vendredi 28 septembre 2018

Belles d'un jour

À l'éphémère nul n'est tenu, évidemment. 

Certaines espèces de fleurs portent en elles l'allégorie du temps qui passe, nous emporte dans sa fuite, file comme le sable entre nos doigts. Comment ne pas souligner le lien particulier qui nous unit à elles ? Comment ne pas célébrer leur force incantatoire, de fragilité vêtue ? Cette force, cette fragilité, sont un peu les nôtres.

belle de londres
Voilà une Belle de Londres que n'aurait pas reniée Ronsard (Compassion - Harkness 1972)


De la rose de Ronsard aux lys d'Apollinaire, nos fleurs jumelles ont tissé le poème de la fuite du temps. 

Les belles d'un jour qui habitent mon jardin sont de cette trempe. En grec, on dit : hemera, le jour ; et kalos, la beauté. Dans la belle langue fleurie de nos esprits jardiniers, on les appelle les hémérocalles. 


Mignonne, allons voir si l'hémérocalle...

 


La vie d'une fleur d'hémérocalle s'étend des premiers frissons de l'aube jusqu'aux derniers frémissements du crépuscule. La veille, rien ne permettait de soupçonner le réveil imminent d'un bourgeon endormi ; le lendemain, la fleur flétrie, insigne, ne saura témoigner de sa récente coruscation. Car entre hier et demain notre fleur d'hémérocalle joue une représentation d'une rare intensité, que seule la singularité autorise. Chaque instant compte ; chaque sourire, éclat, reflet, est unique ! Comment ne pas être ému de notre héroïne tragique ? Comment ne pas tomber sous le charme de son costume, son jeu, sa vitalité ?



hémérocalle et oeillets d'inde
Hémérocalle Buttercup Palace et son public : œillets d'Inde, lobélies et acanthe spinosus


Chaque soir, l'actrice principale s'en va avec la pièce. Le soir suivant, une nouvelle étoile prendra sa place. Ainsi, un jour chassant l'autre, la pièce sera jouée dans le théâtre du jardin pendant toute la période de floraison.  

Show must go on ! 
Faner sur scène, à l'acmé de sa gloire, quel privilège !


Le bal des débutantes


Il existe de nombreuses hybridations d'hémérocalles : plusieurs dizaines de milliers sans doute. Elles sont souvent le fruit du travail de jardiniers amateurs, l'opération étant à la portée de toutes les mains délicates. Le résultat est plus ou moins exotique, excentrique ou sage, pastel ou aveuglant ; et beau, toujours... en plus d'être délicieux. 

Délicieux ? Certainement, car l'hémérocalle se révèle un met de choix pour palais fins et audacieux. 

hemerocalle et niwaki
Wow ! - et Miam ! (Hémérocalle Buttercup Palace)
 
Au japon, elle est un élément établi de la gastronomie. Bourgeon croqué d'une dent gourmande, fleur farcie, tubercule finement râpé, votre inventivité agrémentera ce cadeau du jardin. Pour vous donner une idée, la saveur de l'hémérocalle rappelle celle... de l'hémérocalle. C'est un goût unique, nouveau, qui demande à être apprivoisé mais offrira en retour de nouvelles sensations à votre gourmandise.


Mon bonheur passait - il a fui



Mon jardin naissant abrite deux hémérocalles : Buttercup Palace, qui rehausse de son jaune d'or le camaïeu de vert d'un massif d'armoises et acanthes ; et Crimson Pirate, qui promène la profondeur de son rouge en compagnie d'une joyeuse bande de dianthus Sooty aux accents nigrescents.

Inutile de vous dire que j'attendais avec impatience leur floraison, au début de l'été. La première a été dégustée en salade, et la seconde... et bien, la seconde s'est passée de moi. Était-ce la perspective d'être mangée ? Je n'en sais rien, toujours est-il que je n'ai pas été convié à sa première représentation. 

Comment l'ai-je su, si je n'étais pas là ? 
Et bien c'est très simple. Écoutez plutôt...

Mon aînée faussement exemplaire a pour habitude de traîner ses guêtres dans le jardin en rentrant du collège. Elle a ainsi tout loisir de piller sans vergogne - mais avec appétit - le potager de fruits rouges. Entre deux bouchées, elle admire les merveilles qui nous font l'honneur de fleurir nos plates-bandes.

