mardi 15 août 2017

La drôle de cerise sur le presque gâteau

Au pays de notre jardin, un sémillant  proverbe dit : "Récolte pour huit, mange pour deux, et partage le solde avec ceux que tu aimes". 

Je bouture, tu boutures, il ne bouture plus


une fenêtre ouverte sur un jardin, des outils de bouturage.
Oh ! Ces gants sont encore chauds. C'est comme si leur propriétaire s'était envolé !

L'histoire commence au moment où, étant occupé à préparer mes boutures herbacées, une idée vint frapper à ma porte. 

La rhubarbe ! Bon sang mais c'est bien sûr : la rhubarbe !  

N'écoutant que mon sens des priorités, tel le chirurgien abandonnant son scalpel en pleine opération pour aller acheter un sandwich à la cafétéria de l'hôpital, je jetai ma serpette sur la table et décidai d'obéir à l'appel de mon ventre. Oui, il était plus que temps pour moi d'aller récolter la rhubarbe. 

Fidèle à mon esprit d'équipe, j'invitai la sœur copine numéro 1 à se joindre à moi, ce qu'elle accepta sans rechigner. Il faut dire que numéro 1, à l'instar d'un Jacques Cartier ou d'un Vasco de Gama, ne refuse jamais d'explorer le vaste monde - spécialement lorsqu'elle peut dénicher à cette occasion une gourmandise à l'intention de sa sœur copine. Elle est comme ça, numéro 1 : elle ne rentre jamais de voyage sans ramener dans ses valises un petit quelque chose, comme le firent naguère les Conquistadors avec leurs fameuses cagettes de pommes de terre. 

oeil vif et blondinet d'une petite fille vive et blondinette
L’œil vif et le cœur gonflé à bloc

Sans hésiter, la sœur copine deuxième du nom accepta de veiller sur les boutures en notre absence. Elle jura. Charité n'étant pas naïveté, elle nous fit jurer en retour de lui ramener un goûter de notre expédition. Nous jurâmes.

Naissance, vie et cueillette d'une rhubarbe


Au moment d'enfiler mes bottes mon esprit s'échappa un instant. Et tandis que mes mains cherchaient machinalement des lacets imaginaires, mes pensées changèrent de peau, jusqu'à se faire souvenirs. 

La rhubarbe..., rêvais-je...
 
Cette fameuse rhubarbe, je l'avais aperçue naissante au croisement de l’hiver et du printemps. Elle se hissait hors du sol, la tête ébouriffée, jeune pousse au cœur tendre, sa première feuille vert vif roulée en boule au creux d'un cocon rouge sang. Un petit miracle, inattendu et inespéré, avait pris racine dans le coin le plus reculé du jardin. Une haie défensive le protégeait des appétits entreprenants.

Tomber sur un trésor pareil, c'est un coup à vous donner des envies irrépressibles de compote. Seulement voilà, il n'y avait pas là matière à compote. Rien d'autre qu'une promesse. Alors je la décidai de la laisser tranquille, cette rhubarbe sortant de sa terre natale, et m'en retournai à mon observation du temps qui passe et des plantes qui poussent. 

Les anglais disent : wait and see. Mon aînée dit : laisse-moi grandir. Je fis les deux. Au fond, ça tombait bien : cette rhubarbe en devenir n'avait pas besoin de moi pour découvrir le monde. De mon côté, j'avais tant à observer qu'un printemps entier ne serait jamais suffisant.

Depuis ce premier regard, je n'avais pas trouvé - ou pris - le temps de visiter régulièrement ma rhubarbe. Par crainte, par superstition, par oubli ? ; un peu de tout cela je crois. J'avais ainsi raté une première récolte au printemps. Occasion manquée vaut-elle rupture des engagements ? Je n'aurais su répondre.

C'est pourquoi en me préparant pour ce rendez-vous j'avais une réelle appréhension. La réalité allait-elle se montrer à la hauteur de ses promesses (et de mes rêves) ? Allais-je être déçu, comme le sont souvent - et ce n'est là que justice - les hommes ayant imaginé pour leur progéniture un futur hors de sa portée ? L'outrage du temps aurait-il accompli son œuvre de désolation ? En un mot comme en cent : tomberais-je nez-à-nez avec un ersatz de feuille pendouillant sur une tige flétrie ?

Derrière le rideau d'épines


Je quittai ma rêverie et m'engageai résolument dans la forêt des pyracanthas, un cabas dans une main, un sécateur dans l'autre. La sœur copine exploratrice, que j'avais connu plus téméraire, fermait la marche "pour vérifier que les guêpes ne nous attaquent pas par derrière, Papa". Rusé. Et puis, au fond, on est jamais trop prudent.

Peu à peu, la végétation se fit moins dense. La lumière d'ouest vint caresser nos paupières engourdies. J'inspirai profondément et baissai les yeux. Aucune photo ne saurait témoigner de ce que fut ma joie à l'instant de découvrir cette mer de tiges qui s'entrelaçaient comme des lianes, ployant sous la charge de leurs immenses feuilles en forme de cœur - au point pour certaines de s'allonger sur l'herbe. C'était à n'en point douter un signe d'amour, que je comptais bien rendre ; amour de la surprise, de la cueillette, de la dégustation envisagée comme un inaliénable serment. Ma rhubarbe était à mes pieds, luxuriante, magnifique ; elle semblait se prélasser à l'ombre d'un Cryptomeria japonica Elegans en compagnie de quelques pieds de menthe. 

