mercredi 28 octobre 2020

La fleur au fond du jardin

Il y a, au fond de mon jardin, une fleur qui du regard des hommes ne connait guère la caresse - ni l'affront. 

Au fond de mon jardin, une fleur qui a grandi loin des yeux, mais au cœur affleurant. 

Une fleur qui a échappé au zèle désherbeur du jardinier.

Dont la mère fut une abeille et le père le vent.

Il y a, au fond de mon jardin, une fleur sauvage, bonne graine et mauvaise herbe, qui s'épanouit sur un tas de terre abandonné.

Comme une pâquerette à la conquête du ciel

Plus tard, il y aura là un cabanon en bois, dans lequel l'auteur de ces lignes déménagera son bureau. En attendant, les quelques mètres carrés du futur chantier sont laissés sous main de nature. 

Notre invitée a fait de ce lopin un refuge, où grandir de toutes ses forces. 

C'est ainsi qu'elle m'a appris que je pouvais aimer les vergerettes. 

Je vous dois confession : dans mon monde ordonnancé de jardinier, les vergerettes étaient détestée de facto, qu'elles fussent du Canada ou de Sumatra. Avec leur floraison insigne, doublée d'une propension à se reproduire plus vite que je ne saurais jamais biner, les pauvrettes étaient rangées dans une catégorie soigneusement étiquetée : "à virer vite de nos vertes allées". 

Cette allitération aux accents guerriers connait à présent une exception : la Vergerette annuelle, fleur du fond de mon jardin devenue fleur du fond de mon cœur.

À sa décharge, il faut reconnaître qu'elle n'est pas à botaniquement parler une Vergerette : Erigeron anuus est - comme son nom savant l'indique - un Erigeron, genre dont elle arbore la simplicité et la subtile floraison. Mieux : la finesse de ses ligules fait penser à certains asters - et parmi les plus beaux s'il vous plaît ! 

Quelque chose d'un Aster

Sous la lumière matinale, ses fleurs blanches s'enrichissent du reflet d'un lilas délicat aux accents malvacés. À cet instant, sa beauté se fait scintillement. 

Il y a alors, au fond de mon jardin, toutes les étoiles du ciel en porte-manteau de fleurs.

De la mauve le reflet


...


Comme certains tiroirs, mon jardin est à double fond. Et donc à double fleur. 

La fleur au fond du jardin, c'est aussi ce Geranium qui trouve le courage de fleurir à l'aplomb d'un Épicéa. On l'appelle Geranium noueux ; pourtant il sait dénouer l'inextricable questionnement du jardiner : que planter à l'ombre sèche, là où rien ne pousse ? 

Au pied de mon arbre, je vivais heureux

Geranium nodosum s’accommode de l'inconfortable. Mieux, il s'y plaît. Il est la vie invincible, la fertilité infatigable. Sa puissance est étonnamment cousue de grâce : une fleur divinement dessinée, finement veinée, délicieusement colorée ; et des feuilles d'Astrance charmante, belles à orner un drapeau.

Et l'étincelle fut

J'aime tous les géraniums, sans exception. Mais l'insolente santé du sieur nodosum, la délicatesse qui couve sous la vitalité de ses veines sybarites, font de lui une espèce à part.

Il y a, au fond de mon jardin, une fanfreluche de modestie qui court sur le sol, illumine mon regard d'un éclat sauvage et paisible.


Quelques veines battantes de vie







vendredi 23 octobre 2020

Journal de trois saisons

Avril 2020

Sortir de terre, et fleurir, et sourire

Le temps ne me manque plus pour contempler combien le printemps est beau. C'est là un doux confinement ; et je mesure ma chance. Peut-être aurais-je toutefois pu me dispenser de me blesser : cela complique mes activités de papa-jardinier.

Quelle tuile, ce coup de hachette mal placé ! Enfin, mon moral est sauf. La douleur demeure certes vive, car j’ai tranché un os en plus de l'artère et des tendons - ce qui faisait au moins trois mauvaises idées d'un seul coup.