Mlle Crimson Pirate... deuxième de la saison...
Un soir, elle me posa de toute son infinie candeur cette question : dis, papa, quelle est ce superbe lys rouge à côté des œillets ? Aucune idée, lui ai-je répondu, sincère et intrigué. Allons voir ! 

hémérocalle et oeillet
Et dire que je n'étais pas là pour la première !

Joignant l'action à la parole, nous conduisîmes nos curiosités respectives devant le spécimen qui avait eu la faveur de son regard. Hélas ! la pièce était terminée, le rideau clos, et l'actrice s'en était allée avec les viva de son public d'un soir : quelques bourdons, un scarabée, une poignée de fourmis, deux œillets au teint rougi par l'admiration.

À ce moment, je compris que j'avais raté la première floraison de Mlle Crimson Pirate Hemerocallis. 

La déception passée, j'ai compris autre chose, d'infiniment plus important : la nature se passe très bien de nous ; à la différence de l'Homme, elle n'a nul besoin d'un regard pour être belle.


jeudi 27 septembre 2018

Portraits de la faune sous la flore #2

Le ver de terre, la taupe et le rouge-gorge

 

entrée de la maison
La flore accueille la faune à l'entrée de notre monde

 

Le ver de terre,

 

" ? "

Je l'ai déterré alors que je bêchais. Il s'est étiré péniblement, à tel point que j'ai pensé l'avoir réveillé au milieu d'une sieste. Je lui ai présenté mes excuses, sans succès : lui s'est fait tout petit pour me signifier sa rancune. 

Il s'est ensuite allongé, allongé encore, encore, un peu plus encore ; pour finalement s'arrondir, jusqu'à se donner des airs de point d'interrogation. Devant mon silence, il a recommencé son manège, une, deux fois, avant de plonger sous terre dans une dernière calligraphie.

Ondulations calligraphiques

Tout de même, quel toupet ! Mais d'où lui vient un tel snobisme ? Et bien, c'est que notre oligochète courroucé est au nombre des alchimistes qui font de nos sols des terres accueillantes pour les vivaces de tout poil. Tout de même, Monsieur Geontran, tout de même !


La taupe,




Elle fait de la pelouse un champ de ruines. Ses monticules sont autant de points qui surgissent au milieu d'une phrase bien tournée. Ah non, ça ne se passera pas comme ça ! Si elle montre le bout de son nez, elle tâtera de ma bêche ! 


terre meuble à donner !
Une taupinière ? Non, une livraison de terre meuble !

Je guette devant l'herbe, immobile, attentif comme un chat. Soudain le sol s'agite. Une petite éruption troue le jardin. Des grumeaux de terre, d'abord, puis deux pattes larges comme des mains de paysan qui précèdent un visage de rien, tout nu et rose. Elle a cet air perdu qu'on seuls les êtres sincères. Ma rancœur disparaît en même temps que mes espoirs d'avoir un jour un carré de gazon soigné.

Maladroitement, je cache ma bête derrière mon dos et bredouille des excuses. Mon amie la taupe me fait le présent d'une grosse pelletée de terre meuble ! Et moi qui n'ai pas le moindre ver de terre à lui offrir en échange. Si j'avais su...

Et le rouge-gorge


J'aime jardiner seul.

Souvent, je jardine seul - ou presque, car un rouge-gorge me tient compagnie. Il joue à faire pétiller les graines que révèle le mouvement répétitif de mes mains. Je griffe, griffe encore, et lui mange et danse, sans se lasser. Il me suit comme on ponctue une phrase, en sautillant. 


Il rivalise de beauté avec le fabuleux aster "Asran"

Je rêve du tableau qu'il m'offrira lorsqu'il se posera sur une branche, au dessus d'un massif, à la façon d'un chapeau qui coifferait sans un bruit les cheveux de mon jardin. Lui rêve du ver de terre que je lui offrirai bientôt sur un plateau de feuilles mortes.


J'aime jardiner seul, avec pour compagnie la solitude complice du rouge-gorge.

samedi 22 septembre 2018

Les faussaires indispensables #1

Heureux qui comme Achille...


Je vous ai écrit la semaine dernière mon amour des ombellifères. Je souhaite aujourd'hui ajouter une vertu à mon panégyrique : la générosité. En effet, au-delà de leur cas personnel, les apiaceae m'ont offert de voyager vers d'autres sourires...

achillée millefolium en sa nature
Comme un défi à la route : les corymbes de l'achillée millefolium

C'est dans un souffle que leur ombelles ont transporté mon cœur jusqu'aux corymbes de leurs adorables fausses jumelles : les achillées.

