vendredi 12 octobre 2018

Les faussaires indispensables #2

Chère Tanaisie,


Il y longtemps que je veux t'écrire. T'écrire, mais aussi te raconter. Ici, et dans l'intimité de mon petit monde. T'écrire d’œil à fleur, d'homme à flore ; te raconter aux amoureu(ses)x de leur jardin, qui savent entendre la sève qui bat sous l'écorce. 

La vérité, c'est que je ne trouvais pas les mots pour le faire. 

Du silence au silencieux : Tanecetum vulgare

Pourtant, si j'en crois mon entourage, j'en ai, des mots ; des bons et des mauvais ; des jolis, des maladroits, des mots en pagaille, en désordre, des mots d'ami, hostiles parfois, d'amour souvent, jamais indifférents. Il y a les mots émus je distribue comme des sourires et ceux que je garde au fond de moi, et qui sont une tristesse que j'hésite à partager, de peur qu'on me la vole.

Mais entre nous, rien de cela. Pas un son ; pas même le frémissement d'une majuscule. Un silence seulement - et des pensées, sans effort ni frontière. Ma tanaisie, je t'ai souvent pensée sans de dire, de ces pensées dont Julien Green disait qu'elles volent quand les mots, eux, vont à pied. 

Mes mots à moi n'allaient pas à pied, ils trébuchaient sur ma langue et se perdaient dans la fièvre de mon souffle. 

miam !
Lévitation de boutons d'or

En vérité, ma fleur-aimée, je dois à la singularité de ton charme mon goût de l'évasion. Comment décrire un sentiment qui par définition s'échappe, se libère ? Sans doute faut-il creuser délicatement dans le limon d'une mémoire dont on a laissé les portes ouvertes, avancer à main de velours, extraire sans l'abimer le souvenir.

Je me souviens. Ce talus de rien, encadré de béton et dominé par un enchevêtrement de rails, écaillé par la brutalité des trains qui nous enlèvent à nos champs pour nous transporter en ville. Un monde fait du bruit de la ferraille toussotant sa rouille, de la terre caillouteuse et sèche, de la pente acérée salie par le fiel des hommes. 

Toute cette mouscaille... et puis toi soudain ! Juillet mordant, brûlant, asséchant ; et toi, inattendue, surgissant de toute la force de tes jeunes pousses pour repousser les limites d'un monde étriqué. 

Une feuille et l'herbe s'éclairait. Mille feuilles et le béton perdait pied. Oublié le train ! Pardonnées la sècheresse, l'indigence de ta parcelle ! Bientôt, tu brillais de mille fleurs. Avec tes corymbes comme des nuages, et tes nuages comme des soleils, tu étais à toi seule la moitié du ciel posé sur la terre. Tu m'offrais dans de minuscules assiettes assez de joie solaire pour affronter les trajets quotidiens.
  
tanecetum vulgare
Une poignée de soleils

Alors l'or de tes fleurons a recouvert le bruit du sol d'un silence réparateur. Un silence tout neuf, mousseline, léger et soyeux.

J'ai su à ce moment que mon jardin secret s'étendait bien au-delà de mon imagination. Que ses limites s'enfuiraient bientôt, qu'elles passeraient te saluer et iraient se promener dans les champs, forêts, talus ; les jardins et les parc, marais et berges ; et jusqu'aux insignes fleurs des sables qui viennent sauver les trottoirs de l'ingratitude des villes.

J'ai su que je pouvais faire de ce jardin sans borne le berceau de chacune de mes journées. Que je me lèverai à présent chaque matin pour faire ce qui seul compte : vivre. Apprendre, regarder, toucher, goûter, humer, partager, offrir et recevoir. Vivre, oui, du plus simplement qui soit. 

La mémoire du chemin

Dans un mouvement naturel, je t'ai étudiée pour mieux te connaître. J'ai tourné les pages des livres jusqu'à toi, et je suis retourné te sentir, te toucher, te regarder, te cueillir sans excès, sans t'abîmer. Puis j'ai tourné d'autres pages, d'autres livres, lu, senti, vu, découvert d'autres fleurs. J'ai repris mes études là où je les avais laissées : dans mon enfance passée au milieu d'un jardin coloré et joyeux, toujours fourré dans les jupes d'une maman qui me récitait des poèmes et m'apprenait la beauté partout autour de nous. 