J’ai revu le chirurgien qui m’a opéré ; il est confiant pour l’avenir. Il a l'air d'un homme sage alors je vais l'imiter. Il a un sourire gentil et des gestes d'une singulière tendresse. 

Pendant les trois heures qu'a duré l'opération, j'ai écouté sa musique, qui passait comme un nuage, et dont la tranquillité a fini par me gagner. C'est un peu fou, mais j'ai aimé ce moment. J'avais confiance. 

Parfois, je réécoute "Alone in kyoto" de Air. Ma mémoire s'active dès les premières notes ; je suis de retour au bloc, allongé sur le dos, et je ressens intensément combien un homme peut vous sauver la main des deux siennes.

C'est contagieux, l'espoir ! Je commencerai la rééducation dans un mois. Je suis convaincu de récupérer un jour tout mon feu et une partie de ma flamme. À défaut de déraciner ce fichu Juniperus, ma maladresse aura réussi à m'enraciner un peu plus dans une terre d'optimisme.

En attendant je m’occupe du jardin de ma main disponible. 

Les fleurs font d’incomparables compagnons pour garder les idées joyeuses. Les bouquins itou ! Alors, quand le moral vacille, vaille que vaille, je fais « ceinture - bretelles » : je lis un Wodehouse au milieu d'un tapis de phlox, et tout va mieux - forcément mieux.

Surtout, je suis bien entouré. C’est facile d’être optimiste dans ces conditions. J'ai presque l'impression de tricher.

Un jardinier assis va plus vite qu'un citadin pressé qui marche

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Mai 2020

Ceci n'est pas un bugle

Le petit Ajuga sauvage est en fleurs dans le pré qui jouxte la forêt voisine. Il accompagne un groupe de Stellaires holostées que j’aime beaucoup.


C’est bon pour le moral, toutes ces fleurs qui frappent à notre huis avec un peu d’avance ! 

L'Ajuga... Bonne-Maman adorait l'Ajuga. On l'appelle bugle dans les jardineries ; c'est beaucoup moins heureux... bugle... ce nom vernaculaire ne sied pas à son ancienne noblesse - de bandit des bords de chemin.

Dans mon jardin, évidemment, point de bugle ! il n'y a que des ajugas d'un bleu charmant, bougies jolies, qui éclairent les jours gris d'une flamme folâtre !

J’adorais faire le petit tour du jardin avec Bonne-Maman le soir. J’aimais l’entendre parler de ma maman et de ses fleurs avec une égale tendresse. Elle me manque. Elle est là, dans chacune des fleurs de mon jardin, mais la bienveillance opaline de son regard me manque.

Quand je suis allé à Brest cet hiver, j’ai amené et planté un pied d’Aster 'Asran', à côté de l’if, là où rien ne pousse. Bientôt on pourra dire que rien n’y pousse... sauf l'intrépide Asran. J’ai également repiqué une verveine de Buenos Aeres derrière la maison, entre deux morceaux du ciment craquelé de la petite cour. Elle y fera des petits, qui feront des petits.

Avec ces deux invitées robustes et délicates, un petit bout du Morvan aura transité par le Hurepoix avant de venir s’installer à Brest ! Maman avait l'air contente et Papa aussi - du moins l'ai-je deviné. Ses sourcils fâchés comme les phares des voitures allemandes n'avaient pas l'air si sévères, et sa voix grave était enturbannée de velours.

Il aime les fleurs, même s’il laisse les autres les planter, les arroser, et jusque les cueillir pour lui. Il y avait toujours un bouquet dans un vase au coin de son bureau. Enfant, je trouvais là une raison de penser qu'on avait quelque chose en commun. 

Quand il est venu nous visiter, l'année dernière, j’ai planté un hibiscus à fleurs bleues avec lui. Enfin, avec lui... à côté de lui. Il est resté assis à quelques mètres de moi ; il semblait un spectateur inquiet à l'idée que le magicien lui demande de le rejoindre sur la scène. 