rhubarbe, menthe, cryptomère : aux trois amis.
Cinquante nuances de vert
rhubarbe et ses tiges luxuriantes
Avec mes feuilles j'ai un charme fou
N'écoutant que notre joie sauvage, oubliant toute mesure, la première des sœurs copines et moi commençâmes notre récolte. Nous arrachâmes chaque pétiole d'un vigoureuse torsion à sa base, d'un geste sec, décidé, sans trembler. Nous les débarrassâmes de leurs feuilles et en remplîmes notre cabas à ras bord. Le dégradé nous donna le vertige. 
 
sac plein de rhubarbe prêt à embarquer sur un bateau
Et que vogue la cargaison de rhubarbe

Notre travail terminé, nous avions dans notre besace de quoi satisfaire l'appétit d'une famille entière. J'imagine que nos ancêtres devaient ressentir le même genre de sentiment lorsque après une bonne journée de chasse ils s'apprêtaient à rentrer dans leur grotte avec un mammouth dans le coffre de leur pick-up. 

Nous étions fiers et heureux. 

Nous laissions sur le sol un grand nuage de ces feuilles majestueuses que la toxicité rend impropre à la consommation. 

Elles nous serviraient pourtant dès le lendemain à concocter un de ces fameux purins de rhubarbe que tout le voisinage nous envierait bientôt. Comme je l'ai écrit plus tôt en ces lieux, la nature semble prendre un malin plaisir à faire passer certains de ses joyaux pour des mauvaises herbes ou des "parties non comestibles de la plante".

 

La drôle de cerise sur le presque gâteau


Nous rentrâmes satisfaits. En fait, non : nous rentrâmes comblés. 

couteau, rhubarbe, casserole : bobo et bonheur
Rhubarbe ? Ok. Couteau ? Ok. Pansements ? Ok.

Nous sortîmes notre précieux chargement et le pesâmes en vue de l'homologation de notre record personnel. Il y avait exactement 3 kilos et 92 grammes de bonheur acidulé. J'aurais pu jurer que c'était à la décimale près le poids de mon âme. 

Nous débitâmes chaque tige en tronçons, sans nous presser, et nous prîmes ensuite le temps d'applaudir chacun de ces tronçons au moment où il rejoignait notre marmite. Sous les hourras de la foule, l'ensemble se vit adjoindre quelques dizaines de grammes de sucre de coco. Après un repos mérité (pour la rhubarbe comme pour nous) nous enclenchâmes la mise à feu. La cuisine toute entière se mit à résonner de délicieux glouglous : les amateurs connaissent cet inimitable bruit sous le nom de "chant de la rhubarbe". Nous ajustâmes la consistance avec le jus rendu par la macération, puis nous laissâmes tranquillement compoter le cadeau que nous avait offert notre jardin. 

Enfin, le feu éteint, nous nous servîmes deux grands bols. Ce premier service, privilège des cueilleurs, allait nous révéler sa saveur unique...

Quand brusquement, au moment de porter la première cuillerée à sa bouche, la sœur copine première du nom interrompit son geste et m'invita à la suivre. Elle avait le regard de celle qui repense à quelque chose. 

Sans un mot, elle fila tout droit vers l'escalier qui menait à la berge où nous avions ramassé notre rhubarbe, descendit quelques marches, en remonta une, sourit jusqu'aux oreilles, et m’enjoignit de l'y rejoindre. Au début, je ne vis rien. J'entrepris alors à me baisser, me baisser encore, jusqu'à porter mon regard à la même hauteur que ma petite fille.

fraise des bois pour qui sait la voir
Fraise des bois, offerte à qui saura la voir

Et c'est ici, sur cette marche de terre et d'herbe, que la vie m'offrit un cadeau unique : une minuscule fraise des bois cachée sous son chapeau de feuilles et parfaitement invisible pour qui ne se mettrait pas à sa hauteur

Nous la cueillîmes avec d'infinies précautions. La première des sœurs copines l'emporta dans le creux de sa petite main jusqu'à la cuisine où elle la déposa à la surface de son bol de compote. D'un ton grave, elle murmura comme pour elle-même : "ça, c'est la fraise sur la compote". 

Et elle appela sa copine de sœur numéro 2 et lui offrit de se régaler.

Avoir un jardin, pensai-je à ce moment, implique de savoir se mettre à la hauteur des fleurs.

samedi 12 août 2017

Le petit chaperon n'était pas rouge (et n'avait pas de chaperon)

deux bottes d'enfant en mouvement devant l'hortensia
Un petit pas pour l'enfant, un grand pas pour son père
De l'enfance au jardin, il n'y a qu'un pas... d'enfant. Je vais vous raconter celui que les sœurs copines et le frère terrible et délicat m'ont conjointement invité à franchir avec eux ce matin. Enfin, si j'y arrive, car le chemin qui m'y mena fut un joyeux bazar.   

Mais commençons par le commencement. 

Le plan A : la tranche de vie du p'tit déj'


Après avoir avalé un solide petit déjeuner, j'avais décidé d'écrire un truc léger et cocasse sur les petites étrangetés quotidiennes de ma progéniture. Des perles d'enfance à la puissance 4. Une amusante tranche de vie coupée dans la savoureuse brioche de la parentalité.  

Enfin, ça, c'était le plan initial.

Dans cette perspective réjouissante, je m'étais confortablement installé derrière mon ordinateur en sifflotant allegro un impromptu dont je ne savais plus très bien s'il appartenait à Chopin ou à Schubert. Peu m'importait, à vrai dire : l'esprit vivifié par le jus de pamplemousse, un café fumant à portée de main, je cherchais dans ma mémoire une ou deux anecdotes croustillantes et... rien ne vint. En fait, à partir de cet instant rien ne se déroula comme prévu. 