D'année en années, de décennies en décennies, je me suis laissé dévier de ces émotions, auxquelles je reviens maintenant que je compte presque autant d'hivers qu'il y a de capitules dans chacune de tes inflorescences. Je travaille chaque matin, chaque soir, j'apprends et rêve au nouveau métier que j'embrasserai - conjugué au futur, pas au conditionnel. Je rattrape les années passées sur le bancs de l'université comme dans un mauvais sommeil. Je suis enfin sûr de ce que je veux faire de mes journées, après les avoir rêvées la nuit.

Chère Tanaisie, 

 

Me pardonneras-tu seulement de t'avoir qualifiée de faussaire ? 

Par faussaire, j'entendais simplement souligner les faux-airs d'ombellifère que te prêtent tes corymbes, et aussi la fine découpe de tes feuilles qui témoigne d'un cousinage avec une autre asteracaea atypique : l'achillée. Bien évidemment, cette ressemblance aussi vague que lointaine ne saurait résister à un examen minutieux...

En réalité, par faussaire, je voulais signifier : mystérieuse. Car tu n'imites pas, non ; à peine te déguises-tu, par pudeur sans doute - et par modestie aussi. Tu brouilles les pistes qui mènent à ta richesse d'honnête fleur. Tu te protèges, et comme je te comprends.

N'est-ce pas plutôt toi que l'on imite ? On parle d'achillée, de phacélie à feuilles de tanaisie ; et non l'inverse ! Oui, c'est bien toi qui est leur reine - couronne d'or à l'appui.

Ton apparente banalité te préserve des jardiniers qui voudraient t'arracher à ta terre revêche. Pourtant, pour qui sait voir et entendre, de malicieux indices mènent à ta singularité. Il y a ton nom, d'abord, aux sonorités étrangement exotiques, dont l’étymologie étonnement latine se perd dans le jardin du temps. Ton nom emprunt de talent et de zèle est le parfait témoignage des trésors que tu réserves à celui ou celle qui s'appliquera à te découvrir, la patience au coin des yeux, la curiosité en bandoulière.

le mystère d'une fleur d'automne
Au mystère de l'automne... tanaisie-chocolat

La toxicité - réelle - que l'on te prête achève de te préserver de l'appétit de cueilleurs sans retenue. 

Ce talus, ton talus - notre talus si tu me permets de m'y inviter - continuera de resplendir sans faiblir jusqu'aux soirées brumeuses d'octobre. Jusqu'à l'automne où tes soleils fanés et tes tiges vieillies se feront chocolat sur des feuilles restées vertes. Ce talus que j'admirerai deux fois par jour jusqu'à l'hiver affermira à chaque pas ma décision de changer de vue, de voler d'une vie à une autre. Ma résolution dont tu fus l'étincelle qui déclencha le feu.

comme des petits ronds chocolatés
Du citron au chocolat

Ma tanaisie, mon secret, dois-je te garder pour moi ? Dois-je écrire ici tous tes atouts ? Te partager - à moitié seulement ? Révéler combien un juste dosage du bouquet de tes sommités séchées offre la tonicité sous l'amertume ? Exhumer tes qualités de vermifuge, que l'histoire de nos campagnes a oublié ? Rappeler les indéniables propriétés insecticides de ton purin ? 

Ma tanaisie, mon serment, ma sibylline ; tout avec toi finira comme cela a commencé : par une énigme.  

Si c'est moi qui t'ai racontée aujourd'hui, sans te révéler, c'est bien toi qui au fil de nos rendez-vous a délicatement levé le voile qui ombrait mes inclinations.


16 commentaires:

  1. Vous avez effectivement beaucoup de mots à votre disposition !
    Passez un très bon dimanche, en compagnie de vos amies les fleurs.

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    1. Oh, merci !

      La lecture de votre article m’a transporté, dans un de ces ricochets dont seule la poésie a le secret, jusqu’au marché du dimanche de la commune voisine, où je n’avais pas été depuis trop longtemps.

      À bientôt, d’un dimanche l’autre.

