mardi 30 octobre 2018

D'une phrase une fleur #4 - Vinca minor illumination

Vinca minor "illumination"


Un coup de coude du printemps à l'automne 


petite pervenche illumination
Et si nous étions à nouveau en avril ?

 (La petite pervenche " illumination" fleurit dès avril, pendant deux mois au moins ; puis elle s'endort, le feuillage panaché délicieusement retombant, étincelant, toujours splendide ; avant de revenir nous rendre visite au cœur de l'automne - la photo date d'hier. Elle tolère la sècheresse, l'ombre, le soleil, l'humidité, le froid, la concurrence des racines ; bref, elle supporte à peu près tous les obstacles qu'un jardin peut offrir à une vivace. La tête haute, le feuillage toujours doux et lumineux... et la fleur merveilleusement... pervenche.)

(Vous noterez la présence - très largement tolérée - d'une herbe folle balbutiante à son pied !)

vendredi 26 octobre 2018

Le royaume des herbes (pas si) folles

Il était une fois un royaume bien ordonné où vivaient trois petites princesses et un prince joyeux. Ils aimaient la pluie, le vent délicat et le soleil en pointillés. Ils préféraient le chuchotement des arbres au bourdonnement sourd du béton. Le roi leur père avait apprivoisé la nature, et tous vivaient parfaitement heureux dans le royaume des plantes sages. 

et au milieu coule l'orge paisible
Sage comme le lit de la rivière
Les fleurs y étaient belles et disciplinées. Elles se succédaient dans l'ordre qui leur était imparti, sans désobéir ni décevoir. Elles devenaient bouquets ou fruits que l'on cueillait dans des paniers d'osier. Elles n'avaient nul besoin de réfléchir à leur destin : tout était écrit dans le cahier du roi. Les mauvaises herbes, elles, s'en retournaient à la poussière avant d'éclore vraiment. Elles n'existaient pour ainsi dire pas. Oui ; l'ordre ici était de toute beauté.

Douceur des gestes et politesse des princes...

Un été, la sècheresse emprisonna le royaume des plantes sages sous une carapace embrasée. De verte, l'herbe devint jaune ; de paille, elle vira terre brûlée. Les massifs de vivaces, après une lutte aussi vaine que vaillante, déclinèrent à l'acmé de la voûte éclatante. Le jardin pâlit comme se meurt le héros blessé ; la tête haute, les épaules basses.

ancolie bleue
L'ancolie, dernière sentinelle de la sècheresse, bientôt déclinera à son tour

Le silence se fit. Un silence de ruines. Dans un gémissement atone la végétation s'était muée en désolation. Plus de fleur, de feuille, de fruit, ni même de graine ; plus de vie ; disparue, la pétulance du monde. Rien. Il ne restait rien du paradis autrefois luxuriant. Le bras vengeur de l'été ressuscité l'avait fait réduire, à feu vif, jusqu'à la siccité.

Le jeune prince parcourait son royaume anhydre à la recherche d'un battement de sève. Las ! il n'y avait ici que respiration haletante et souffle pétrifié ! 

Alors, lui qui depuis sa naissance n'était qu'allégresse ; lui, dont le rire hier éclairait l'instant, éprouvait à présent une émotion inconnue. Lui si léger avait le pas lourd comme la glaise. Sa poitrine se soulevait en menues saccades, son petit cœur semblait hoqueter. Il sentit un curieux pincement abaisser son front vers ses joues, en même temps qu'un picotement venait écorcher le coin de son œil. Cela le tiraillait, le piquait ; et une aiguille soudain perça sa pupille. 

Alors, pour la première fois dans le royaume des fleurs sages, une larme jaillit d'un regard enfantin. 

Les trois princesses offrirent à leur petit frère leur tendresse, leurs bras enveloppants et leur immense amour, mais rien n'y fit. Le prince pleurait comme une pluie d'orage. Il pleurait, pleurait encore, de ces petites rivières qui font les fleuves infranchissables. Il pleura tant et tant qu'une goutte brillante et salée serpenta sur sa joue, roula, perla, jusqu'à s'écraser sur le sol entre les pieds douloureux des vivaces. 

Aussitôt, dans un froufrou de velours, un bouquet de jeunes pousses vertes et joyeuses jaillit du sol ! De ces pousses naquirent des centaines de tiges, des milliers de feuilles, et toute une folie de petites fleurs. 

herbes pas si folles
Quelques touches de vert...

