jeudi 25 mars 2021

Illusion d'optique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certaines photos se lisent à la façon d'un livre ouvert. Elles nous parlent sans détour ni faux-semblant. La photo qui précède mes palabres est de celles-là. 

Regardons-la ensemble :

Le père désigne à son enfant un point précis du panorama qui s'offre à leur curiosité. On imagine volontiers qu'il l'invite à observer un détail du paysage. La cible de leur intérêt est hors-champ, aussi devons-nous jouer à deviner sa nature. Est-ce un clocher ? une montagne ? un village tout entier ? un nuage en forme d'animal ? 

Peu importe : c'est un enseignement, livré sur le terrain, et dont la vertu pédagogique vibre d'évidence. Notre tableau consacre une inclination vieille comme l'humanité : un père élève son enfant, de toute sa sagesse d'adulte.

Voilà, nous avons en quelques lignes exprimé le sentiment immédiat véhiculé par l'image. Mais sommes-nous sûrs de notre lapalissade ? Nos axiomes sont-ils judicieux ? Notre interprétation est-elle la bonne ?

Vous vous en doutez : si je pose la question, c'est que la réponse est non. Cette image est trompeuse, comme le sont souvent les trop-plein d'évidence. L'histoire que je vous ai hâtivement récitée n'est pas la bonne, simplement celle qu'on aime raconter : le père dans sa plénitude enseignant à l'enfant le mystère de la vie. C'est là une parfaite illusion. 

Moi qui fus un acteur de cette scène, je vais vous en révéler la sève véritable.

 

 

Ce doigt porté vers l'horizon est interrogatif. "Est-ce là-bas ?", signifie-t-il. En vérité le père est perdu, et son fils le guide par la voix. C'est lui qui élève l'adulte assis à ses côtés, et non l'inverse.

L'homme demande haletant : où est-elle, mon fils, cette beauté qui coupe ton souffle ? Je scrute, mais ne discerne pas. Est-elle là ? ici ? plus haut ? plus bas ? plus loin ?

Et l'enfant de chuchoter : baisse ta main, papa ; il ne faut pas regarder un endroit précis, sinon tu ne verras pas.

Plus tard, l'homme laissera son doigt choir contre sa jambe, et son regard s'égarera enfin dans le paysage tout entier. 

Un père au fond n'est un enfant qui malgré ses grands-airs se désespère de pouvoir s'émerveiller comme jadis. Il traduira bientôt dans son langage de grande-personne le secret révélé par son fils : plutôt que de chercher à la saisir, il faut se laisser envahir par la beauté du monde. 




samedi 20 mars 2021

Un bouquet de jonquilles









À toi, 

Mon hiver, pas encore fané - pas encore ! - mais qui passera bientôt, comme passent les couleurs, doucettement ; 

Mon hiver envolé dont l'éclat délavé, 

Adoucit mon regard qui s'oubliant se perd ;

Au revoir d'un ami !

À toi, 

Mon printemps à peine ébauché, dissimulé sous une feuille, derrière un rideau de lierre, à l'abri d'une pierre ; et qui frémit, oscille, hésite et piétine à ma porte ;

Mais qui clopin-clopant, d'un pétale matamore, du vol infléchi de la mésange liant les arbres de son fil invisible, s'enhardit, passe une épaule, hésite, s'interrompt, puis s'installe à demi ;

Tu es ici chez toi !

À vous,

Mon printemps esquissé, ma tendresse, mon oubliée-remémorée, et mes pensées défuntes ressuscitées d'un seul semis ! savourées à proportion de la joie de lire, écouter, humer, percevoir la tendresse du monde étourdi !

À toi, mon aimée, mon hier, et toi mon présent amour, en trait d'union de mes deux mondes - est-ce seulement possible ? 

À toi et moi et nous, 

Et peut-être jusqu'à vous, 

J'offre ce bouquet de jonquilles, que je devrais appeler narcisses, mais qui seront l'exception offerte au poète, l'ami, l'homme allongé sur l'herbe cajoleuse...

Le redevenu enfant, dont le souvenir des bouquets offerts jadis a gravé dans un marbre cotonneux le joli nom de : jonquilles.

J'offre ce bouquet dont j'ai enfoui sous terre les bulbes à l'issant de l'hiver, en pensant à ce jour aujourd'hui advenu :

Le printemps des amitiés-velours.



mardi 16 mars 2021

L'ivresse


 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Était-ce bien toi, de chair et d'os et de sourire ?

Je n'osais songer combien tout était bel et bon. La nature elle-même semblait s'en émerveiller. Les arbres parlaient haut, basses branches coites et cime babillarde ; ils révélaient au ciel tutoyé que j'étais ivre de tout et de nous. Sous terre, tout bruissait pareillement. Le bavardage ronronnant des racines me chatouillait la plante du cœur.

Toute cette ivresse, vive et tranquille : ça ressemblait à de l'amour !

Pourtant, quand on n'en a jamais vu, comment savoir ? Dans ce cas, à la place de chérir, la main éprouve le contour à l'aveugle... et l'amour en profite pour s'échapper. 

On devrait éduquer les humains à aimer plutôt qu'à réussir. L'amour s'en porterait mieux ; nous aussi.

De fait, l'amour se fit la belle.

- D'esprit, es-tu là ?

La folie s'envola de sa branche. Immédiatement l'arbre sentit l'infime différence. Les arbres savent beaucoup de choses que nous ignorons. 

Les feuilles s'embrasèrent, avant de brunir, puis s'offrir au vent. Je sentis une goutte sur mon front ; je ris d'un rire que je voulais clair, et la pluie lava l'affront fait à ce foutu destin qui décidément ne voulait pas de mes facéties. 

La vérité, c'est que j'avais ri dans le vide, car tu n'étais plus là, lassée sans doute de mes circonvolutions.