Les faussaires indispensables


J'écris ici "fausses jumelles", par affection - oserai-je dire : par amour ? La vérité, c'est que j'aurais tout aussi bien pu parler de faussaires. 


achillée millefolium, bord de champ
Vue du ciel, l'achillée millefolium se donne des airs d'apacieae

D'adorables faussaires, oui ! Qui se donnent des allures d'ombellifères lorsqu'elles capturent le regard profane, fatigué ou lointain. 

Il faut reconnaître que leur exquise finesse confère à leurs inflorescences d'indéniables allures d'ombelle - les rayons en moins, l'effronterie en plus. Pour compléter l'illusion, elles semblent prendre un malin plaisir à fleurir entre une ciguë et une carotte sauvage.

Comme je le dis à mes enfants au détour d'une cueillette : Rien ne ressemble plus à une ombellifère qu'une autre ombellifère... exceptée peut-être une achillée !

Les achillées appartiennent en réalité à la famille des asteraceae.  Surprenant, n'est-ce pas ? Ainsi, ce que l'on peut prendre pour des fleurs minuscules sont des capitules composés de multiples fleurons. 

Cependant, si leur composition est complexe, leur allure est exempte d'artifice. Avec les achillées, pas de manière : elles sont d'ascendance modeste. Leurs sœurs de sève sont la pâquerette et la tanaisie.

La vertu des honnêtes plantes


Mes achillées, je ne les aime jamais autant que dans leurs formes botaniques, millefolium ou ptarmica. Non que la variété offerte par l'horticulture me déplaise, bien au contraire ; mais simplement parce que je suis ému de savoir que c'est la nature seule qui m'offre le cadeau de leur beauté sauvage. 

Je goûte sans me lasser au plaisir de les voir jalonner ma route. Quelle que soit la direction que j'emprunte, il se trouve toujours une achillée pour me rappeler ce que je dois à la terre. 


achillée ptarmica gros plan
Les mille pâquerettes de l'achillée crithmifolia

Surtout, je mesure ma chance de les trouver chaque fois que j'ai besoin d'elles et de leur magie blanche.

Je ne sais pas si vous le savez, mais l'achillée millefeuille aide à stopper les saignements. Il suffit pour cela d'en presser quelques feuilles entre les doigts et d'apposer le jus obtenu sur la plaie. Elle doit à cette propriété le surnom paradoxalement inquiétant d'herbe aux coupures. Les sœurs copines, qui s'y connaissent en matière de coupures et autres écorchures, peuvent témoigner de l'efficacité du procédé ! 

achillée millefolium en son champ
Toi, ma sentinelle, qui veille du haut de ton corymbe

Fleurs des chemins et des remblais ; fleurs des champs et des villages, de l'orée des bois, du fond du jardin et de mon cœur ; les achillées sont les sentinelles qui veillent sur mes enfants.

entre les doigts de l'enfant, la nature
Ceci est un cadeau de la nature à l'enfant qui parfois souvent se blesse

Elles sont aussi de merveilleuses plantes d'ornement. À mes yeux, elles symbolisent tout à la fois la modestie, la force et la fragilité conquérante. Elles incarnent le passage de l'été à l'automne, de la nature à la pépinière. Elles illustrent la passion du jardin, la tempérance du jardinier. Sa patience aussi, qu'il doit hisser à la hauteur de leur folle envie de courir dans l'herbe... Il faut bien le reconnaître : leurs rhizomes traçants ont raison du vide des plates-bandes, si bien qu'il est parfois difficile de freiner leur ardeur. Au fond, c'est une chance : elles sont les invitées indisciplinées qui offrent une petite touche d'abandon aux massifs trop stricts.


achillée millefolium terracotta et rose blue girl
Née de la main des hommes : achillée millefolium terracotta (et sa Blue Girl - NIRP 2008)

Mes achillées sont aussi charmantes lorsqu'elles caressent les chevilles des rosiers qu'au moment d'ensoleiller prairies oubliées et talus incultes.  

J'aime leur façon de se dresser vers le ciel comme pour le soutenir. Si elles n'étaient pas là, les nuages accompagneraient les feuilles mortes dans leur chute ! Heureusement, elles fleurissent jusqu'aux portes de l'hiver : à ce moment, le ciel peut bien nous tomber sur la tête, le jardin dort et le jardinier hiberne.