Exit les règles du royaume ! Libérées par le prince, qui d'une larme leur avait ouvert la porte des champs, les mauvaises herbes accouraient à la rescousse du jardin. Le prince, qui n'avait jamais vu d'adventices, riait à paupières déployées sur ses grands yeux embués ! Il les trouvait si belles, simples et modestes comme au saut du lit ! 

Il découvrait les fleurs comme pour la première fois.


capsella bursa-pastoris
...qui de près se révèlent être d'adorables capsella bursa-pastoris !

Le roi, alerté par cet enchantement tonitruant, sortit de la maison où il était demeuré médusé dans une souffrance jumelle de celle de ses fleurs. Il posa un genou sur le sol et suivit les rires de son enfant jusqu'au camaïeu de vert qui serpentait entre les tiges séchées. 

Alors, pour la première fois, il regarda ce peuple des herbes folles qu'il avait si longtemps banni de son royaume. Jusqu'à en éteindre l'âme, à la force de trop de feu, un certain été. 

Du mouron ? Pas seulement : stellaria media, herbe délicieuse

Désormais, il regardait, sentait, découvrait, touchait de la pulpe de ses doigts la richesse de la nature. Sa folle diversité. Et partant, il perçut la sagesse des herbes folles.


actium minus
Bardane ? Mais encore : arctium minus, aux capitules-velcro et aux feuilles apaisantes

Il apprit à reconnaître la stellaria media... et surtout à en préparer de délicieuses salades, rehaussées de quelques cœurs de capsella bursa-pastoris. Il s'appliqua à mélanger douceur, piquant, couleurs, vitamines et minéraux ! Il usa de l'arctium, minus ou lappa, autant pour se régaler de sa racine que pour, d'une feuille, apaiser les peaux agressées.

Et le royaume tout entier découvrit la saveur des petits rien qui comptent plus que tout. 



petite fille tient une salade d'herbes
Pas si folles, donc... et tout sauf mauvaises, ces herbes !


Surtout, le roi comprit qu'il n'était pas un roi, mais une petite main d'un royaume dont seule la nature est reine. Il réalisa qu'il n'existait de mauvaises herbes que dans l'esprit des hommes. Qu'au-delà des artifices elles se révélaient parfois utiles, délicieuses, médicinales - ou simplement jolies.

Que désherber, parfois, signifie cueillir.

Que si les herbes parfois sont folles, ce n'est que de vivre. 

Alors, le roi redevenu jardinier promit, jura, cracha, qu'elles auraient tout le loisir de vivre dans ce royaume, qui serait à présent celui des herbes (pas si) folles. 

Et le jardin lui-même se chargea de tenir sa promesse.

petit garçon avec une agapathe
(Bien sûr, entre les herbes folles continuèrent de pousser les agapanthes et le camphrier...)


lundi 22 octobre 2018

D'une phrase une fleur #3 - Isodon effusus

Isodon effusus


Se lever bleu et se coucher violet - ou peut-être est-ce l'inverse.

isodon effusus à l'ombre d'un hydrangea
Mille fleurs électriques dansent une valse d'automne !

(L'isodon est une lamiacée, comme sa cousine la sauge. Toutefois elle a pour spécificité de fleurir à l'ombre claire, et ce avec une intensité peu commune. Elle est également une des dernières vivaces à fleurir - oui : après les asters. Elle s'offre ainsi aux butineuses à cette époque de fleurs maigres... et donc au jardinier dans le même mouvement ! En outre elle est parfaitement rustique. C'est une véritable merveille, curieusement rare dans nos jardins).

dimanche 21 octobre 2018

Le regard du jardin


À l'origine, il y avait de la terre, des cailloux, des arbres et un gribouillis de plantes revêches. Une friche que mon regard ambitionnait de révolutionner.  Je voulais changer un monde, créer à l'envie, modeler la terre et la flore comme on sculpte la glaise. À l'évidence, pensais-je, il me suffirait de tout enlever ; jeter le nuisible, l'inutile, le superficiel, pour ensuite remettre, dans le bon ordre, ce qui allait ensemble ; et enfin planter du neuf. Bien sûr, cela prendrait du temps, mais un jour viendrait où je régnerais en maître sur des mixed-borders aussi dévoués que florissants. Un monde à mon goût, à ma mesure, à mon service. 

petite fille devant l'escalier
L'exemple de la nature : au commencement, il y avait un escalier à gravir

Enfin... ça, c'était le plan initial. La vérité, c'est qu'il ne reste à peu près rien aujourd'hui de cette feuille de route. Deux ans ont passé ; les eaux de l'Orge ont coulé comme avance la nature, adagissimo, sans hâte ni doute. Deux ans ont passé, et je suis obligé de reconnaître que c'est mon jardin qui m'a transformé - l'inverse n'étant vrai que dans une infime mesure. Deux années dont je vais vous confier l'essence.

