On hésite souvent à faire le portrait d'un jeune enfant. Je ne sais pas exactement pourquoi. Peut-être craint-on qu'il ne change si vite qu'entre deux poses on ne le reconnaîtrait pas. Pourtant c'est précisément cela, la beauté de la vie : l'assurance de ne jamais voir une même scène de la même façon.
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| Allons voir si la rose... |
Dans notre empressement à nous illusionner, nous choisissons d'oublier que le temps nous transporte sur ses ailes. On feint d'ignorer le mouvement de la terre sous nos pas. C'est toi qui me rappelle à l'ordre. Toi mon fils délicat qui toujours varie - aussi régulièrement que tu respires. Tu me rappelles l'importance de la seconde qui s'en ira rejoindre les précédentes. Celle qui seule existe.
D'un sourire l'autre
Je vais écrire ton portrait, mon enfant. Peu m'importe que tu ne cesses jamais de bouger, de changer, de grandir. Te raconter, c'est photographier une ombre sur un mur. On te regarde, une seconde passe, et déjà tu n'es plus là. Tu es le tumulte du temps concentré dans un seul. Tu es la vie débarrassée du déguisement de la constance.
Ton visage continue de danser longtemps derrière les paupières. Car tu n'es pas de ces vents qu'on oublie lorsqu'ils cessent de souffler. Tu étires l'instant.
De toi, on voit d'abord un sourire large comme ton front. Ensuite on découvre deux grandes billes bleues barrées d'une mèche folle. Et l'on revient à ton sourire, encore - ton sourire toujours. Ton sourire comme un antidote contre la mauvaise humeur, la sècheresse qui brûle les fleurs, la pluie qui les noie ; ton sourire qui croise le fer avec les mauvais jours, qui les terrasse d'une seule fossette.
Tes yeux au-dessus de ton sourire semblent dire : peu nous importe l'orage, nous serons toujours soulevés par les vents. Il faut dire qu'en plus d'orner ton bonheur, ton visage bienheureux est le reflet de la grâce que tu apportes au monde.
Cette grâce, tu me l'offres au centuple. Mon petit garçon doux, délicat et terrible. Ma tornade aux yeux calmes et profonds.
Révolution
Il n'est pas rare que l'on me dise : "Et bien, mon vieux, après trois filles vous deviez être soulagé d'avoir enfin un garçon !".
Je te dois la vérité : l'histoire ne s'est pas passée ainsi. Au commencement ton père pensait avoir des filles, plein de filles, plus de filles encore qu'il n'avait de sœurs. En fait, je n'avais pas vraiment envisagé la possibilité d'avoir un garçon. Ne vois pas là l'expression d'une quelconque préférence. Non, j'avais simplement émis l'hypothèse inconsciente que je n'aurais que des filles.
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| Sœur et frère |
J'imagine que tu frémis à l'idée d'apprendre quelle fut ma réaction au moment d'apprendre que tu étais indubitablement un garçon. D'aucun pourrait penser que j'ai répété ad infinitum : "Dites, vous pourriez-pas vérifier encore une fois si ce n'est pas une fille ?"
Rassure-toi, mon petit sourire, il n'en a rien été
Une heure avant de te découvrir, je me suis posé cette question pour la première fois de ma vie : "Tiens... et si c'était un garçon ?".
Alors, en un instant, une révolution est venue bouleverser ma perception du doute, de la certitude et de la chance. Ce retournement du sol au plafond n'a duré qu'une seconde. Mais tout avait changé en moi. J'acceptais à présent sans aucune réserve la merveilleuse incertitude du hasard.
C'est ce même hasard qui t'a fait naître un jour de décembre. Un matin mis en musique par le son de l'eau qui goutte des nuages. Un matin bercé par cette pluie que tu aimes tant et à laquelle ton prénom fait écho.
Toi
Tu es né sans effort ni contrainte. Tu semblais parfaitement heureux de débarquer dans ce monde nouveau : celui où nous pesons notre propre poids. Tu as grandi sur ma peau, mon délicat. Tu dormais la tête enfouie dans mon aisselle. Je dormais en même temps que toi. Et j'ai grandi, moi aussi. J'ai muri au soleil de tes cheveux. Il y aura toujours entre nous ce lien des temps anciens. Il y a déjà entre nous un grenier rempli de souvenirs et de promesses.