Il n'a pas plongé ses mains dans la terre comme j'aime tant le faire. Pourtant il me demande toujours de ses nouvelles, alors je pense qu’il a aimé se salir les mains par procuration. 

Moi qui ne suis pas magicien, j'ai aimé sentir son regard veiller sur mes gestes.

C'est étrange. Finalement, on peut devenir pleinement père plus de trente ans après la naissance de son enfant. Je ne l'aurais jamais cru ; je me trompais. Chaque jour semble le rendre meilleur et chaque jour j'apprends à l'aimer un peu plus. La vie m'offre là un bonbon dulcifié au sucre de la surprise.

On peut donc également devenir un fils, à trente ans passés. C'est une belle découverte. Décidément, j'aime me tromper si souvent !

Ciel ! ma terre !

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Juin 2020

Rose timide et nigelles audacieuses

Le ciel est bleu comme un citron. Le soleil est à ce point vif qu'il colore tout en jaune pâle. C'est une couleur sans pigment : sépia abîmé. L'été ne s'est pas fait attendre, cette année encore. Je le préfère en retard, honteux et discret. Hélas ! il triomphe et flamboie !

Le confinement se fait souvenir. C'est heureux ; c'est dommage aussi. J'ai aimé me confondre avec mon jardin. Mon costume de jardinier m'allait comme un gant... de jardinage. Il va falloir remiser mon tablier et sortir une cravate. Un foulard lâchement noué fera l'affaire ; ainsi je respirerai un peu mieux.

À mon cœur défendant, je ne crois pas au monde d'après ; mais mon monde intérieur est neuf de chaque jour qui se lève, et de mon ravissement qui s'accroît.

Une question me mord les mollets : arriverai-je à nouveau à faire semblant ? J'ai une demi-vie d'entrainement, certes ; mais un fil de mon déguisement s'est défait au printemps. Si je tire dessus, ne vais-je pas effilocher le tissu tout entier ?

J’aimerais avoir plus de courage ; devenir pépiniériste, vivre de ma passion, malgré les risques, les jours sans pluie. Mais peu importe. Je ne suis pas cet autre. Je suis un humain très humain - et sans doute un peu trop -, voilà tout. Mais j’ai un jardin plein de plantes, et c’est pour moi une fierté inédite. 

C’est dans le Morvan que j’ai appris à faire quelque chose de mes mains quand j’étais plus jeune. À les salir utilement. N'aurais-je pu réaliser concomitamment que je pouvais en faire un métier ? Non, je n'ai pas su ; à la place, je suis passé à côté d'une partie de moi-même, benoîtement, comme on snobe un plus heureux que soi, en levant bêtement le menton pour se donner une contenance.

Le soleil brûle plus qu'il ne brille. Le printemps s'est couché avec les poules, en abandonnant sa chaise vide à un été pressé.

Nous avons branché la pompe et commencé à arroser. Quel mois de juin étrange, qui voit ma terre craqueler comme s'il s'était changé en août. Heureusement, les enfants adorent arroser. Nous emplissons une grande brouette d’eau, à ras bord ; ainsi je peux remplir un petit arrosoir, et arroser moi-même les plantes les plus fragiles de ma main la moins fragile.

La douleur est un peu moindre, et j’ai pu dormir d’une vraie nuit. Ce qui m’ennuie le plus, c’est que je ne sens plus rien entre la moitié du pouce et le poignet. C’est à cause d’un nerf que j’ai malhabilement sectionné. Quel idiot ! Mais ce n’est pas si important que ça, pourvu que je puisse un jour retrouver assez de dextérité et de force pour désherber. Et puis c’est la main gauche ! moindre mal pour un droitier ! Il faut essayer de voir l'arrosoir à moitié plein, n'est-ce pas ?

J'espère un été moins féroce que le précédent.
Même d'un seul souffle ; même d'une seule pluie.

La vie - un peu moins féroce : c'est là un rêve à ma taille.