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  2. Coucou Geontran
    Admirative ;-)
    Ta maman t'a transmis cette jolie passion qui prend sur ton blog toute son importance, c'est ainsi que chacun devrait faire cela rendrait le monde bien plus heureux
    Il fait grand soleil ici et les arbres dorés par le déclin de l'été sont du plus bel effet dans cette nature qui s'éteint dans le feu
    Je te souhaite une elle et douce journée bercée par l'exubérance des dernières floraisons et par la douceur du stylo glissant doucement sur la feuille d'un carnet
    @ bientôt de te lire à nouveau

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    1. Bonsoir Chris,

      Un stylo, un carnet et l’éclat des asters, ont bercé mon après-midi : ton intuition avait visé juste.
      Oui, c’est tout à fait ça, « les arbres dorés par le déclin de l’été ». Je n’ai pas de meilleur phrase pour décrire le bois qui jouxte mon jardin.

      À très bientôt, oui !
      Belle soirée, aussi fraîche que la journée fut douce.

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  3. Bonjour l'ami poète-jardinier !
    J'aime vos mots, qu'ils parlent de fleurs ou de vos enfants libres !
    J'ose poser une question : ma fille a reçu un petit olivier à emporter vers son balcon parisien pour se souvenir de la Provence où elle a ses racines. Bien sûr, elle l'a oublié et me voici en charge d'une petite chose qui.. perd ses feuilles ! Je l'ai mis sur mon balcon à moi, il ne fait pas froid et je ne sais que faire. Parce que, s'il meurt, elle va très mal le prendre, ma blonde au prénom de princesse médiévale !
    Un conseil ?

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    1. Bonjour Yanne,

      Je suis très heureux de vous lire ici à nouveau.

      Je ne suis pas spécialiste de l'olivier en particulier, et de la culture des arbres en pot en général. Mais je veux bien partager les deux-trois choses que je connais, évidemment. Je les tiens de mes recherches sur la possibilité de cultiver un camphrier en Île de France.

      En premier lieu, je pense utile de rappeler que l'olivier, comme tous les arbres persistants, perd des feuilles et en fait de nouvelles ! Tout dépend donc du volume de la perte, qui peut être tout à fait normale. Nous allons toutefois imaginer que ce n'est pas le cas en l'espèce.

      Normalement, un olivier doit pouvoir vivre sur un balcon parisien (le climat urbain est plus favorable que le reste de l'Île de France). S'il perd nombre de ses feuilles, c'est probablement parce qu'il n'a pas reçu les soins qui lui sont nécessaires. C'est l'hypothèse la plus favorable.

      Comme il est jeune, il est plus sensible aux variations de son environnement. Il faut l'accompagner dans sa croissance. Le démarrage peut être un peu délicat et l'arbre reprendre ensuite un développement normal.

      À votre place, j'essaierais de lui offrir les soins suivants : rempoter dans un pot de contenance plus importante, rempli d'un mélange de 2/3 de terre végétale/terreau et d' 1/3 de sable (les oliviers aiment les sols très bien drainés). Un arrosage sans excès, pas trop fréquent, mais régulier, pour éviter que le substrat ne sèche complètement. Un apport d'engrais adapté, mensuel pendant la première année de croissance. Un premier hiver à l'intérieur ou a minima sous un voile d'hivernage. Puis une belle taille en fin d'hiver / début du printemps (pas avant, ce serait plus dommageable qu'autre chose). L'olivier supporte très bien les tailles franches à cette période.

      Une autre hypothèse serait celle d'une maladie. Un traitement à la bouillie bordelaise pourrait aider même si ça fonctionne surtout en préventif (de mon expérience). À envisager s'il ne redémarre pas au printemps.

      Enfin, il faut hélas souligner un point : les oliviers achetés hors des pépinières productrices, notamment dans certaines jardineries, magasins de bricolage et autres supermarchés, ont quasiment toujours poussé au forcing, sous serre. Ils s'acclimatent donc difficilement à un environnement "normal". C'est regrettable, mais il est fréquent de les voir mourir sans pouvoir faire grand chose pour eux...

      J'espère que ce ne sera pas le cas de ce petit bout de Provence !

      Donnez-moi des nouvelles !

      Amitiés,
      Geontran.

      (C'est amusant, la mienne de blonde au prénom de princesse médiévale a depuis toujours des envies de Provence).