J'en ferais des pelouses, des bouquets, le nom de mon jardin ! Je les offrirais au vent - qui me les rendrait au centuple. Je les confierais à ma boutonnière ; je porterais haut leur impertinence !

Mais au fond je crois que si je les aime autant, c'est parce que les achillées illustrent parfaitement cette loi étrange que je fais mienne en même temps que je vieillis : l'ingrédient qui soigne nos coupures, au corps ou à l'âme, se cache souvent à nos pieds.

(J'amende cet article à mon retour de la fête des plantes de Saint-Jean de Beauregard, d'une simple photo - qui vaut mieux que tous les discours :


apricot delight et Pomegranate
Telles deux sœurs copines : achillées millefolium Apricot Delight et Pomegranate

Comment ne pas craquer, n'est-ce pas ?...)



 

mardi 18 septembre 2018

D'une phrase une fleur #1 - Tricyrtis macropoda nigra

Tricyrtis macropoda nigra



L'été, la neige est pourpre comme un flocon de fleur.


tricyrtis macropoda nigra du dessus



tricyrtis macropoda nigra macro



(Sa beauté complexe offre au jardinier amateur l'illusion d'être un botaniste averti. Malgré les apparences, le tricyrtis macropoda nigra n'est pas une orchidaceae mais une liliaceae, parfaitement vivace, très rustique et inratable... quand les limaces n'en font pas leur petit déjeuner !)

lundi 17 septembre 2018

Les saveurs du lundi

Aujourd'hui, j'ai décidé de partager avec vous une recette qui m'est chère. Il s'agit de mon célèbre velouté de lundi au dimanche. 


achillée et tanaisie sur soleil couchant
Un dimanche couchant...

Comme nombre de mes recettes, je la tiens de ma famille. Pas de ma grand-mère, comme souvent, mais de mon jeune, impétueux et adorable fils. Oui, je la tiens de mon tendre petit chef, qui la tient lui-même de son amour de la vie. Nul ne sait cuisiner les lundis comme lui ! 

Cette recette, bien sûr, vous pouvez l'adapter à votre goût, ou même l'oublier si vous n'en avez pas l'utilité. Certains n'ont pas besoin de recette pour accommoder leur lundi, là où d'autres, comme moi, ne refusent pas un petit coup de pouce au moment de plonger dans le bain glacé de la nouvelle semaine.

Du lundi...


Vous l'aurez deviné, l'ingrédient de base de notre recette est... le lundi. Tout simplement ! Vous noterez que c'est un ingrédient particulièrement disponible et bon marché. D'ailleurs, je le trouve un petit peu trop disponible, ce lundi. J'ai l'impression de le voir chaque semaine. Pas vous ?


roseaustin lady of Shalott
Arrosons donc ce lundi ! (David Austin Lady of Shalott)

Choisissez un lundi conforme à sa réputation : l’œil triste et le teint terne, au morne dessein et porteur du germe de l'ennui. Un peu comme... aujourd'hui, par exemple ! Aujourd'hui sera parfait ! Maintenant, prenez votre lundi dans vos mains, fermement, sans détourner votre regard de son aspect peu engageant.

Ne le grondez pas, c'est inutile : votre lundi n'a pas choisi de l'être. S'il avait eu le choix, il serait certainement devenu un dimanche ensoleillé ou un samedi oisif. Mais le destin avait d'autres projets pour lui, alors il n'a eu d'autre choix que de se glisser dans son costume sombre et étriqué. Pas étonnant après ça que votre lundi soit déçu et revanchard !

À présent, secouez-le doucement pour le débarrasser de ses ornements maussades. Ayez la main toujours tendre. Passez-le sous l'eau de pluie, délicatement, comme vous rinceriez un légume du jardin. À bien y regarder, vous verrez briller derrière sa peau terreuse la noblesse de son cœur.

Y a-t-il un dimanche sous ce lundi ?

...Au dimanche

 

Maintenant, il va bien falloir le cuisiner, ce lundi. Pour cela, un seul ingrédient suffit. Un seul, oui, mais pas n'importe lequel ! Une épice à la saveur inimitable, acidulée, douce et salée à la fois. Cet ingrédient, cette épice, c'est la fantaisie ! Attention, cependant : elle doit être de premier choix et d'une fraicheur irréprochable. L'idéal est de la récolter le dimanche soir, car c'est à ce moment qu'elle rayonne avec le plus de force.