Je n'avais aucune idée de ce que j'allais bien pouvoir écrire. 

Je regardais mes enfants pensivement. Les sœurs copines jouaient calmement aux Lego, le frère terrible et délicat faisait danser son Babar en plastique en souriant gentiment. On eût dit des anges descendus sur terre pour enseigner aux hommes la sagesse des Dieux. D'aucun aurait dit que tout n'était qu'ordre et beauté. Et bien, me suis-je interrogé in petto, qui diable voudrait pondre un article bien senti sur leurs étrangetés ? Je ne vois là nulle étrangeté ! 

Soudain, je réalisai que le sombre individu qui nourrissait ce genre de projet funeste n'était autre que moi-même. Je poussai un cri. Quel père, non, quel monstre étais-je ? Comment avais-je bien pu envisager de faire un truc pareil ? Je m'en voulais, c'est peu de le dire. 

Pile à cet instant, le frère terrible et délicat me surprit sur mon aile droite, que j'avais benoîtement laissée sans défense, pour m'asséner un coup de Babar en plastique sur la cuisse, administré de toutes ses forces et avec une précision incontestable ; tandis qu'au même moment les sœurs copines entreprenaient d'allumer le fer à repasser pour, je cite, "aplatir une brique de Lego un peu épaisse". 


babar sur un bateau, arme d'un crime de lèse-paternité
Un éléphant sur un bateau, ça trompe énormément

En boitillant (ben ouais, on a tendance à l'oublier, mais Babar, c'est quand même un éléphant ; ça fait drôlement mal quand ça vous percute la cuisse, ces machins là) ; en boitillant, disais-je, je décidai d'intervenir avant de ne plus avoir le choix que de regarder ma maison se consumer comme une saucisse oubliée sur le barbecue. 

Il n'a pas l'air très bien repassé, ce Lego
Le coup passa si près que le Lego tomba

Le temps de parcourir les trois mètres qui me séparaient de la buanderie, le frère terrible et délicat avait empilé une chaise et un tabouret pour accéder au sommet de la bibliothèque du salon. Délicatement, évidemment.
un tabouret sur un chaise, quelle bonne idée !
Le ciel n'a qu'à bien se tenir.

Je crois que c'est à cet instant précis que j'ai réalisé que je devais changer mon plan de vol. D'urgence. Sauver ce qui pouvait être sauvé dans cette maison, à commencer par la maison elle-même.

Le plan B : le jardin au secours de son maître


Dans ce genre de situation, une solution s'impose traditionnellement à moi avec la force de l'évidence. N'écoutant que la petite voix intérieure qui me souffle de battre en retraite, je prends ma voix de papa ours mielleux et déclame à la façon d'un gentil animateur : "Dites, la jeunesse triomphante ! On fait un petit tour dans le jardin ?" 

Croyez-moi si vous le voulez, je ne fais jamais de bide avec cette proposition. Jamais. Du velours, 100 % de réussite. Qu'il vente, qu'il neige, que l'orage gronde ou le soleil brûle, ma progéniture me répond systématiquement à l'unisson : "Quelle chouette idée, l'ancêtre. On y va !". Toutes bêtises cessantes, la joyeuse marmaille file alors vers la porte d'entrée en jouant des coudes. Un rêve éveillé.

Ce matin, devant l'urgence de la situation, j'ai sorti ce joker de ma manche. Après avoir débranché le fer à repasser et enlevé la batterie du petit dernier (on y accède par une trappe située sous le body), j'ai fait à cette joyeuse association de malfaiteurs une proposition qu'ils ne pouvaient pas refuser : "On va dans le jardin, mes jeunes amis ?". Comme à son habitude, le projet jardin fut voté à l'unanimité. J'étais heureux et fier. En réalité, mes ennuis commençaient.


Le plan C : le retour de la revanche des manteaux rouge.


En effet, avant de franchir victorieusement le pas de la porte je n'ai pas pu échapper à l'éternel débat du manteau. Dans sa version carabinée, avec ça. 

Certes, nous sommes en été. Certes, il est censé faire trop chaud. Seulement, tout est dans le censé. Car cette année la pluie n'est jamais bien loin. Elle ne dort que d'un œil comme si elle ne voulait pas laisser le soleil sans surveillance. Les températures et la couleur de mes tomates s'en ressentent. Ma bienveillance paternelle est également sensible à cet état de fait. C'est pourquoi, en bon adulte rébarbatif (ce qui peut se traduire par : en parent) j'ai invité mes joyeux drilles à enfiler leur petit coupe-vent léger et imperméable. La routine, quoi. Rien de très spectaculaire ni imprévisible. J'ai même fait l'effort d'amener ma proposition avec une certaine subtilité. 

"Tiens, je crois qu'un petit grain se prépare. Finalement, on va peut-être devoir rester à la maison faire cramer des Lego et se vautrer du haut de l'étagère.
- Oh, père, je sens les larmes me monter aux yeux. Je... je... jamais nous ne sortirons de prison ?
- Nom d'un pluviomètre ! Je crois qu'on a justement quelques coupe-vent hyper légers dans le placard. Chic, les enfants, la sortie est sauvée !" 

Normalement, ma ruse brillante aurait dû fonctionner et le chœur enfantin reprendre gaiement ce refrain : "Oh oui ! Enfilons bien vite ces manteaux salvateurs, gentil papa, héros de nos âmes enfantines, et sortons nous promener !". Suite à quoi nous serions tous sortis nous promener dans nos superbes coupe-vent d'un rouge à faire crever mes tomates de jalousie. Bien protégés de la pluie, nous aurions ri de notre invulnérabilité et nous serions félicités mutuellement d'avoir été prévoyants.