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  4. Bonjour Geontran : Votre lettre à Tanaisie est comme une éclaboussure de soleil en cette première et enfin véritable journée pluvieuse d'automne. Un régal de lecture au goût parfumé en panache citron-chocolat qui me laisse pantois. Merci de votre Passage chez Canardjaune et des petits mots posés en commentaire.Bonne journée en compagnie de votre Dame Tanaisie

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    1. Bonjour Canardjaune,

      Merci de votre passage et de votre adorable commentaire. Je suis très touché, et je trouve que votre expression de "panache citron-chocolat" constitue un merveilleux résumé de ma chère tanaisie !

      À très bientôt, chez vous ou ici.
      Belle et douce journée d'un octobre décidément atypique.

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  5. On m'a offert un beau pied cette année. Je l'ai planté dans mon terrain sec et il est toujours vivant ! Le voilà adopté ;-)
    Je plaisante, mais je voulais en ajouter à mon jardin depuis un moment. C'est une compagne indispensable pour la nature et le jardinier.
    Belle journée G.

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    1. Bonjour Estelle,

      Nous aimons souvent les mêmes fleurs, et pour les mêmes raisons : contenter la nature en même temps que le jardinier, la jardinière.

      Je me suis offert le luxe de prélever quelques sommités pour essaimer la tanaisie de mon talus dans un coin de mon jardin... Je t'en mettrai quelques semis de côté.

      Amitiés,

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  6. Merveille des merveilles cette Tanaisie qui te donne l'occasion de nous en révéler un peu plus sur le poète jardinier, et çà j'adore (toujours cette curiosité). Tous les petits garçons devraient rester sous les jupes de leur mère, il y aurait en ce monde un peu plus de poètes. Une maman qui conte et dit des poèmes, quelle source divine à puiser et de toute évidence tu l'as fait sans modération et pour quel résultat splendide. Tiens je vais te dire, pour un peu j'aimerai m'appeler Tanaisie( pas Jacotte ni Anasthasie hein )rien que pour recevoir une telle déclaration. La tanaisie règne ici depuis quelques années à côté d'une bordure énoooorme de santolines, elles font bien ménage je crois et se murmurent d'étranges secrets médicinaux à l'oreille. Il faudrait pourtant que je la déplace mais l'inspiration ne m'est point encore parvenue d'un meilleur endroit, s'il en est. Je lui trouve aussi un petit côté mimosa sans les enivrantes effluves on est bien d'accord. Cher Géotran quel régal que ces hommages à Dame Nature mais elle le vaut bien ! Passe une belle semaine.

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    1. Bonjour chère Maryline,

      Je n’avais pas lu cet adorable commentaire. Et je suis très heureux de le lire ce soir ! Tanaisie, oui, ferait un très joli prénom. Et nul doute qu’il t’irait très bien !

      C’est vrai, j’ai eu beaucoup de chance de grandir dans les jupes d’une maman qui aimait l’art sous toutes ses formes et transmettait sa passion avec une immense simplicité. Elle était, elle est toujours, artiste peintre, de talent. Mais elle aurait pu être poétesse.

      Elle était surtout une mère qui aimait la douceur, plus que tout, chez ses garçons comme ses filles ; et cela aussi elle me l’a transmis... comme j’espère le transmettre à mon tour à mon fils et à mes filles.

      Je suis vraiment très touché par tes mots qui visent si juste.

      Je te souhaite une très belle soirée... À te lire,
      Geontran.

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  7. je suis sous le charme
    autant par les mots et cette plante

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    1. Merci,

      Pour la plante et pour les mots.

      Amitiés jardinières ,

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  8. Après avoir aperçu votre plume glissée chez Bonheur du Jour, me voilà flânant dans votre jardin. Je m'arrête pour respirer le parfum de la tanaisie - si elle ne sent pas, ce n'est pas elle, disait chaque fois ma mère en cueillant de jeunes feuilles au bord du chemin, pour une omelette dont elle se réjouissait à l'avance.

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    1. Bonjour,

      Je suis ravi de vous recevoir dans mon, dans notre, votre jardin. Flânez-y autant qu'il vous plaira !

      Je parfume volontiers les omelettes de quelques jeunes feuilles de Tanaisie hachées finement. Pour tout vous dire, c'est avec l'Achillée la plante que je préfère à cet usage. Il en suffit de très peu pour développer un arôme intense et délicat. C'est un usage qui se perdrait tout à fait, s'il n'y avait nos mères pour nous les enseigner... afin que nous les transmettions à notre tour.

      Je vous souhaite un heureux lundi pluvieux - juste ce qu'il faut.
      Geontran.

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