J'ai d'abord tenté de contredire mon jardin, de lui imposer ma vision finalement très citadine de ses formes et couleurs. J'ai presque immédiatement essuyé un refus courtois mais ferme.


taraxacum en fruits
Ne dit-on pas : libre comme un taraxacum essaimant dans le vent...?

Il est comme ça, mon jardin : farouchement libre. Il veut des pissenlits dans son gazon, et du plantain pour leur tenir compagnie. Il aime les achillées qui se faufilent dans les allées... mais pas dans les massifs. Il est généreux à l'excès ; il déteste le vide entre les vivaces, alors il invite les adventices à venir y poser leurs racines. Il est acide là où je l'aurais voulu basique, calcaire lorsque je l'aimerais acide. 


trèfle camomille achillée
Pour une pelouse, c'est un pelouse : trèfle, achillée, camomille romaine... et un zest de gazon.

Il cultive sa liberté comme la plus précieuse de ses fleurs. Tout simplement.

J'ai compris que je devais l'écouter, le sentir, l'observer. J'ai réalisé que je ne voulais pas d'un jardin qui s'en irait avec le jardinier lorsque la nature reprendrait ses droits. J'ai senti que les arbres avaient une histoire à me raconter. Et qu'ils la raconteraient un jour à d'autres que moi. Ce n'est qu'à partir de ce moment que j'ai entendu le murmure des racines, perçu le souffle des graines baladeuses, démasqué le tumulte qui se cachait derrière les pierres. 

linium tenuifolium dans la nature
Divine surprise cachée au hasard d'une promenade : linium tenuifolium

J'ai cessé de m'imposer ; je me suis laissé apprivoiser.  

J'ai accompagné mon jardin, je l'ai caressé dans le sens des vents et des sols, amendé, enrichi, fleuri à sa juste mesure. J'ai peint ma toile en respectant la matière sous mes doigts. Un jardin naturel : oui, et oui encore ! comment peut-il en être autrement ? Que serait un jardin sans la nature ? Que serait-il - d'autre qu'une coquille vidée de sa substance par l'homme, son faux-ami, d'un coup d'aiguille dans le dos ?

J'ai donné à mon jardin un peu de mes mains, je lui ai prêté mon imagination. En retour, il a transformé mon regard. Il a fait neuf mon esprit. Sans heurt. Doucement ; saison par saison, feuille après feuille, d'une fleur l'autre ; avec l'infinie délicatesse des sèves olympiennes. 

Acte 1 : se protéger


La nature m'a rattrapé par la manche de l'humilité. Je me suis laissé guider par sa force. J'ai posé les genoux au sol, approché mon visage de la terre. J'ai troqué mes rêves marmorréens contre la franchise de l'humus. J'ai découvert l'odeur de la plante sous la fleur, de la terre sous la feuille, l'effervescence de la faune qui se promène quand nous ne faisons que nous affairer.


Acte 2 : la nature s'ouvre au jardinier de confiance

Le jardin est une émanation de la nature qu'il est prétentieux de prétendre dompter tout à fait. Et puis, je crois que ce serait la meilleure manière de passer à côté du plaisir de jardiner.

Jardiner est un art délicat. Jardiner est un arbre aux mille branches. Y a-t-il autant de jardins que de jardiniers ? Ou chaque jardin n'est-il pas au fond l'expression singulière d'une seule et même nature ? Comment jardiner sans trahir, bêcher sans blesser, cultiver sans brusquer ? Jardiner, n'est-ce pas au fond, tout simplement, inviter la nature chez soi, cheminer avec elle et l’habiller, sans l'abîmer, d'un rien de notre poésie ?

scabiosa columbaria en sa nature
Dans la nature, l'originale : scabiosa columbaria

scabiosa butterfly blue dans son  jardin
Dans mon jardin, sa cousine invitée : scabiosa columbaria "Butterfly blue"
Je ne prétends pas avoir de réponse à ces questions. Ce que je sais, en revanche, c'est que mon jardin est devenu pour moi l'antichambre d'une nature plus grande. 