Oui, le premier secret d'un lundi réussi, c'est un dimanche soir serein et joyeux.

Si l'on n'y prend  pas garde, le dimanche soir est souvent annonciateur du lundi. Et oui... il faut donner le bain aux enfants dès la fin de l'après-midi, préparer les cartables en avance, etc. Bref, il faut entrer dans son lundi avec une douzaine d'heures d'avance. C'est fâcheux.


carolyn knight rose by david austin
Dans le creux de notre main, la fantaisie (Carolyn Knight Rose - David Austin)


Notre recette consiste précisément à éviter ce piège. Ainsi, dès que frémissent dans l'air les premiers signes du lundi, le fiston me prend la main et m'entraîne au jardin. Nous filons courir entre les plates-bandes en riant, les boucles offertes au vent. Nous nous émerveillons de la beauté des roses, ramassons quelques carottes pour le dîner. 


roses ancienne andrée eve minerva
Belle comme un dimanche : Minerva (Martin Vissers 2004, distribué par André Eve)


Nous récoltons la fantaisie en même temps que nous la semons. Nous en remplissons nos poches, nos pupilles et papilles, notre cœur, nos rêves à venir. Surtout, nous nous amusons. Nous jouons comme seuls jouent les enfants ; nous jouons sans aucune préoccupation de l'heure qui suit.

C'est de cette fantaisie qu'il faut parfumer chaque lundi. 

Pour la dose, je vous laisse juge : à chacun sa sensibilité, son goût, ses envies, ses couleurs ! Certain vont la saupoudrer, la main légère et le cœur joyeux. Moi, je vide le pot. Et je m'assure ainsi de commencer la semaine légèrement, le sourire de mes meilleurs songes accroché à mes lèvres.


Cultiver ses dimanches... (physostegia van wassenhove, rudbeckias, crinodendron en pot)

Armé de son imagination, on peut déceler dans le plus ingrat des lundis un arrière-goût de dimanche.

Enfin, pour affirmer cette saveur, il suffit de répéter l'étape 1, celle du dimanche, sans relâche. À peine rentré chez soi, le lundi soir, il faut sortir, rire, cueillir, sourire et chanter, danser sans far, danser de joie.

Car le second secret du lundi réussi, c'est le lundi lui-même.

À présent je vous laisse : je dois profiter de mon lundi...




vendredi 14 septembre 2018

L'appel de (m)a nature

De la bouche des enfants


Ce matin, j'ai surpris une conversation entre les deux sœurs-copines. Alors que nous nous préparions pour notre petite balade habituelle, elles bavardaient nonchalamment en enfilant leur chaussure droite à leur pied gauche. La routine, quoi.



Black baccara, révélateur de secrets
  
Oh ! Loin de moi l'idée de les espionner, ne vous offusquez pas ! Simplement, les sœurs-copines ont coutume de beugler leurs secrets avec la discrétion d'une paire de loups-garous un soir de pleine lune : à moins de vivre avec un casque anti-bruit soudé aux oreilles, il est impossible d'échapper à leur sens aigu du commentaire. Pour le pire, parfois, et souvent le meilleur. 

Je vous livre verbatim le dialogue matutinal des deux frangines.

Cadette, à son aînée : "Dis, copine, tu sais ce qu'il fait comme métier, papa ?

Réponse de la sœur vénérable : Bien sûr, quelle question : Papa est papa [elle réfléchit, semble considérer la question]. Il s'occupe de nous, donc [elle fronce les sourcils, frappée par l'ampleur de la tâche]. Quel boulot ! Je ne l'envie pas.

Jeune sœur copine, dubitative : Mais, il ne fait pas que ça, quand même ? Quand on est à l'école, il s'occupe comment ? Il dort ? Il cherche des trèfles à quatre feuilles ?

Ancienne et sage sœur copine : Oui ; ça et d'autres trucs. Il taille, bine, nourrit, multiplie, repique, plante, arrose, arase, tond, greffe, bouture, sème, bêche... En fait, il est jardinier.