Au lieu de quoi, j'ai entendu un de ces soupirs trainants qui précèdent les grandes déclarations. Immédiatement suivi de sa grande déclaration : "Je n'enfilerai pas ce truc. Sans moi, les copains. Je préfère encore faire fondre les Lego. Amusez-vous bien avec vos déguisements de tomate". 

Plus exactement, j'ai entendu cette réplique cinglante deux fois (en canon), le frère terrifiant et adorable ayant lui opté pour une fuite ponctuée de hurlements à la simple vue de son adorable petit ciré rouge. Je ne sais pas pour vous, mais c'est un fait qu'au sein de mon foyer on a une lourde tendance à mettre son manteau à l'intérieur et à l’enlever pour sortir. Comme un défi à la logique des adultes.

une adorable petite fille en manteau rouge semble vouloir sortir dans le jardin
Étape 1 : Une certaine idée de la liberté

une adorable petite fille a abandonné son manteau rouge pour sortir dans le jardin
Étape 2 : Une autre idée de la liberté...

Alors j'ai eu une révélation. Quand vous commencez à vous vêtir en fonction du climat, c'est que vous avez quitté le monde de l'enfance. La logique des adultes n'est pas logique du point de vue d'un enfant, voilà tout le secret. Et rien, à ce jour, rien ne prouve que les raisons que l'enfant ne prétend pas avoir n'aient pas une valeur au moins égale à celles que l'adulte lui assène. 

Oui, je crois qu'on peut considérer la divergence de point de vue concernant l'épineux sujet des manteaux comme la frontière qui sépare l'adulte et l'enfant. 

un manteau rouge abandonné sur une brouette écrit ton nom : liberté
En abandonnant mon manteau j'écris ton nom : liberté
Ce matin, après réflexion, nous sommes tous sortis sans manteau - moi le premier. 

Et nous avions tellement raison de n'avoir aucune raison valable de le faire !

jeudi 10 août 2017

Prêles des champs et chant des prêles

deux paires de bottes et une pelle semblent attendre leur propriétaire
Grandes bottes pour grand bêcheur, petites bottes pour adorable petite bêcheuse...

L'attente


J'ai regardé mon jardin vivre quatre saisons durant. 

C'est long, quatre saisons, quand on a attendu quinze ans pour avoir un jardin. Ou plutôt, c'est ce que je pensais en entrant dans ce qui me paraissait une interminable antichambre des joies botaniques. Je le confesse : j'étais impatient d'en découdre avec ce jardin, mon jardin, conquis de haute lutte contre les mauvaises raisons qui m'avaient trop longtemps maintenu enfermé à l'intérieur du périphérique parisien. J'avais été comme un jardinier en cage. C'est pourquoi je trépignais dans mes bottes rutilantes. 

J'avais emménagé dans ma presque campagne à l'aube de l'automne, saison ô combien propice à l'enracinement des hommes et des plantes. Naïvement, je croyais rater ipso facto l'occasion de gagner une année. En réalité, j'étais en train d'en gagner plusieurs mais je ne le réalisais pas encore. J'attendais fébrilement que la terre bouclât son tour réglementaire de soleil pour m'élancer en courant dans mon nouveau terrain de jeu. Il m'arrivait de me réveiller la nuit avec une envie soudaine de bêcher pour faire jaillir quelques massifs multicolores du sol abandonné. Je me réveillais en sueur et lisais une douzaine de numéros de l'ami du jardin pour me remettre de mes émotions. 

Oui, j'avais des fourmis dans les mains et l'appel des fleurs résonnait chaque nuit dans mes rêves. Bon sang ! J'aurais vendu mon âme pour planter une simple marguerite.

Sonate en quatre saisons et cinq sens


Pourtant, j'ai su résister aux charmes vénéneux de mon impatience. Comment ? Et bien, en la promenant par la main. Ensuite, j'ai gentiment égaré cette impatience dans le courant de la rivière qui serpente sur le fil de mon jardin. Cette rivière dont je suis tombé amoureux, qui parfois menace de déborder et qui plus rarement met sa menace à exécution, grondant alors de fureur à l'unisson avec le ciel... et nourrissant ma terre de ses précieux passagers clandestins : les fertiles sédiments. 

une rivière s'apprête à déborder pour mieux nourrir la terre
La colère des cieux fait d'une rivière un fleuve...
Au bord de ma rivière, en écoutant la pluie battante sur l'eau claire, en regardant les feuilles naviguer comme des bateaux, en me saoulant du reflet du soleil à la surface, je les ai regardé passer, ces quatre saisons, l'une chassant l'autre, doucement, d'une averse conquérante, d'un flocon timide ou encore d'un rayon de lumière délicat sur un crocus endormi. 

Mieux, je les ai contemplées. 

Les mains dans les poches de mon tablier et le sourire aux lèvres. Je n'avais plus à aller au devant de mes rêves ; à présent, ils s'offraient à moi ; je les cueillais au hasard d'une promenade de rien du tout, d'une flânerie matinale, à la faveur d'un petit tour de mon petit monde. 

Au début, je faisais semblant d'avoir appris les vertus du temps qui s'étire, je me forçais un peu ; et puis, découverte après découverte, soleil après pluie et pluie après soleil, la joie la plus simple est venue remplacer les bonheurs complexes que je m'étais sottement promis. Sans y avoir été invitée, simplement parce que j'avais laissé la porte grande ouverte. La quiétude de cette nature, qui ne m'avait pas attendu pour s'épanouir, a su courber l'arc de mon sourire. 