Ce n'est pas un appartement témoin, mais un hôte à qui je dois tous les égards, et qui en retour me prend par la main pour m’emmener, le pied léger, loin de mes murs, de mes contraintes et de l'idée que je pensais détenir de la vérité.


Acte 3 : offrir un dernier présent pour la route.






mardi 16 octobre 2018

D'une phrase une fleur #2 - Liriope muscari Ingwersen

Liriope muscari "Ingwersen"


La surface de son vert se mit à pétiller de mille bulles violacées qui semblaient tout droit échappées d'un conte pour enfants.





(Le liriope muscari Ingwersen est une véritable vivace "couteau-suisse" : indifférente - ou presque - à l'exposition comme à la concurrence des racines, capable du supporter les hivers rigoureux comme les étés brûlants et desséchés, elle ne se montre jamais envahissante malgré son caractère cespiteux, et fleurit chaque année avec une fidélité sans faille. Elle sera aussi belle en bordure le long d'une allée qu'en tapis sous un arbre)

vendredi 12 octobre 2018

Les faussaires indispensables #2

Chère Tanaisie,


Il y longtemps que je veux t'écrire. T'écrire, mais aussi te raconter. Ici, et dans l'intimité de mon petit monde. T'écrire d’œil à fleur, d'homme à flore ; te raconter aux amoureu(ses)x de leur jardin, qui savent entendre la sève qui bat sous l'écorce. 

La vérité, c'est que je ne trouvais pas les mots pour le faire. 

Du silence au silencieux : Tanecetum vulgare

Pourtant, si j'en crois mon entourage, j'en ai, des mots ; des bons et des mauvais ; des jolis, des maladroits, des mots en pagaille, en désordre, des mots d'ami, hostiles parfois, d'amour souvent, jamais indifférents. Il y a les mots émus je distribue comme des sourires et ceux que je garde au fond de moi, et qui sont une tristesse que j'hésite à partager, de peur qu'on me la vole.

Mais entre nous, rien de cela. Pas un son ; pas même le frémissement d'une majuscule. Un silence seulement - et des pensées, sans effort ni frontière. Ma tanaisie, je t'ai souvent pensée sans de dire, de ces pensées dont Julien Green disait qu'elles volent quand les mots, eux, vont à pied. 

Mes mots à moi n'allaient pas à pied, ils trébuchaient sur ma langue et se perdaient dans la fièvre de mon souffle. 

miam !
Lévitation de boutons d'or

En vérité, ma fleur-aimée, je dois à la singularité de ton charme mon goût de l'évasion. Comment décrire un sentiment qui par définition s'échappe, se libère ? Sans doute faut-il creuser délicatement dans le limon d'une mémoire dont on a laissé les portes ouvertes, avancer à main de velours, extraire sans l'abimer le souvenir.

Je me souviens. Ce talus de rien, encadré de béton et dominé par un enchevêtrement de rails, écaillé par la brutalité des trains qui nous enlèvent à nos champs pour nous transporter en ville. Un monde fait du bruit de la ferraille toussotant sa rouille, de la terre caillouteuse et sèche, de la pente acérée salie par le fiel des hommes. 

Toute cette mouscaille... et puis toi soudain ! Juillet mordant, brûlant, asséchant ; et toi, inattendue, surgissant de toute la force de tes jeunes pousses pour repousser les limites d'un monde étriqué. 

Une feuille et l'herbe s'éclairait. Mille feuilles et le béton perdait pied. Oublié le train ! Pardonnées la sècheresse, l'indigence de ta parcelle ! Bientôt, tu brillais de mille fleurs. Avec tes corymbes comme des nuages, et tes nuages comme des soleils, tu étais à toi seule la moitié du ciel posé sur la terre. Tu m'offrais dans de minuscules assiettes assez de joie solaire pour affronter les trajets quotidiens.
  
tanecetum vulgare
Une poignée de soleils

Alors l'or de tes fleurons a recouvert le bruit du sol d'un silence réparateur. Un silence tout neuf, mousseline, léger et soyeux.

J'ai su à ce moment que mon jardin secret s'étendait bien au-delà de mon imagination. Que ses limites s'enfuiraient bientôt, qu'elles passeraient te saluer et iraient se promener dans les champs, forêts, talus ; les jardins et les parc, marais et berges ; et jusqu'aux insignes fleurs des sables qui viennent sauver les trottoirs de l'ingratitude des villes.