De l'ombre ! de l'ombre !

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Août 2020

Menthe cherchant sa rivière...

Le vœu pieux d'un été clément est resté dans l’œuf. Depuis plusieurs mois, nous rôtissons - thermostat 10. L'herbe s'est réfugiée en elle-même, dans ses racines, et nous ne voyons plus d'elle qu'une sorte de grande biscotte oubliée dans un grille-pain.

Pourtant, l'heure est, sinon à la satisfaction, du moins à l'optimisme. 

D'abord, je me félicite d'avoir planté en octobre quelques résistantes vivaces, des dures de dures, qui parviendraient à fleurir entre deux cailloux dans un coin de désert. L'eau du ciel - un mirage - semble leur suffire. 

Ensuite, après quelques mois de rééducation, ma main gauche raccommodée fait illusion. Mon pouce manque certes de souplesse, ce qui, lorsqu'on a imaginé perdre l'usage de ses cinq doigts, relève du détail. C'est amusant comme tout est relatif !

Je remercie chaque jour l'intuition qui a été la nôtre au moment d'acheter cette maison. Ou plutôt ce jardin, car nous avons choisi un jardin. Un jardin et sa rivière. 

L'Orge divin ! Dans cette rivière coule un trésor ! Grâce à elle, je parviens à cultiver une belle rangée d'hydrangeas, qui me saluent chaque matin quand je poursuis sur la rive une fraîcheur à la dérive.

Décidément, j'ai de la chance... de parvenir à cultiver un peu de chance. C'est un bon terreau pour faire pousser des sourires.

D'un teinte à faire pâlir l'été

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Octobre 2020

Voilà l'automne, dit le sedum

Nous l'aurons attendu. Espéré. Appelé, prié, convoqué. Nous avons cru le débusquer sous la baisse des température matinales. Mais las : à peine pensions-nous le tenir que déjà il s'évaporait sous la puissance du soleil de midi. Nous avons maudit son fichu retard. 

Il est survenu dans notre sommeil.

Cette nuit, l'automne s'est installé au jardin, comme on s'affale dans une chaise longue. De tout son poids, de toute sa fraîcheur. De son eau qui délivre.

Avec lui, mes affaires reprennent. Mon travail de paysan d'un coin de terre limoneuse. Quand je pense à tous les bulbes qui comptent sur moi pour être plantés, j'ai les genoux qui tremblent et l'allégresse qui frétille.

Mais cette tâche qui m'attend contient dans le creux de sa peine la promesse d'être bien vite effacée, d'un trait de râteau : ici-bas, ici-beau, la fatigue est balayée par la générosité d'une nature qui rend au centuple.

J'aime l'automne. Ses couleurs, sa terre attendrie, ses grands travaux. Son vent délicat de nostalgie délicieuse. 

Cet automne est plus beau encore, car j'ai retrouvée une amie, dont je serre contre mon cœur chacun des mots d'amitié. J'ai posté une lettre vieille de cinq ans et elle m'a répondu. Il y a à nouveau un peu de demain dans mon hier.

Son bonheur délicatement acquis a conforté le mien. Deux familles en miroir, c'est une joie en double.

Avec cette amitié, c'est le monde tout entier qui révèle une saveur nouvelle - délicatement saupoudré de pensées réconfortantes.

C'est l'automne. Et quel automne ! 

Je m'assied sur un tapis de feuilles, je respire le vent des rives, et je ris et pleure du même œil.


Cueillir l'automne



Une rose remonte ; une amitié l'accompagne














vendredi 16 octobre 2020

Éloge de la tendresse

L'Amour est un escalier sans pallier ni sommet, dont chaque marche s'offre à notre foulée en même temps qu'elle s'y dérobe.