Millimètre par millimètre, jusqu'à plisser le coin des yeux. 

Le chant des prêles


Devais-je à mon tour attendre ? 

Non, simplement regarder, sentir, écouter le vent ôter les feuilles de son chemin et dévoiler ça et là quelques merveilles.

Contempler. 

Contempler à pleins yeux, à nez curieux, à peau touchante. Écouter les bruissements des bambous chatouiller mon oreille. Le chœur de l'eau rencontrant continuellement les mêmes pierres, sans jamais se lasser. Goûter chaque instant. C'était la seule façon de savoir ce qui se cachait sous les feuilles. 
une capucine adorable et timide se cache derrière le foulard de sa feuille
Qui va là ? Je te vois, gracieuse capucine.

C'est ainsi que j'ai rencontré une charmante famille d'iris au détour d'un parterre de chardons, surpris des pivoines qui s'abritait pudiquement derrière un laurier palme pour enfiler leur vêtement de printemps, admiré une capucine jouant à cache-cache derrière ses feuilles ; c'est ainsi que j'ai vu, de mes yeux vu, s'abattre sur le flanc de mon jardin une vague de fraises des bois ; c'est ainsi que je me suis baigné dans cette mer de merveilles, sur le dos, découvrant la cime d'un frêne colonnaire dissimulé entre un épicéa malpoli et quelques aubépines mordeuses de chevilles, trop timide pour que je le visse d'un autre point de vue. 
Vous l'entendez ? Oui, le chant des prêles...!

Oh, bien sûr, pour observer tout ça, il m'aura fallu supporter de laisser pousser quelques adventices, beaucoup de prêles et autant d'orties. Quelle importance ? Non, quelle aubaine ! 

Les prêles ont une voix de sirène pour qui sait les écouter. J'en avais assez pour transformer le plomb en or - vert - : bientôt, je mijotai fièrement assez de purin de prêle et d'ortie pour satisfaire mes plants de tomate, dont l'adolescence aiguisait l'appétit. Par un de ce ricochet dont la nature a le secret, la prêle est ainsi devenue tomate et je me suis vu magicien. 

L'alchimiste, témoin du monde qui s'étire


Il y a dans le cœur de chaque jardinier(e) un(e) alchimiste qui feint de s'ignorer. Qui sait voir la poudre d'or dans le ciel, par-delà la cime des arbres, qu'il pleuve, vente ou que le soleil étincelle. Et aussi - mais là je ne parle que pour moi - un contemplatif contrarié que seule la nature saura révéler. 

de la poudre d'or comme un feu d'artifice dans le noir du ciel
Pour une poudre d'or, c'est une poudre d'or !

Je m'efforcerai de ne pas oublier le chant des prêles quand la tentation de me montrer trop directif envers mon jardin me tapera sur l'épaule. Je m'en fais ce soir, devant témoins, la promesse solennelle : je consulterai toujours la nature avant de l'infléchir - ou simplement de la réfléchir.

mardi 8 août 2017

La première tomate du jardin et autres plaisirs minuscules.

Au début, il n'y a que quelques graines, mises en culture tardivement sans trop y croire. Ensuite viennent les premières pousses, timides, fébriles, hésitantes. Nous en avons pris soin. 

Nous, c'est moi et la sœur copine numéro 1. Vous la remettez ? Non ? Il faut dire que j'ai présenté les différents protagonistes de mon petit monde dans un joyeux désordre. 

Et bien, je me rends compte que je vais devoir faire une petite digression pour que vous situiez un peu mieux ma descendance. 

Geontran, père & filles & fils


La famille Geontran est ainsi constituée : d'abord, il y a l'aînée faussement exemplaire ; ensuite les sœurs copines 1 et 2 - la petite est grande, la grande est petite, si bien qu'elles passent volontiers pour des jumelles - ; enfin, pour fermer la marche, le frère terrible et délicat, aux mille bêtises et à la douceur d'ange. 

Ce bon vieux Sophocle est un super copain.
L'aînée faussement exemplaire considère le jardinage d'un œil distrait. Son truc, c'est la lecture. La lecture à tous les étages, à toutes les sauces. La lecture en se brossant les dents, en mangeant, au coucher, au lever, sur le chemin de l'école, à l'école, pendant la classe, pendant la récré, en marchant, en prenant sa douche (pas évident). Pour l’intéresser au jardinage, une seule solution : lui refiler le Traité du jardinage, selon les raisons de la nature et de l'art, en 3 livres, de Jacques Boyceau. Et encore, pas sûr que cela fonctionne : elle l'expédiera en trois heures, fera "mouais, il ne se passe quand même pas grand chose dans ton bouquin", et se vengera sur l'intégrale de Jack London aux éditions de la Pléiade. 

Non ; la jardinière en herbe, la reine de la tomate, l'étoile montante de la coriandre, c'est la sœur copine numéro 1. Pourtant, numéro 1 n'a pourtant pas l'âme contemplative. Et c'est peu de le dire. En d'autres termes, c'est une tempête, une tornade, avec deux jambes et deux bras toujours en mouvement surmontés d'une crinière blonde qui s'agite dans tous les sens. La seule activité qui m'offre de pouvoir la regarder plus d'une minute sans avoir la tête qui tourne, grâce lui soit rendue, c'est le jardinage. Plus précisément, la sœur copine numéro 1 aime s'occuper du potager. Avec passion. Avec patience. Qu'il vente, qu'il pleuve, que l'astre du jour cogne comme un boxeur. Sans faillir et avec le sourire. Elle s'en occupe et elle contemple longuement son œuvre. Parfois près d'une minute, ce qui à son échelle est une éternité.