J'ai su que je pouvais faire de ce jardin sans borne le berceau de chacune de mes journées. Que je me lèverai à présent chaque matin pour faire ce qui seul compte : vivre. Apprendre, regarder, toucher, goûter, humer, partager, offrir et recevoir. Vivre, oui, du plus simplement qui soit. 

La mémoire du chemin

Dans un mouvement naturel, je t'ai étudiée pour mieux te connaître. J'ai tourné les pages des livres jusqu'à toi, et je suis retourné te sentir, te toucher, te regarder, te cueillir sans excès, sans t'abîmer. Puis j'ai tourné d'autres pages, d'autres livres, lu, senti, vu, découvert d'autres fleurs. J'ai repris mes études là où je les avais laissées : dans mon enfance passée au milieu d'un jardin coloré et joyeux, toujours fourré dans les jupes d'une maman qui me récitait des poèmes et m'apprenait la beauté partout autour de nous. 

D'année en années, de décennies en décennies, je me suis laissé dévier de ces émotions, auxquelles je reviens maintenant que je compte presque autant d'hivers qu'il y a de capitules dans chacune de tes inflorescences. Je travaille chaque matin, chaque soir, j'apprends et rêve au nouveau métier que j'embrasserai - conjugué au futur, pas au conditionnel. Je rattrape les années passées sur le bancs de l'université comme dans un mauvais sommeil. Je suis enfin sûr de ce que je veux faire de mes journées, après les avoir rêvées la nuit.

Chère Tanaisie, 

 

Me pardonneras-tu seulement de t'avoir qualifiée de faussaire ? 

Par faussaire, j'entendais simplement souligner les faux-airs d'ombellifère que te prêtent tes corymbes, et aussi la fine découpe de tes feuilles qui témoigne d'un cousinage avec une autre asteracaea atypique : l'achillée. Bien évidemment, cette ressemblance aussi vague que lointaine ne saurait résister à un examen minutieux...

En réalité, par faussaire, je voulais signifier : mystérieuse. Car tu n'imites pas, non ; à peine te déguises-tu, par pudeur sans doute - et par modestie aussi. Tu brouilles les pistes qui mènent à ta richesse d'honnête fleur. Tu te protèges, et comme je te comprends.

N'est-ce pas plutôt toi que l'on imite ? On parle d'achillée, de phacélie à feuilles de tanaisie ; et non l'inverse ! Oui, c'est bien toi qui est leur reine - couronne d'or à l'appui.

Ton apparente banalité te préserve des jardiniers qui voudraient t'arracher à ta terre revêche. Pourtant, pour qui sait voir et entendre, de malicieux indices mènent à ta singularité. Il y a ton nom, d'abord, aux sonorités étrangement exotiques, dont l’étymologie étonnement latine se perd dans le jardin du temps. Ton nom emprunt de talent et de zèle est le parfait témoignage des trésors que tu réserves à celui ou celle qui s'appliquera à te découvrir, la patience au coin des yeux, la curiosité en bandoulière.

le mystère d'une fleur d'automne
Au mystère de l'automne... tanaisie-chocolat

La toxicité - réelle - que l'on te prête achève de te préserver de l'appétit de cueilleurs sans retenue. 

Ce talus, ton talus - notre talus si tu me permets de m'y inviter - continuera de resplendir sans faiblir jusqu'aux soirées brumeuses d'octobre. Jusqu'à l'automne où tes soleils fanés et tes tiges vieillies se feront chocolat sur des feuilles restées vertes. Ce talus que j'admirerai deux fois par jour jusqu'à l'hiver affermira à chaque pas ma décision de changer de vue, de voler d'une vie à une autre. Ma résolution dont tu fus l'étincelle qui déclencha le feu.

comme des petits ronds chocolatés
Du citron au chocolat

Ma tanaisie, mon secret, dois-je te garder pour moi ? Dois-je écrire ici tous tes atouts ? Te partager - à moitié seulement ? Révéler combien un juste dosage du bouquet de tes sommités séchées offre la tonicité sous l'amertume ? Exhumer tes qualités de vermifuge, que l'histoire de nos campagnes a oublié ? Rappeler les indéniables propriétés insecticides de ton purin ? 