Troc-tendresse : je t'offre un baiser, et toi ton parfum

De seulement contempler cet édifice, j'ai le vertige. Il faut dire qu'il se perd dans des ciels délicieux, à une altitude connue des seuls battants et des rêveurs (rayez la mention inutile). Mon regard l'a parcouru, visité ; il en a dessiné les contours ; alors qu'allongé confortablement, le dos sur l'herbe, je jouais à deviner des animaux dans la fumée des nuages (battant / rêveur).

Mais pour ce qui est d'en entreprendre l'escalade ! pensez-vous ! 

Je ne suis pas fait de ce bois. Je me sens plus proche de la vivace timide - disparaissant chaque hiver, revenant au printemps, et d'une mesure égale - que du chêne se hissant toujours un peu plus vers la foudre.

J'ai peur de glisser, de tomber. De m'évanouir si toutefois je parvenais à grimper. Je vacille à cette simple idée. 

L'Amour est un sentiment beaucoup trop grand pour moi. Il me fait l'effet d'un vêtement dans lequel je flotte, comme si je l'avais emprunté à un autre. Je m'y sens dérisoire. Gauche, grotesque, embarrassé. Maladroit et malvenu. Je n'y suis pas à mon aise, encore moins à mon avantage. 

Vraiment. Le fleuve Amour est une source intarissable. Son fracas outrepasse la soif dérisoire de mon cœur, qui, d'une seule goutte repu, recroquevillé comme la graine du haricot, s'endort à l'abri dans sa cosse.

L'Amour est un mystère intimidant, une bête magnifique. J'ai jadis essayé de l'apprivoiser ; elle m'a mordu. La cicatrice me fait toujours souffrir alors je la cache comme je peux sous le manteau d'une pudeur maladroite. Je ne goûte plus son ivresse, son air trop vif, sa chaleur brûlante. 

Ma cime à moi, c'est la cyme des plantes de mon jardin - celle qui suppose de mettre le genou à terre pour être contemplée. Ici, l'amour se fait tendresse ; ainsi habillé, chandail léger et foulard joyeux, il a l'air presque sympathique.

Pour moi qui vis le regard à la hauteur des fleurs, la tendresse est une étrange évidence en pays de défiance. Pour elle et à travers elle - et elle seulement -, j'aborde l'amour en confiance, prestement, sans lui faire la cour.

Pas le grand Amour, non ! mais le frêle et simple, tendre parmi les tendres : celui qui a perdu sa majuscule en roulant dans l'herbe !

Moi qui n'ai jamais su aimer sans heurter, ni être aimé en retour sans trembler, j'ai appris à goûter la tendresse sous la croûte épaisse que l'ardeur forme en refroidissant. Cet amour niché tout entier dans le lit de la tendresse est un escabeau à trois ou quatre marches, tout au plus. Il permet d'accéder au parfum des rosiers grimpants ; et je mesure respirant, œil clos et narine palpitante, combien c'est immense.

La tendresse peut bien déborder : elle passe sans blesser. Preste caresse ! J'en ai en réserve, toute une cuve, dans laquelle je puise sans que jamais le niveau ne s'abaisse. J'en mets une once dans chaque poche, une louche dans chaque pièce. Je m'en barbouille le visage. Je m'y baigne sans craindre la noyade. Enfin, je m'efforce d'en distribuer les fines bulles ; qui dans un mince filet, s'échappant, éclatent sur mes lèvres ; et dont je me désaltère au passage, le cœur éclaboussé, la moue partageuse. Je restitue prestement un peu du plaisir reçu, ce qui a pour effet de décupler l'offrande. 

Tendrement

Un joie est joyeuse d'être partagée, m'a confié un jour un plus petit et plus joyeux que moi - aussi l'ai-je écouté. Pour avoir l'air sage, j'ai ajouté : la tendresse est l'instigatrice des petites joies qui font les grands sourires. Et nous avons ri tous les deux d'être complices du même rire.

(Enfin, s'il en fallait, de la tendresse faite fleurs ; quelques joies du jardin :



Ramené - subrepticement - des montagnes d'Auvergne ; un rose tendre en forme de geranium

Follement tendre : Folie de Bagatelle (Roses André Eve)

Tendre sur tendre : Kalimeris et Sedum

Sur un fond de tendresse : Lady of Shalott (David Austin roses)
Féerie se fait tendresse...