Pour parfaire le cycle de la nature, les sœurs copines se sont réparties les tâches de la façon suivante : numéro 1 jardine, numéro 2 déguste. Ou plutôt, elle dévore, elle concasse, elle éparpille dans son estomac façon puzzle. L'une cultive ce que l'autre mange. C'est simple et ça fonctionne drôlement bien. 

Le frère terrible et délicat, lui, essaie de détruire tout ce qui pousse, mais ses exploits feront l'objet d'un prochain article.
 
Maintenant, revenons à nos tomates si vous êtes d'accord.

Trois pieds de tomates font un royaume


Nous en avons pris soin, disais-je. Nous avons maintenu l'humidité de leur couche, veillé à ce que la température fût d'un égal confort, ni trop chaude, ni trop froide ; nous avons sélectionné les sujets qui nous semblaient aptes à affronter le monde extérieur ; nous les avons habitués progressivement à la vie au grand air ; et puis un jour nous nous sommes lancés : nous avons invoqué le grand esprit du Dieu Tomate et avons entrepris de les repiquer. 

Trois sujets pour un royaume. Noire de Crimée, Cœur de bœuf, Borgo Cellano ; que le soleil prenne soin de vous. 'O sole mio, les enfants ! 

Ce superbe pied de borgo cellano nous nourrira tout l'été
Borgo Cellano, cadeau du Dieu tomate
Nous avons paillé leurs pieds délicats, les avons arrosés d'un savant mélange d'eau et d'amour. Quelques gouttes de purin d'ortie, un petit gommage hebdomadaire des gourmands ; et puisse la nature faire le reste. La chance des débutants nous a souri : la nature a effectivement fait le reste. Et elle l'a drôlement bien fait, avec ça ! Hier, nous avons aperçu une tâche rouge-orange dans le vert du ciel. Oh ! bien sûr, rien de vraiment mûr, ni tout à fait prêt à être cueilli. Pourtant, c'est avec un mélange d'impatience et d'émotion que nous avons cueilli la toute première tomate d'une vie d'enfant. Une toute petite et magnifique Borgo Cellano, un cadeau offert par notre vie nouvelle loin de Paris. 

Une simple tomate vaut tous les marchés du monde quand c'est la vôtre.


une tomate Borgo Cellano un peu pâlichonne mais goûteuse
Ceci est indubitablement une tomate
Une tomate borgo cellano s'apprête à se faire dévorer. Miam.
Ceci est la même tomate
Cette tomate précieuse, nous l'avons posée au centre d'une assiette. Elle semblait la remplir toute entière tant son reflet envahissait nos yeux. Elle était minuscule et immense. C'était notre tomate, notre première tomate. Nous l'avons coupée religieusement avec mon Laguiole, nettement, sans un son. Pendant quelques minutes, nous l'avons écoutée parler à nos cœurs.

Et puis, comme elle parlait aussi à l’appétit de la sœur copine numéro 2, nous l'avons regardée se faire manger en deux bouchées. Sans bouger, car gare à celui qui s'interpose entre numéro 2 et son assiette. Au fond, peu nous importait : à nous la fierté d'être parents de la première tomate du jardin, à elle le goût incomparable de la première bouchée de la première tomate du jardin.

Un gros lézard bizarre mange des crudités avec un air méchant
Quelqu'un veut toucher à mes légumes ?

une petite fille de dos s'attaque à son repas avec une joie féroce
Faut pas cherche la sœur copine numéro 2. Ok ?

Les plaisirs minuscules ne sont jamais aussi immenses que lorsqu'ils sont partagés selon les inclinations de chacun. 

Alors, dans un sentiment de paix suspendue, la sœur copine numéro 1 et moi avons versé une larme de bonheur pendant que la sœur copine numéro 2 s'essuyait la commissure des lèvres en souriant.

lundi 7 août 2017

Réponse du jardinier à la bergère

Dans un précédent article, j'ai abordé l'épineuse question de la cohabitation plus ou moins pacifique qui s'établit entre les enfants et le jardin. Aujourd'hui je vais étudier la question infiniment plus épineuse (pour vous donner une idée de la différence, on passe du rosier au pyracantha) de la guerre ouverte qui oppose souvent le jardin à son chien. Car le chien doit appartenir au jardin, et non l'inverse. Sinon, c'est la fin des haricots. Des haricots et de toutes les autres plantes.

I. Le jardin a une âme ; peut-on en dire autant du chien ?

 

une joli blonde bouclée et un berger allemand élégant et sympathique
La belle et la (belle) bête
Aussi étrange que cela puisse paraître, le chien semble complètement insensible à la beauté du jardin. Pour lui, une ortie est sensiblement équivalente à un iris ensata. Dans sa tête de chien, c'est kif-kif. Pour éveiller l'intérêt du chien, il faudrait cultiver un hybride entre un pommier et un sac de croquettes. Pas évident, je vous l'accorde. 


Voilà expédiée la question de la sensibilité au beau chez nos amis à quatre pattes. Passons maintenant à l'aspect pratique de la chose.