- Du cœur lointain, demeureras-tu ?

Pas à la folie ou passionnément, ni même beaucoup, mais un peu ? M'aimeras-tu seulement du bout du cœur ? S'il te piquait demain d'évoquer autrui et autrefois, est-ce que ce philtre des temps disjoints nous ressemblerait - vaguement ? 

Trois questions, et le cil vacillant d'une réponse : retourne à tes plates-bandes ! 

Après le silence, le vertige : voilà une ivresse nouvelle.

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(Ourkouzounov sur un rythme 5/8, impair qui jamais ne boîte, mais sautille à cœur décroché : quelle ivresse là encore !)





vendredi 12 mars 2021

L'errance - un récit en trois rencontres

 


  

 

 

 

 

 

 

 

La fourmi

L'homme a beaucoup marché, ses pieds emprisonnés sont en sang.

- Tant pis, je mourrai ici.

Et il s'allonge, et il attend la mort. Comme elle ne vient pas, il reprend sa marche. Plus tard, il croise un enfant qui suit une fourmi. Il porte des vêtements trop grands et une âme à sa taille. Son cœur est étriqué dans sa poitrine. Il est perdu, mais il ne le sait pas. 

L'homme au complet gris écrase sa fourmi. Il tourne vaguement le pied comme s'il écrasait un mégot. L'enfant pleure :

- Pourquoi fais-tu cela ?

- Je n'y suis pour rien. La mort a frappé.

Il ajoute, avec un ton d'évidence :

- C'était convenu.

L'enfant proteste :

- Je l'avais trouvée en premier !

- Tu étais en avance. L'exactitude est la marque du bourreau.

Et il le chasse.

- Eh bien, soupire l'homme, à présent je vais devoir vivre.

 

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Le contrôleur

- Les retrouvailles n'en seront que meilleures, dit le contrôleur.

- Oui, répond le voyageur, c'est là l'intérêt des maîtresses.

Du bout des doigts, il envoie un vol de baisers vers le quai.

- J'ai mal jugé ; une autre les a reçus. Ainsi vont les amours délictuelles : de travers.

- Est-elle vraiment votre maîtresse ?

- Peut-être.

Il fait mine de réfléchir.

- En tout cas, elle l'a été.

D'un revers de la main, il tranche.

- Disons oui. Si elle n'était qu'un souvenir, je connaîtrais son prénom.

- Vous ne le connaissez donc pas ?

- Pas au point de le retenir. C'est inutile, son parfum m'assure de la reconnaître.

- Et son visage ?

- Quelconque.

- Son corps ?

- Pareil.

- Quel intérêt alors ?

- De ceux qui disparaissent, et que l'infidélité prolonge. Une touchante maladresse, une naïveté charmante ; que sais-je ? Les prétextes ne manquent pas.

- Et votre femme ?

- À cette heure elle ne nous entendra pas.

- Elle souffre ?

- Elle dort.

Le contrôleur s'éloigne d'un pas triste. L'homme au complet gris rajuste le pli de son pantalon. Comme il se penche, la larme d'un sourire échoue sur sa main. 

- Vraiment, pense-t-il, c'est une chance qu'elle se soit trouvée là.

 

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Un fantôme

L'homme au complet gris pose son menton sur son poing fermé et affecte de penser.

- Vraiment. Ne suis-je pas ici depuis trop longtemps ?

Il s'offre l'absurde d'un dialogue in petto.

- Te manquerais-tu à toi-même si tu t'évaporais du breuvage ?

- C'est idiot : je crois au contraire que je trouverais l'existence mieux digeste. Je ne faisais manifestement pas partie de la recette. Je dois être la pincée de sel de trop, celle qu'on ajoute dans le dos du cuisinier. Au fond, je ne suis rien d'autre qu'une blague de mauvais goût.

- Manqueras-tu aux autres ?

- Si tu parles de celles que j'ai aimées, certainement pas : elles ont fait sans  moi, ailleurs et mieux.

- Te manquent-elles ?

- Non. C'est bien ce qui me manque.

- L'amour, le regret, le remord ?

- Le manque.

- Alors reste : tu es déjà un fantôme.

À ces mots, l'homme s'évanouit.

mardi 2 mars 2021

Aphorismes - l'humeur printanière



Le jardin a ceci de commun avec l'esprit humain : les pensées qui s'y invitent ont toujours plus de charme que celles que l'on croit devoir imposer.

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C'est une chose étrange que l'amour : tu apportas tes tremblements, moi les miens, et nos mains une fois jointes cessèrent toute agitation. Nos deux fleuves tumultueux jetés l'un contre l'autre faisaient mer d'huile.

(Dans laquelle j'ai fini par nous noyer - mais c'est une autre histoire)

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Paradoxe troublant : il est plus facile d'aimer très fort que d'aimer tout court.

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Je n'ai pas le sens de la ligne droite. Les virages ratés, les chemins de traverse, les chutes dans les ravines : c'est là mon code de la route.

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Une étagère de sa bibliothèque raconte un homme mieux que tous les discours, panégyriques, notices biographiques et autres racontars.

En l'espèce, cette étagère donne une bonne image du désordre qui règne dans mes pensées


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L'esprit décide, ou plutôt le croit-il ; mais c'est assurément le cœur qui dirige.

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Il nous faut cultiver nos faiblesses, car elles ont besoin de toute notre attention. Nos forces, elles, ont des racines puissantes, et se passent très bien de nous.

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Certaines hontes, une fois bues, font d'honnêtes élixirs.

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Réflexions d'un printemps attendri

  J'ai aimé, été aimé, et son cœur n'en a fait qu'à ma tête. Comme je ne savais pas si je devais en rire ou en pleurer, j'ai...