Tendre offrande à la terre brûlée

Et au milieu coule une tendresse...

Tendre poison (Aconit d'un bleu rêveur)

Attendrir le soleil

Late Love : tenderly

Écrin de tendresse et boucles d'or


Tendresse d'automne

Cœur vif et bleu tendresse

Fausse rugosité et vraie tendresse (rosier rogosa)

Quand tendresse rime avec délicatesse

Filiforme tendresse (persicaria filiformis - aster - physostegia)

Ciel tendre et fil de cuivre

Élan de tendresse (Aster 'Yubae')

Dure est la pelle ; tendre est la terre




mardi 26 mai 2020

D'une fleur une femme : Meconopsis betonicifolia



Mon amour, 
l'aveu de ma tendresse, 
mon pavot bleu,

Mon jardin était terre fissurée et sève de faïence quand je t'ai rencontrée. 

Rien ne t'obligeait à venir habiter mon jardin d'hombres et arbres morts, décombres et faux-décors. Quand j'y pense ! quel élan que le tien - quand personne n'était là pour te dire que tu avais (peut-être) raison ! Quelle confiance que la tienne, pour me l'avoir offerte sans l'exigence du retour ! 

Tu as épousé un homme blessé dont rien ne t'assurait qu'il guérirait, et tu l'as épousé dans un sourire. Tu m'as pris la main sans trembler. Tu as accueilli mon histoire, toute mon histoire, sans faire de tri, sans courroux ni tracasserie ; tu as accepté mon enfant à la santé délicate, et nos nuits blanches, et nos séjours à l'hôpital qui te laissaient seule et inquiète 

Tu as soufflé sur le passé d'une simple respiration, sans y penser ou seulement escompter. Sans jamais me demander de vider mes placards, ni achever de faire mes deuils, ni lever le voile qui recouvrait mes mystères. 

Tu es venue, simplement parce que tu savais et que tu sentais que je savais, moi aussi. Pour nous c'était largement suffisant. C'est exactement ça : j'ai su tout de suite, dans la douceur qui m'envahissait, que le sable de mes songes t'offrirait la terre qui te siérait. C'est cela aussi, l'amour : la confiance retrouvée, en soi, en l'autre, en un toi et moi.  

Je crois même qu'à force de t'aimer un jour je vais finir par me supporter...

Il y a neuf ans, je t'ai épousée, mon pavot bleu, échappée de ton Himalaya pour apporter une touche de couleur à mes nuances de gris. Le tableau de nos deux coeurs nous a offert un sourire mutuel. Alors, nous avons essaimé au vent délicieux, au hasard heureux, et notre famille s'agrandissant nous a révélé combien nous étions nous en plus d'être deux.

On dit souvent du pavot bleu qu'il est délicat et fragile. Ce n'est pas tout à fait juste : le Meconopsis betonicifolia garde au fond de lui ses secrets, voilà tout. Mais quand il se plaît, nulle éclipse ne résiste au bleu de son ciel, et les mauvaises herbes dansent à son pied sans parvenir à effleurer la finesse de ses chevilles. 

Sa couleur ne vous quitte jamais - pourvu que vous ne cherchiez pas à en capturer l'éclat.

 

Mon amour, 
l'aveu de ma tendresse, 
mon pavot bleu,

Mon Himalaya,

Nous avons célébré hier nos noces de faïence, et le jardin brillait de mille bleus pour me le souffler : chaque année que je passe à tes côtés est une promesse en même temps qu'un présent. 

Il y a - et il y aura encore - des mauvais vents, des mauvais jours ; mais il n'y a pas un seul matin sans mon sourire de t'entendre dormir près de moi.

Tu es la plus belle des énigmes et la fleur de ma vie. 

