samedi 26 août 2017

Cœur de lin et les filaires des villes

L'homme, l'enfant, le seul bruit de la pluie


Vendredi il pleuvait. 

Pluie sur la ville
Ah ça, pour pleuvoir, il pleuvait

Toi et moi nous faisions face. Une blessure sur ta joue m'autorisait à veiller sur toi seule, une journée entière, pendant que ton frère et tes sœurs s'occupaient de troubler la quiétude du centre de loisirs. Nous partagions une matinée au temps étrangement suspendu. Fille et père, heureux l'un de l'autre. Conscient de leur chance. Attentifs à sa floraison. Nous savons qu'il faut prendre un soin infini des chances que la vie nous offre.

la petite fille au léopard
Un invité à notre table

Entre nous, sur la table : ma tasse de thé, ton bol de chocolat, un bouquet d'hortensias, le silence de nos sourires (et sous la table, bien blotti contre toi, ton petit léopard en peluche - que tu as logiquement appelé bébé chien). Rien d'autre ni personne. Seulement toi, moi, et la perspective d'une journée pour nous seuls. C'était à peine croyable.  Tu en as oublié d'avoir mal à ta joue. Car c'est malheureusement un fait établi, ma grande petite fille : nous sommes rarement seuls en notre monde, tous les deux.

Deuxième des sœurs copines, troisième et antépénultième enfant, tu es l'automne dans la succession des saisons. Une place qui n'autorise guère les têtes à têtes. 

sourire des yeux d'une petite fille
"Avoir l’œil qui frise" : illustration
Pourtant, tu te débrouilles à merveille pour sortir du lot. Il faut dire que tu es aussi et surtout le premier violon d'un quatuor des caractères bien trempés. Tu ne ressembles ni à tes parents, ni à tes sœurs, ni à ton frère, ni à aucune des personnes que j'ai été amené à croiser au cours de mes quelques décennies de fréquentation de cette chère terre. Non, tu ne ressembles qu'à toi-même. 

En botanique, on dirait de toi que tu es un genre monospécifique : composé d'une seule espèce. Vendredi matin, entre les gouttes de pluie, je t'ai dit que tu étais mon amborella trichopoda - l'unique merveille de ton genre. Tu as rosi de plaisir. Tu n'as aucun besoin de connaître la signification des mots pour comprendre mes compliments. Ton intuition perçoit chaque nuance d'amour dans ma voix. Et moi, je suis simplement heureux de découvrir chaque jour combien tu es différente de moi. 

Ma grande petite fille, vie singulière qui colore la mienne d'une teinte inconnue auparavant.

Vendredi il pleuvait et nous nous en contrefichions. Nous étions tous les deux et nous étions bien.

L'enfant, l'homme, et le silence des cieux


Vendredi il ne pleuvait plus. Nous avions fini de profiter de notre maison ; nous avons pris le large. Nous avons décidé de redevenir parisiens pendant une journée. Tu ne te rappelais plus Paris alors Paris t'attirait. 

Nous avons pris le train et tu t'es régalée du paysage, sans un mot, les yeux grands ouverts sur ce monde que tu aimes tant. Tu avais le regard embué de bonheur. Tu étais émue, toi mon enfant, toi qui dans la difficulté ou la douleur ne verse jamais une larme : dans ces moments, c'est comme si tu réfrénais tes pleurs pour contenir le malheur. Mais vendredi, dans ce train qui nous conduisait à Paris, tu savais pleurer - un quart de larme de joie.

Sans doute te protèges-tu, tout simplement. Toi qui as l'amour rare, prudent et précieux ; toi qui ne sais aimer qu’infiniment - lorsque tu t'abandonnes à aimer. Toi qui ne reprends jamais ce que tu donnes. Toi, mon enfant sauvage, mon louveteau au cœur secret, élevée comme si nous étions nous-même des loups, par mimétisme sans doute. Toi ma grande et grave petite fille dont le regard se plante profondément dans les yeux, jusqu'à les faire baisser. Toi qu'on n'approche qu'à pas de velours, pour se retrouver comblé par un autre velours, plus doux encore : celui de ton sourire à peine esquissé, qui fait danser tes yeux et pleurer les miens. 

Vendredi il ne pleuvait plus et moi je m'étonnais du bonheur toujours neuf d'être ton père.

le jardin des plantes, merveilleux massifs
Ah ça, pour ne plus pleuvoir, il ne pleuvait plus

Nous avons filé droit au jardin des plantes. Je t'ai proposé d'aller voir les animaux et tu as choisi de visiter le royaume des fleurs. Tu n'aimes pas plus que moi les bêtes en enclos. Tu préfères les croiser dans la forêt, la nôtre, celle qui jouxte notre jardin. Celle que nous partageons avec la sorcière née de ton imagination insondable. Tu lui as si bien donné corps que ta grande sœur a fini par la craindre. 

petite fille marche vers son destin de fleur
En avant, direction l'école botanique

Tu avais choisi de ne pas être accompagnée de tes deux amis imaginaires, Bé et Bu. Je t'ai demandé pourquoi. Tu m'as dit que tu n'avais plus besoin d'eux car tu avais à présent de vrais amis. Je t'ai demandé s'ils étaient dans ta classe et comment ils s'appelaient. Tu m'as répondu qu'ils étaient dans une autre école. Tu as ensuite précisé qu'ils étaient frère et sœur et s'appelaient Bné et Bnu. Tu as souri d'un seul côté pour me montrer que tu plaisantais - à moitié.