Jeune sœur copine, à présent convaincue : Ah oui, c'est vrai : il a toujours les mains pleines de terre et il marmonne des trucs bizarres en latin. Ceci explique cela. Merci copine. Dis, maintenant que tu m'as mise au parfum, si on jetait des cailloux sur la voiture ? "

Je vous épargne la suite de la conversation, qui peut se résumer à un débat (que j'ai personnellement trouvé fâcheux) sur le fait de savoir s'il fallait viser le pare-brise ou la vitre arrière-gauche de ladite voiture - qui se trouve être la mienne.

Mon chemin de traverse


En fait, l'information qui a retenu mon attention est la suivante : mes enfants me voient comme un papa doublé d'un jardinier. Ni plus, ni moins.


sentier de bord de mer
L'appel du chemin

Si mes filles ont choisi de me résumer à ces deux occupations - et par là d'oublier mon métier, car j'en ai un - c'est probablement parce qu'à leurs yeux il ne s'insère pas dans le puzzle de ma vie. Pour tout vous dire, je ne suis pas loin de partager leur analyse. 

Eurêka ! Sous le tas des feuilles des fausses évidences se trouve ma vérité. Je suis papa et jardinier. Jardinier et papa. Une maille à l'envers, une maille à l'endroit ; ainsi tricotent les vies épanouies.

carotte sauvage sur son talus
Si je tends l'oreille, je l'entends qui m'appelle


Dans les yeux de mes enfants, les choses coulent de source. Dans le bleu de leur iris, il y a cette affirmation : on doit être ce que l'on aime. Dans l'ébène de leur pupille, il y a cette injonction : va, cours, vis en résonance avec tes chères vieilles aspirations. 

Après tout, il n'y a pas d'âge pour retrouver en nous l'Ariane qui tissera le plan d'évasion de notre petit labyrinthe intérieur. Être papa et jardinier, oui, et l'être tout à fait - l'idée est à présent accrochée à une aspérité de mon esprit.

acer palmatum en pot
Vie en chantier - to be continued !

dimanche 9 septembre 2018

Les ombelles vagabondes

De peu de chose...

 

le torilis veille sur la ville
Torilis japonica veille sur le village

On ne me demandera jamais de choisir une fleur parmi toutes. Bien heureusement. Mais s'il m'était donné d'en emporter une, et une seule, pour m'en aller voyager dans les profondeurs d'une ville sans jardin, je crois que j'opterais, après une hésitation longue comme un jour de juin, pour une ombellifère. Les botanistes disent : une apiaceae. Je cueillerais donc une apiaceae, d'une caresse, en veillant à ne pas abîmer la plante. Je la choisirais au hasard et l'accrocherais à mon cœur. Au hasard, oui, car je les aime toutes. Sans exception. 

Je la renommerais aussitôt ombellifère - n'en déplaise aux érudits - pour les deux ailes qu'elle donnerait à mon âme. Des ailes qui me protègeraient du sable devenu béton, de la terre tassée par les immeubles, de la fureur des fantômes enfermés dans les couloirs du métro. Ma fleur entre toute m'offrirait son ombre minuscule, et je me promènerais le long des rues sans craindre ce soleil mêlé d'asphalte qui étreint les villes jusqu'à l'étouffement.

...naît la candeur...


Les ombellifères ont en commun une délicatesse naturelle et une âme de transformiste. Elles sont à l'aise sur le bord d'un chemin autant que dans un massif sophistiqué. Elles sont des fleurs de peu de chose et de beaucoup de grâce. 

petite ciguë dans le potager
Une petite ciguë, charmante, s'est invitée dans mon potager - danger !


Leur spectre s'étend de la gourmandise tranquille au danger vénéneux ; de la douceur d'une carotte sauvage, simple comme au saut du lit, les rayons en bataille ; à l'attraction vénéneuse de la ciguë, grande ou petite, empoisonneuse de philosophe et inspiratrice des poètes ; en passant par le charme musqué d'une angélique promenant sa saveur discrète dans un jardin de curé.



si belle, la carotte sauvage
Les très belles bractées (à la naissance des rayons) de la carotte sauvage

charmante... et dangereuse
Les non moins belles bractéoles (sous les ombelles d'ombellule) de la petite ciguë

Elles incarnent la spontanéité. J'aime savoir que le vent et le hasard seuls se sont entendus pour envoyer une graine d'ammi fleurir un carré de terre inculte de mon jardin où seule une vipérine avait osé pousser. Les ombellifères sont ainsi : on ne les plante pas, on les reçoit du vent.