II. Le supplice du jardin.


Le chien n'a aucune raison particulière de respecter votre jardin. Il va donc passer ses journées à y faire des trucs de chien : détruire votre plus beau massif d'hydrangeas en poursuivant sa maudite baballe, creuser un trou au milieu des rosiers pour cacher ladite baballe, croquer des bourdons à même la lavande - et la lavande avec -, manger votre gazon anglais pour se purger et enfin, le temps de digérer toutes ces bonnes choses, confondre vos plus élégants couvre-sols avec ses toilettes privées. Bref, il va saloper en une après-midi trois saisons de travail. Convenons ensemble que c'est un tout petit peu pénible, même pour les plus patient(e)s d'entre-nous. Alors comment faire ?  


III. Voici le SOS d'un jardin en détresse. 


Il n'y a évidemment pas de solution miracle. La seul à même de fonctionner à coup sûr consisterait à ne pas avoir de chien. Seulement, quand on a des enfants et une maison, je crains que ce ne soit mission impossible. En ce qui me concerne, chaque année, au moment de son anniversaire, je devais expliquer à ma fille que nous ne pouvions pas adopter un chien dans un appartement car il serait malheureux. Une poignée d'anniversaires plus tard, j'achetais la maison de nos rêves... alors évidemment, à peine nos valises posées dans l'entrée, elle me demandait d'un air faussement candide : "nous allons chercher le chien maintenant ou nous prenons le goûter avant ?". Comme je suis un être aussi insensible qu'inflexible, j'ai répondu : "Après le goûter". Trois tartines plus tard, nous ramenions de la SPA un chien prêt à rendre mes enfants heureux et à détruire mon jardin. 

Alors voilà, nous y sommes : le chien est là et il me faut préserver mon jardin. Le hic, c'est que toutes les solutions un tant soit peu efficaces me feraient immédiatement passer aux yeux de mes enfants pour un être cruel et mauvais (en plus d'être insensible et inflexible, ce qui fait quand même beaucoup). Construire un chenil n'est pas envisageable, laisser le chien à l'intérieur non plus, le dresser à faire la distinction entre une agapanthe et un pissenlit serait peine perdue. Alors que faire ? Bétonner les jardin ? Bétonner tous mes rêves de jardinier ? Bétonner le chien ? 

IV. Sport, always.


Est-ce une biche là-bas au fond ? Mais oui... Miam !
J'ai finalement eu une illumination. Une solution sans béton. Mais surtout, une solution en béton armé. Basé sur un constat simple : le principal danger du chien provient de l'alchimie particulière entre son énergie inépuisable et sa propension à ne rien comprendre au jardinage. Agir sur la seconde me paraissait dépasser largement mes compétences de pédagogue, aussi me suis-je attaqué à la première. Alors voilà : tous les matins, je me lève à l'aube, j'enfile mon plus beau pantalon de toile, une veste de survet', une paire de chaussure de marche, et je m'en vais épuiser la bête dans les collines attenantes au jardin. 

Trois quarts d'heure de balade. Au pas de course. Dans la forêt. 

Ce sont les trois ingrédients de ma recette. Et le soir, rebelote. Après ça, l'inépuisable sportive passe le plus clair de son temps à roupiller sur son tapis avec son canard en peluche. Moi aussi, cela dit - le canapé en plus et le canard en peluche en moins.

Un berger allemand fatigué se repose avec son canard d'amour
Alors, la terreur, on se repose ?
Pendant ce temps-là, les tomates poussent, la lavande fait la bronzette, les céanothes dansent la rumba. Ainsi, mon jardin n'est (presque) pas abîmé par les assauts de son pire ennemi - avec la taupe, dont je traiterai dans un troisième chapitre. Et le pire, c'est que le temps passant, les promenades complices aidant, mes sentiments pour cette brave bête enflent à vue d’œil. Bientôt, quand je serai prêt, je lui confierai un sécateur et lui apprendrai l'art de la taille. On peut toujours rêver.

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt pour rêver.

dimanche 6 août 2017

Le papillon romanesco

Il était une fois un buddleia qui avait dû être majestueux un jour et qui l’était encore pour qui savait voir. L'homme le trouvait terni par les ans et promettait chaque année de le remplacer par un lilas. Les papillons, eux, se contentaient de l'adorer. Toute la belle saison, ils dessinaient autour de lui un halo bigarré. Alors, l'homme le trouvait beau et remettait à l'année prochaine l'heure - et l'heur - de le déraciner. Il faut dire que les papillons, en plus des yeux de velours qui sertissent leurs ailes - appelées ocelles -, possèdent un œil multiple et un odorat affuté comme une lame de Tolède, l'un et l'autre sensibles aux cadeaux de la nature. Particulièrement au charme des buddleias, qui sont de vrais pièges à papillons. 

Celui dont je vous parle n’échappait pas à la règle. Il les collectionnait sans partage, en bon séducteur. Il les avait tous. Tous les papillons du jardin... sauf un. Un petit papillon blanc étrangement entêté. Une âme de déserteur surmontée de deux ailes diaphanes piquées de petites ocelles noires.


papillon chou romanesco liberté
Libre, libre de tant de grâce, et où bon lui semble
Ce matin, en allant arroser mon potager avec ma fille, je l'ai vu qui se détachait dans le gris ensoleillé de l'aube. Impossible de le rater. Il volait à contre-vent autour de mon tout petit carré potager. Pendant que ses pairs s'enivraient des nectars buddleiesques, lui s’entêtait à tourner autour d'un très jeune chou Romanesco comme s'il avait voulu l'enturbanner d'un fil invisible ; il tournait, tournait encore, jusqu'à connaître par cœur chaque détail de la tige, chaque dessin du feuillage. Sur la plante objet de toute son attention, point de méristème ; non, simplement une tige un peu maigre et quatre feuilles : pas de quoi concurrencer un buddleia au sommet de son art. Pourtant le petit papillon blanc restait irrémédiablement fidèle à son chou. Je l'ai regardé presque une heure durant. Il y avait dans ce spectacle quelque chose de superbe et pathétique dont je ne pouvais me détacher. Le papillon est passé sous une feuille et s'y est arrêté un instant pour mieux reprendre son ballet. Je ne savais pas quoi penser de ce boléro absurde. Ma fille sourit et me pris la main : "c'est si gentil de décorer notre chou qui n'est pas encore arrivé".