Je t'aime, c'est là le sel de ma joie.













vendredi 22 mai 2020

Le nom des fleurs



Si beau... et botanique : Iris graminea

Je t'apprendrai le nom des fleurs. 

Pas celles des fleuristes - tu les connais déjà.
Je t'apprendrai le nom des fleurs des champs, le chant des fleurs des chemins, dont le murmure survit aux chaussures.

Je t'apprendrai le nom des fleurs insignes, ingrates et merveilleuses, qui poussent sur les sols tassés par le pas des hommes, choses délicates que l'on piétine et qui se relèvent dans notre dos lorsque le soleil leur tend la main.

En ce moment mon fils repique dans notre jardin des matricaires discoïdes qu'il prélève sur le terre-plein qui jouxte son école fermée. Il a découvert que le feuillage de cette plante que nul ne remarque dégage un puissant arôme d'ananas. C'est un délice ! Elle s'épanouit dans les sols inhospitaliers que l'on gratte avec peine. Pareil exotisme sur une terre dure et revêche... Quelle ironie ! quelle magie ! mystérieuse, charmante nature !

Matricaria discoidea : ananas sur son lit de cailloux
J'offrirai à ton jardin d'indestructibles compagnes qui se ressèmeront encore dans cent ans, quand tes petits-enfants devenus grands-parents évoqueront ton souvenir au coin de ta fenêtre préférée.

Car tu as forcément une fenêtre préférée - n'est-ce pas ?

Donne-t-elle sur un rosier qui t'est cher ? Une clématite vive et folle qui te rappelle combien tu es heureuse ? L'ombre d'un arbre qui t'appelle pour la sieste ? Un fruitier que vous avez planté en famille pour fêter l'achat de la maison tant et tant rêvée ? Ou simplement la pelouse où jouent tes enfants ? Ce qui est sûr, c'est que de cette fenêtre tu aperçois une plante, quelle qu'elle soit. Une fenêtre, quelle aubaine - où se tenir seul(e) un instant, suspendu, pour y laisser filer le regard et l'esprit. Peut-être qu'en y regardant mieux en détails tu discerneras là quelque matricaire qui prospère, anonyme, loin des regards émerveillés que l'on réserve à la lavande : offre-lui le tien, de regard, dont je sais combien il réchauffe.

De ma fenêtre
Je t'apprendrai le nom de mes enfants ; je te dirai combien leurs mains dans les miennes ont offert à ma vie son interminable sourire. Tu me diras le nom des tiens dont la naissance m'est inconnue ; tu me raconteras ce que j'ai raté. Peut-être pleurerons-nous ensemble en silence, sans regret. Simplement pour célébrer les années rattrapées. Rattrapées par un fil. Le fil de l'amitié, qui se déroulait derrière nous sans que nous ne nous en aperçussions.


Le nom des plus belles notes
Je le sais : toute cette belle joie que j'écris au futur n'existera que si tu deviens mon amie, si je deviens le tien, si je brise le silence dans lequel tu m'as muré, si je contreviens à ce mutisme auquel j'ai acquiescé lorsque tu me l'as demandé. 

Depuis cette lettre par laquelle tu m'ôtas la langue et la plume, je t'écris une réponse que je recompose à l'envie, régulièrement, sans jamais l'envoyer. Je t'y refuse de perdre notre amitié ensevelie sous le reste - vécu jusqu'à l'abcès. Je sais qu'un jour viendra où je m'accorderai le droit de t'adresser ce signe, sans réel espoir de réponse, mais qui achèvera de faire taire mes regrets. 

J'aurai alors essayé de transformer le conditionnel en futur. L'amour fâné en amitié florissante. Comme le matricaire transforme la terre stérile en une délicieuse forêt d'ananas.

De l'amitié l'étincelle...
 ... la douce flamme - Meconopsis cambrica

La fleur au fond du jardin

Il y a, au fond de mon jardin, une fleur qui du regard des hommes ne connait guère la caresse - ni l'affront.  Au fond de mon jardin, un...