. Et bien non : la nature elle-même est le jouet de la nature. Voilà une belle démonstration de l'immanence du vivant.
Pendant que le jardin souffrait à feuilles racornies des frimas tardifs, mes enfants privés d'école hésitaient entre leur joie de voir leur père revêtir à nouveau sa blouse d'instituteur et leur déception de ne plus voir leurs amis. Quant à moi j'oscillais entre mon plaisir de redevenir professeur - plaisir semblable à celui qui fut le mien au printemps précédent - et mon empathie de savoir mes ouailles loin de leurs camarades.
À l'issue de notre première journée d'école familiale, alors que j'allais acheter notre goûter à la boulangerie avec mes élèves, j'entendis dans la file d'attente le soupir désespéré d'un père accompagné de son petit garçon ; soupir qui m'était manifestement adressé ; et dont la tonalité outrageusement désespérée appelait de ma part un écho confirmatif. Quelque chose du genre : "Pffffffff ! Quel pétrin, tout de même, de se retrouver à devoir s'occuper de nos enfants sans pouvoir les coller devant la télé... n'est-ce pas cher compère ?".
A contrario, j'infirmai sa détresse ostentatoire d'un sourire immense et, pour faire bonne mesure, claironnai à mon alter ego de circonstance : "quelle chance nous avons, n'est-ce pas, de faire le plus beau métier du monde pendant quelques jours ?". En échange de quoi je récoltai un silence furieux et réprobateur. Sa journée, de médiocre, semblait être devenue maudite. La mienne, de prometteuse, virait enchanteresse.
En vérité, je vous l'écris sans (trop) faire le malin : je ne parviens pas à comprendre la plainte lancinante des parents auxquels on offre le privilège de passer pour un temps derrière le miroir merveilleux de l'enseignement. Certes il faut parfois télétravailler de la main droite et instruire de la main gauche, mais l'art du jonglage n'a-t-il pas lui aussi ses charmes ?
J'en ai parfaitement conscience : je nage à contre-courant de l'humeur chagrine des parents qui frémissent à l'idée d'expliquer à leurs enfants comment former les cursives et calculer l'aire des triangles. C'est pourtant drôlement pratique pour inscrire le nom des plantes sur des ardoises et calculer la surface d'une plate-bande, non ?
Pourtant, je suis sûr de ne pas être le seul à recevoir avec plaisir certains aléas de notre confinement nouveau. Vous autres parents qui riez comme je ris, ne trouvez-vous qu'on ne nous entend pas assez ?
C'est pourquoi je me suis dit qu'il était de mon devoir d'écrire les plaisirs d'une journée de père-télétravailleur-professeur de 3ème-CM1-CE1-grande section, histoire de contraster un peu avec le bruit ambiant qui exigerait que nous fussions unanimement désespérés de passer du temps avec nos enfants.
Voici donc égrainés quelques rires, sourires et cris d'allégresse, ingrédients d'une recette bancale qu'il convient de mélanger dans le désordre, évidemment, et dont je déploie le florilège sans prétendre à une quelconque valeur d'exemplarité.
Les récréations perdues
Si vous voulez mon avis, ce ne sont pas les cours qui sont les plus difficiles à reproduire à la maison. Il suffit pour ça d'écouter, sentir, entendre, et surtout restituer sans réciter. Mieux : il faut se contenter d'essayer, sans prétendre réussir à faire aussi bien que ceux qui éduquent nos enfants dans les écoles de la République. Nous ne nous substituons pas ; mais nous pouvons innover. Un jardin, par exemple, fait une singulière salle de classe.
Pour les cours, j'ai trois principes : 1. faire de mon mieux (et jamais plus) ; 2. amuser mes élèves ; 3. chanter les leçons. Ainsi, j'ai non seulement la conscience tranquille, mais encore un air joyeux sur les lèvres.
A contrario, ce que je suis incapable de reproduire à la maison, ce sont les récrés. Je les remplace par des pauses, quelques jeux à l'air libre, en me félicitant d'avoir chez moi une belle fratrie pour mimer la foule des enfants délivrés par la sonnerie. Mais la saveur d'une récré nécessite un ingrédient que je n'ai pas dans mes placards : partager préalablement un certain ennui avec ses copains, qui fait de la délivrance une fête.
Le temps pour tant
Les chaises musicales.



