Et soudain j'ai compris. Ce papillon danserait à cet endroit jusqu'à sa mort. S'y éteindrait de fatigue. Alors, la nature érigerait le plus beau des mausolées : du centre de la plante naîtrait une phyllotaxie de fleurettes assemblées en spirale. Un dessin unique pour un papillon atypique. Tout près, un buddleia veillerait sur sa mémoire, saison après saison, année après année. 

La morale de cette fable que m'a offerte mon jardin est la suivante : dans la nature, la permanence et l’éphémère, la fleur des champs et celle que l'on plante, le végétal et l'animal, ont une chose en commun, qu'il connaissent sans avoir besoin de la contempler, parfois même avant qu'elle ne naissent : la beauté, beauté classique ou beauté sauvage, attendue ou surprenante. 

La graine recèle la même beauté que la fleur épanouie. 

Nous, qui nous sommes émancipés de notre état de nature, nous qui nous croyons au dessus de la beauté, en réalité, nous ne faisons que courir après son mouvement.  

Mais nous avons le devoir de le faire au mieux.

mercredi 2 août 2017

De ci de l'air

Quand le jardinier s'assoupit, il n'est pas rare qu'il se dise que, quand même, avoir des enfants c'est :
 

joli plant de basilic vert tendre dans un carré potager
Et bien ! Voici un basilic conquérant !
- Vivre avec la crainte de voir le travail d'une saison réduit à néant à cause d'une seule minute d'inattention. Prenez le basilic par exemple, que vous avez su préserver des insectes, cajoler dans le sens des feuilles, réchauffer dans vos bras de velours quand les nuits étaient fraiches, endormir chaque soir en lui racontant des histoires de petits basilics dévorés par des humains. Et bien, ce basilic fier et superbe, il suffit que votre progéniture décide de jouer à garer le cabriolet de Ken et Barbie dans le carré potager pour lui faire vos adieux. Pas facile à avaler, hein : à cause d'un créneau manqué par cet empoté de Ken, vous en serez quitte pour attendre une bonne année avant de pouvoir déposer une feuille de ce trésor aux yeux verts dans votre gaspacho.

- Anticiper toutes les vaisselles de 6 heures car le petit dernier a bloqué le lave-vaisselle sur ce délai de lancement différé. En quelque sorte, un programmateur d'arrosage défectueux de plus à prendre en compte. Comme si on avait besoin de ça.
 

- Prendre un abonnement aux urgences. Inévitable à partir du troisième enfant. Car à trop planquer la serpette, la cisaille, la scie d'élagage et la hachette, on finit toujours par oublier un râteau ou deux dans le jardin. Pendant qu'on surveille une môme de l’œil droit et une deuxième de l’œil gauche, la troisième file droit sur le râteau en beuglant "libérée, délivréééééééée". Et pan dans les dents de lait. Et bim, deux heures de perdues alors que vous aviez justement prévu de tailler le houx crénelé.
"C'est encore vous, Monsieur Geontran ? C'est pour laquelle, cette fois-ci, numéro 3 ? Faites gaffe, c'est fragile ces machins là !
- Merci Docteur, je sais, je n'aurais jamais dû la sortir de la boîte dans laquelle on me l'a livrée."
 

- Passer en une seconde du parfum suave et enveloppant d'un rosier "Papa Meilland" à celui tout aussi enveloppant mais un rien moins suave d'une table à langer munie de son bébé à langer.
 

- Un incessant combat intérieur entre le jardinier et le papa poule. 

Le moi jardinier : "Elle a arraché tous les géraniums rozanne ! Elle l'a fait exprès, je l'ai vue sourire ! Rends-la au magasin avant qu'elle ne finisse le boulot !  

Le moi papa poule : - Bien sûr qu'elle a fait exprès : c'était pour me faire un bouquet. Elle est choupinou, tu trouves pas ?
 

Jardinier : - Choupinou ? T'as fondu un fusible ? Les rosiers sont jambes nues maintenant ! Tant que tu y es, tu veux pas lui passer ton sécateur et la laisser en tête à tête avec notre cardiandra "pink geisha"  ?"
 

Papa poule : - Un bouquet de pink geisha ? Choupinouuuuuuuu !
 

Jardinier : Va prendre une douche, mon vieux. Je surveille le cardiandra."
 

 Mais voilà, avoir des enfants, c'est aussi ; et c'est surtout :
 


jolie petite fille à jupe rose qui arrose le basilic avec son arrosoir violet
De l'air, mademoiselle, de l'air ! - Voici, mon jeune ami.
- Cette petite larme de bonheur parfait qui vous coule sur la joue quand une main délicate décide d'arroser le basilic avec de l'air. De l'air, rien que de l'air, de l'air de rien ; tout ce qu'il faut au basilic pour s'épanouir à distance respectable des excès d'eau et des limaces. Le gaspacho n'a qu'à bien se tenir.

La drôle de cerise sur le presque gâteau

Au pays de notre jardin, un sémillant  proverbe dit : "Récolte pour huit, mange pour deux, et partage le solde avec ceux que tu aimes&...