Depuis un an que tu es à l'école, tu as plusieurs amies de chair et d'os : les maîtresses ou les animatrices du temps libre. Parfois, elles parlent avec toi comme si tu avais leur âge. Et puis il y a cette petite fille de ta classe qui a réussi à t'apprivoiser et avec qui tu joues à aller sur la lune. Elle a de la chance de te connaître.

Soudain, toi et moi étions à nouveau seuls dans les allées du jardin des plantes. Et oui : à ta demande, Bné et Bnu étaient restés dans le mini-château de la mini-belle au mini-bois dormant, au cas où elle se réveillerait. Je crois que tu voulais simplement que nous fussions seuls, tous les deux. Je ne sais pas où tu vas chercher ta poésie lunaire. En fait, si : certainement sur ta lune imaginaire.

le jardin de l'imaginaire
Le mini-château de la mini-belle au min- bois dormant : ça ne s'invente pas. Ou plutôt si.
Nous avons estimé ensemble qu'il y avait beaucoup de trop de promeneurs qui contemplaient les roses et pris le chemin de traverse de l'école botanique. Nous en avons arpenté chaque recoin pendant une heure. 

Tu as humé la morelle faux jasmin et conclu qu'elle avait une fausse odeur. Ensuite, tu as paru te creuser la tête devant le filaire à feuille étroite. Après quelques secondes, tu as vu en lui la possibilité d'une cabane.
 
petite fille sent le faux jasmin et conclut à une arnaque
Vraie poétesse et faux jasmin

petite fille se creuse la tête d'une main adroite
Mais que diable pourrait-on bien faire de cet arbuste ?

Je t'ai demandé quelle était ta fleur préférée ; sans hésiter, tu es allée me monter un lin à grandes fleurs qui ne payait pas de mine. Tu m'as confié que tu aimais ses fleurs toutes simples. Moi, c'est ta simplicité, ta modestie, ta sensibilité que j'aime. 

L'homme et l'enfant ; la pluie


En fait c'est toi que j'aime, tout simplement ; toi qui es une fleur des prés sauvages venu adoucir un monde parfois cruel ; oui, toi, ma grande fleur de lin que j'aime fort, si fort, que le ciel s'en est ému. 

Il pleuvait à nouveau, vendredi, et nous nous sommes serrés dans nos bras sous une douce averse d'été.


27 commentaires:

  1. Magnifique ! C'est un privilège pour un Papa d'être seul avec son enfant.
    Vous avez fait un belle balade entre les gouttes.
    Bonne soirée

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    1. Bonjour,

      C'est privilège rare et précieux, alors j'avais envie de l'écrire. Le figer dans le mouvement des choses et des êtres. On prend beaucoup de photos de nos enfants ; j'en prends peu, mais j'essaie d'écrire leur portrait à ma manière. Je crois que la vie n'est jamais aussi belle que lorsqu'elle est une balade entre les gouttes.

      Bonne journée en retour,
      Geontran.

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  2. Votre poésie et votre amour pour votre enfant lunaire merveilleuse me laissent sans voix, la boule dans la gorge. Merci à vous pour cet très émouvant partage Géontran.

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    1. Ces quelques lignes me laissent également sans voix. Je suis très heureux d'avoir su partager un peu de cette imagination lunaire qui grandit à côté de moi. Je suis un père et un auteur de blog chanceux.

      Belle journée d'été,
      Geontran.

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  3. papa-poète et enfant-fleur? un très bel hommage à ta petite troisième née..
    bon dimanche Geontran à toi et à tes enfants!

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    1. Bonjour Catherine,

      Enfant-poète et enfant-fleur, oui ! Et papa chanceux. Merci de ton gentil mot. Je suis heureux d'être lu ainsi, et très touché.

      Bonne journée ensoleillée,
      Geontran.

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  4. j'ai écrit mon commentaire sans avoir lu celui de Maryline,vois comme tu nous apparais..

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  5. Ton billet respire l'amour pour cette petite. J'ai pris beaucoup de plaisir à te lire. On dirait que cette enfant sait voir beaucoup de choses déjà. Comme une grande sagesse déjà en elle que peu de gens ont.
    Je te souhaite une belle journée en famille.

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    1. Bonjour,

      Je suis très touché de ces mots. Oui, elle semble détenir une étrange sagesse. D'autant plus étrange qu'elle l'a acquise seule, en peu de temps. Je crois que chaque enfant détient quelque chose d'extraordinaire pour qui prend le temps de les entendre. C'est une chance, d'être parent.