Ma tanaisie, mon serment, ma sibylline ; tout avec toi finira comme cela a commencé : par une énigme.  

Si c'est moi qui t'ai racontée aujourd'hui, sans te révéler, c'est bien toi qui au fil de nos rendez-vous a délicatement levé le voile qui ombrait mes inclinations.


mercredi 10 octobre 2018

Les pensées de la marguerite

La parole du vent




quand papa jardine avec moi...
La main du jardinier, ici, ne fait que tenir la plume : c'est le vent qui écrit l'histoire.


À la différence de la marguerite, la pensée ne pense pas.

Elle n'en a pas besoin. Car le vent, qui danse avec ses graines un boléro qui semble éternel, lui offrira demain de se reproduire, ci et là, sans effort.

Alors notre pensée se contente de fleurir comme sourient les enfants : sans arrière-pensée.

Rien n'est décidé, tout est possible. 
Le hasard est son ami, la brise son taxi, le souffle de la nature son jardinier attitré. 

Tout est possible, rien n'est décidé.
La chance lancera le dé du voyage où bon lui semblera... 
Jusqu'où essaimera-t-elle ? 
Franchira-t-elle les frontières du jardin, de la ville ? 
L'humeur des courants aériens seule conduira son vol.

artanthemum arcticum et viola cornata
Viola Cornuta : un clou d'or dans le mur d'un monde meilleur
 
Notre pensée n'a pas besoin de réfléchir pour briller. Elle compte au nombre des lumières discrètes et vives qui savent guider sans éblouir. Elle est un clou d'or que la nature elle-même vient planter, d'une caresse, dans le tableau du jardin - sans le blesser ni le heurter

Mais aujourd'hui - pour les besoins de notre histoire - elle sera aussi le clou dans la chaussure d'une marguerite.


Veilleuse de nuit



Notre marguerite, elle, pense et réfléchit. Elle réfléchit le soleil, déploie son ombre, prive la pensée de lumière. Ainsi, imagine-t-elle, elle me laissera la primeur de cette terre ! 

Son nom ? Arctanthemum arcticum polarstern : ouf !

Car notre vivace nourrit de toute la force de sa sève un projet simple : s'étendre aux dépens de ses voisines, comme un massif sans fin. Elle rêve d'immortalité, d'expédition, de terre neuve. Ses racines audacieuses sont prêtes à se lancer à la conquête de son vaste petit monde. 

Marguerite by night

Elle ne se repose jamais. Au crépuscule, quand d'autres fleurs ferment leur corolle, elle étend ses fleurons à l'horizontale, et fixe le ciel de ses capitules grands ouverts. Elle devient malgré elle la veilleuse de nuit de l'hôtel du jardin. Elle se donne ainsi aux bourdons noctambules... et au jardinier chanceux qui s'offre le luxe d'une promenade tardive

arcanthemum arcticum polarstern by night
De grandes assiettes éblouissent la nuit

À chaque instant, elle surveille la pensée du coin du calice. Et puis un jour survient où la pensée s'efface. Notre marguerite a le champ libre ! Elle a attendu longtemps, si longtemps qu'elle a des fourmis dans les racines. Elle voudrait bondir, jaillir du sol qui l'emprisonne, lancer une jeune pousse un peu plus avant ; mais elle ne bouge pas d'une feuille. Le temps passe, sans se presser. Enfin, elle sent l'eau remonter dans sa tige, sa sève battre un tempo joyeux, l’énergie l'envahir à nouveau !...

...Las ! La pensée, déjà, cède la place à une autre pensée, semis spontané et rieur ! Le vent hier a retenu son souffle ; et la graine est tombée à ses pieds. 

Et la marguerite de ruminer ses mauvaises pensées.







(Dans le rôle de la marguerite, laissez-moi vous présenter arctanthemum arcticum "Polarstern", différente des classiques leucanthemum. C'est une vivace très vigoureuse, à la floraison tardive, aussi fournie que durable, à la croissance ultra-rapide, au port d'excellente tenue. Ses feuilles semblent de chêne et habillent la plante du pied à la tête. Enfin, sa rusticité est à toute épreuve. Au fond, elle n'a rien à craindre de ses voisines !)


vendredi 5 octobre 2018

Un peu d'été dans notre automne.