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| L'infinie légèreté du sommeil |
Il y a tout ce que je chuchote à ton oreille : comme le mouvement de tes boucles me rappelle la mer d'Ouessant, combien ta voix réveille mon rire lorsqu'il s'endort, combien j'aimerais ne plus te laisser le matin pour aller travailler. Combien je ne rêve que d'une chose : passer mes journées avec toi, comme j'ai pu le faire avec ta sœur.
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| Une, deux, trois bouchées |
Il y a nos secrets : la recette du chocolat au chocolat, les tomates que tu chipes et manges en une poignée de bouchées. Il y a tes réveils deux fois par nuit, que je regretterai lorsqu'ils seront devenus souvenirs. Il y a l'éclat de ton rire au moment où ton front vient caresser le mien avec la douceur d'un marteau-piqueur. Il y a Schubert qui te fait danser, danser, danser comme sur un rock endiablé, danser jusqu'à tomber sur les fesses.
Il y a ta peau contre la mienne ; ma fraîcheur qui tempère ton été, ta tiédeur qui éclaire mon hiver ; il y a mon souffle doux dans ton cou qui te chatouille un peu, pas trop ; il y a le tien qui frémit dans le creux de mon bras lorsque tu t'y endors.
C'est à toi que je confie mes songes inavouables : pourquoi j'aimerais vivre dans un film de Wong Kar-Wai, à quel point mon travail me pèse, pourquoi je préfère les nœuds papillon aux cravates et les papillons aux nœuds papillon, pourquoi je ne cours jamais derrière un métro le matin et vole vers mon train le soir. Pourquoi le temps suspend mon sourire entre le moment où je vous laisse et celui où je vous retrouve.
Il y a ton sourire qui se plante jusque dans le cœur de mon cœur. Ton sourire dont je sais qu'il me donnera un jour le courage de tout envoyer promener. Tout sauf l'essentiel : vous.
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| Elle c'est toi |
Je t'aime, mon garçon mi-paisible, mi-agité. J'aime la façon dont tu caresses les fleurs, comme si elles étaient des animaux ; et les animaux comme s'ils étaient de verre, très délicatement. J'aime ta sérénité quand un bourdon se pose sur ton bras ou une araignée parcourt ta main. J'aime les rares fois où tu prends ton air sérieux, fronces les sourcils et te donnes des faux-airs de James Dean des bacs à sable.
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| Toi c'est elle |
J'aime ta fragile certitude qui chaque jour vacille pour mieux nourrir ton feu.
Je t'ai aimé tout de suite, pleinement, comme tes sœurs. Je me suis efforcé de projeter mes idées préconçues le plus loin possible de tes boucles. De t'aimer simplement comme tu es et de t'accompagner dans ce que tu deviendras.
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| De toute douceur |
Je vais te révéler un dernier secret, mon bientôt grand : à quelques détails anatomiques près, un garçon n'est pas différent d'une fille. On te répètera sans cesse l'inverse. C'est du chiqué.
Garçons et filles ont en eux la même douceur, le même sens de la poésie, le même courage, les mêmes sensibilité, intuition, intelligence, instinct.
Cela ne revient pas à dire que nous sommes tous sensibles ou intuitifs, ou de grands poètes. Cela signifie simplement que notre personnalité n'est pas fonction de notre état civil. Je crois que ce sont les adultes qui jouent à déterminer, dès le berceau, la condition d'un être dont ils ont peur qu'il leur échappe. Peut-être le font-ils simplement parce que ça les rassure au moment de choisir des vêtements et des jouets, ou un truc du genre.
Toi, tu me montres ce que tu aimes et je me fiche complètement de savoir dans quel rayon tu te trouves. Mon tout jeune enfant, tu ne grandiras pas selon un modèle écrit pour toi.
Tu feras comme tu seras. Moi, je serai là pour poser un genou à côté de ton pied, t'écouter me décrire le monde et t'apprendre deux ou trois trucs qui m'ont été utiles.
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| La pluie, quelle pluie ? |
Car en réalité, c'est la seule recette que je connaisse : à chacun sa recette.