      Je te souhaite une très belle journée,
      Geontran.

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  6. J'aime bien ces jours où la santé des enfants nécessite notre présence à leurs côtés. Moments en tête à tête, comme une parenthèse où l'on peut prendre le temps de discuter, se regarder vraiment :-)
    Cette petite a un côté sauvageon non ? J'aime bien ta façon de parler de tes enfants. Tu es dans le respect de leur personnalité. Bon dimanche Geontran

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    1. Oui, tu l'as bien perçue. C'est un sauvageonne au caractère bien trempé, mais d'une grande douceur. Je crois que nous partageons cette volonté de permettre à nos enfants de grandir librement. C'est si tentant de leur imposer une façon de grandir ! Mais je crois que ça vaut la peine de les accompagner dans leur chemin.

      Bonne journée. Elle devrait nous offrir une chaleur qui plaira plus à mes tomates qu'à moi-même !
      Geontran.

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  7. Je n'ai pas réussis à m'abonner à ton blog, peux-tu m'indiquer comment faire ?

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    1. Pour l'instant je n'en sais trop rien. Mais je vais regarder !

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    2. (Re)bonjour, Estelle,

      J'ai ajouté le lien "follow by email" sur la droite du blog.

      Bonne journée, déjà un peu étouffante ici,
      Geontran.

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    3. Merci ! C'est fait :-)
      Ici aussi, il fait très chaud dans mon bureau.
      Et je dois aller faire des courses ce midi, pas trop envie de prendre ma voiture du coup ;-)
      Demain, je crois qu'ils annoncent encore plus chaud.

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    4. Bon courage pour les courses : par cette chaleur, chaque pas est un effort, spécialement à l'heure de midi.
      Enfin... je suis absolument ravi d'accueillir ma première abonnée !

      A très bientôt,
      Geontran.

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    5. D'après ce que j'ai vu, beaucoup d'autres vont suivre ;-)
      A bientôt
      Estelle

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  8. Bonjour Geontran et merci pour ton passage sur mon blog, grâce auquel je découvre le tien. J'aime bien ta façon d'écrire et la sensibilité que je ressens dans tes billets. Bonne soirée

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    1. Bonjour Judith,

      Sois la bienvenue. Je suis heureux que mon blog te plaise et que tu y lises de la sensibilité. C'est un très gentil compliment.

      À bientôt, sur ton blog et ici,
      Geontran.

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  9. Jolie prose amoureuse, Geontran. Les sentiments profonds sont rarement partagés sur les blogs. Tes articles sont troublants.

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    1. Bonjour,

      J'ai grandi dans une famille où l'on ne disait pas les choses qui comptent. Aujourd'hui, je n'hésite pas à dire à mes enfants combien je les aime. Mais je ne veux pas les étouffer pour autant, alors je m'efforce de ne pas le leur répéter trop souvent. Écrire, c'est une façon pour moi de déposer cet amour paternel, pour qu'il soit présent sans nous envahir.

      Et aussi pour en partager la tendre étincelle, tant je la trouve jolie et joyeuse.

      J'aime le format des blogs, à rebours des réseaux sociaux où l'on s'étale volontiers en une courte poignée de lignes. Ici je peux être pudique et dire en même temps combien j'aime mes enfants, mon jardin naissant, mes fleurs, les animaux, la vie simplement. Et ici je peux partager, oui, c'est exactement ça : des sentiments profonds.

      Bonne journée ensoleillée et littéralement caniculaire,
      Geontran.

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  10. Tes enfants te liront un jour, avec grande émotion.

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  11. On sent bien toute la poésie du père se refléter dans l’œil attentif de sa petite sauvageonne.
    Un texte lucide sur un moment privilégié et rempli d’amour.
    J'ai adoré!
    Bon début de septembre, bise ♥♥♥

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    1. Bonsoir,

      Je suis enchanté de lire ton plaisir de lectrice ! Ma petite sauvageonne, oui, c'est exactement ça.

      Ce moment privilégié vibre encore en moi et ta gentillesse l'a ravivé. Merci.

      Je te souhaite une nuit douce comme la pluie qui tombe.

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  12. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  13. Bonjour Géontran
    J'ai quitté un moment mon jardin virtuel pour venir visiter le vôtre, un jardin rempli de jolis mots, d'amour et de fleurs, un jardin qui bat au rythme d'un coeur rempli d'amour...
    J'aurais aimé que mon père raconta la vie comme vous le faites, peut-être ainsi aurais-je pu l'aimer
    Belle et douce journée

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    1. Bonjour,

      Tu y es la bienvenue. Reviens, restes-y autant qu'il te conviendra. Ta plume respire la bienveillance. Je crois que la vie demande à être aimée ; au fond peu importe quand, pourvu que ce soit à l'instant.

      Je te souhaite un très beau dimanche.

      Geontran.

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