Je n'aime pas l'été qui rugit. Le soleil haut, brûlant ; le sol tanné, la terre tassée, l'étau des chaleurs continentales qui presse nos têtes moites. La sensation qui nous gagne de nous évaporer en même temps que la rosée. La pelouse qui grille sous nos yeux impuissants. Qui hurle son urgence dans le vide des réservoirs d'eau.

la sècheresse hélas assèche
À moitié plein, à moitié vide...

Je n'aime pas l'été qui s'allonge, s’alanguit. Les fleurs qui souffrent, agonisent ; les rivières qui se heurtent à leur lit, rasent le sol, raclent leur gorge et meurent de soif. Le jardinier qui choisit, l'arrosoir à moitié plein, le cœur à moitié vide, les plantes qu'il sauvera et celles qu'il laissera à la merci de la sécheresse. 

Je n'aime pas l'été qui s'éternise. Les animaux qui somnolent, langue pendante et poil humide. Les nuits trop courtes, épuisées, qui peinent à refroidir et ne dorment que d'un œil. Les arbres qui ont tout juste assez de fraîcheur pour eux-mêmes. La nature qui souffre, se fissure, se fendille au four de midi. Le jardin qui crie sa soif. Les coutures de la terre qui craquent.

achillées tanaisies
Au déclin de l'été

J'aime l'été déclinant. Quand se lève une curieuse ambiance de fin de règne. Quand se soulève l'espoir de voir le tyran fatigué tirer sa révérence. Quand s'enhardissent les premières fraîcheurs matinales. Elles s'aventurent hors de leur cachette à mesure que le jour recule.
 
Le jardin retient son souffle. Bientôt, il retrouvera son teint de pomme verte. Le jardinier, lui, prend son souffle. Il sort de sa maison, quitte son antre. Il s'émerveille des cueillettes tardives et délicieuses. 

remonté de fraises
Souvenir d'été


Il se régale des fraises qui remontent quand les températures, elles, hésitent à baisser ; des tomates, encore chaudes des langueurs estivales, qui se décrochent sans peine et tombent dans les mains tièdes ; des haricots ventrus qui s'offrent à l'appétit retrouvé. 

on l'aime violet, notre haricot vert
Violet-ventripotent, haricot d'automne

cueillette d'automne, haricot, tomate, carotte
Cueillette d'automne, sourire estival

J'aime l'automne qui chasse l'été. Dans un frémissement de feuilles mortes. Sans ménagement, mais avec une infinie douceur. Les asters qui scintillent dans la nuit ; la nuit qui chaque jour avance d'un pas. Les couleurs de terre cuite, de pierres brutes, les ors et les ocres, oranges flamboyants, orages écarlates. La forêt qui paraît grandir, embraser le ciel, bruisser de joie, brûler d'une flamme sans feu. Les premières pluies fines d'octobre qui apaisent le front enfiévré des rudbeckias.  

Polygonum filiforme et aster lady in black : dentelle sur dentelle

J'aime quand l'été s'invite en automne, sans trop y croire. Un, deux, trois jours, ça y est, les températures remontent ! L'été est revenu ! Mais non, la fraîcheur du matin nous rappelle que cet été là n'est pas l'été d'hier. Aujourd'hui, il est un visiteur, invité silencieux, locataire de la seule après-midi. 

Il est s'en est allé, le temps des cerises ! Il s'en est allé jusqu'à l'année prochaine.


Aster Asran, de mille feux

Il ne nous semble plus si terrifiant, à présent ! Après tout, nous avons cette année encore surmonté l'épreuve de son brasier. Le gazon, déjà, reprend de la couleur. Un dernier vert pour la route ? S'il vous plaît, oui. 

Alors nous goûtons le meilleur, qui n'est pas à venir car il est là, avec nous, devant nous, dans chaque jour, chaque seconde, chaque goutte d'air frais, chaque souffle d'eau tiède. 

Allez, une dernière grappe de tomates, peau fraiche et chaire tendre, et l'été nous quittera pour de bon ! En attendant, ses derniers feux se font caresse sur nos corps refroidis. 

Nous sommes comme ça, nous, les jardiniers : nous acceptons volontiers une petite dose d'été dans notre automne.
  
Car qui sait : peut-être aurons-nous la joie de recevoir, dans un retour de politesse, un peu d'automne dans le prochain été... ?


D'une phrase une fleur #5 - Geranium 'Pink Penny'

Intimidé par l'automne, le jardin pique un far ; veines lilas et rose aux joues. Toute petite scène d'automne (Le geranium &...