ammi majus et vipérine
Reçu du vent : ammi majus, ami de sa vipérine
 

...de la candeur, naît la douceur


Merci, mes chères ombellifères, qui balisez chaque jour, de vos ombelles d'ombellule, le parcours au goût d'allitération qui me mène de ma maison à la gare. Un torilis d'abord, fin et perché ; puis l'une de ces berces qui blessent parfois la main qui la cueille ; un buplèvre en faux, enfin, qui n'a de faux que le nom. 

gracieux et adorable torilis japonica
Torilis japonica, à la silhouette chaloupée
heracleum sphondylium
Délicieuse heracleum sphondylium, berce commune
 
en faux ? non mais oh !
Buplèvre en faux. En faux ? Non mais oh ! et toi donc, travailleur du matin !

Oh ! il y a là de quoi oublier la parenthèse parisienne qui m'attend, pavée de rêve et d'évasion, jusqu'au moment du passage en revue effectle soir venu dans l'ordre inverse du matin. 

Où que l'on soit, il y a toujours un compte à rebours pour nous offrir de nous retrouver. 3, 2, 1, exit la ville, place à la vie ! 

jolie feuille comme un chêne
Que j'aime ta feuille, ma berce !

Car c'est bien la vie, la vie seule et la vie victorieuse, qui vient à pas d'ombelle embellir chaque seconde de chacune de nos journées. 

La vie, tout simplement ; la vie qui nous dit : heureux, les jardiniers, jardinières, passantes et promeneurs, flâneuses et vagabonds, qui savent voir les trésors qui éclairent chaque mètre de leur marche !

vendredi 7 septembre 2018

Portraits de la faune sous la flore #1

L'abeille (ou le bourdon)



Entrée
Entrée (Geranium Johnson Blue)




Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin...


... Je prendrais le temps de bourdonner au milieu des bourdons (ou des abeilles), crânement, pour profiter de l'air chargé de couleurs appétissantes. Je jouerais des ailes pour me poser sur la corolle de la fleur la plus alléchante. Je choisirais ma cible avec délectation ; je ferais la fine trompe, à la manière d'un amateur de vin déambulant dans les couloirs des Hospices de Beaune. Je tâcherais de deviner le nectar sous la fleur, le pollen sous la feuille. Je me dirais que le jardinier de ces lieux est un ami, et que je pourrais bien être la sienne en retour. 

En amie, je polliniserais quelque fleur au hasard de ma récolte : un prêté pour un rendu, une gourmandise contre un délice ; à moi les fleurs, à lui les fruits ! Comme le monde est bien fait quand on l'habite dans l'abimer !


Plat (salvia uliginosa)
Plat (salvia uliginosa)


Je dirais avec malice que, tout de même, ça change de la bourrache et du sureau qui peuplent les prés alentours. Je trouverais à ce garde-manger des airs de restaurant gastronomique, avec ses huit sauges à la carte, son carpaccio de scabieuse, sa salade en camaïeu d'ipomée relevées d'un sel de zinnia, suivie, pour digérer, d'une douce gorgée de géranium. Je m'enivrerais du parfum d'un abricotier posé sur un tapis de trèfle blanc, gazon négligé en mon honneur, comme un goûter sur une nappe.



Dessert (trèfle blanc)



Je feindrais d'y faire la sieste, et je retournerais au travail en bourdonnant un air entraînant. 


Un deuxième dessert pour la route (Zinnia Polar Bear)



Si j'étais une abeille (ou un bourdon) en mon jardin, résolument, j'emprunterais au printemps ses couleurs et sa joie. Je les lui rendrais à la nuit tombée, pour qu'il continue longtemps à moirer la lumière tamisée des terrasses. Je m'endormirais dans la langueur étrange des croassements de la berge noctambule.


Et une petite mignardise avec le café (ipomée carnaval de Venise)



Je ne dormirais que d'une aile. J'aurais le sommeil plein de rêves, et léger, pour m'assurer de me réveiller au premier rayon du soleil. Oui, j'aurais le sommeil léger, léger, léger comme un vol de nuit. Je le quitterais pour mon vol de jour, beau comme l'aube endormie. J'offrirais un petit, un tendre morceau de vie à ceux qui auraient le privilège de contempler la naissance d'un jour. Un jour de plus, un jour comme les autres, un jour unique, un jour de joie. 

Alors, je volerais à nouveau, jusqu'au soir épuisé.

Et puis...

... Je recommencerais !

(Pour la petite histoire, les bourdons, comme les abeilles, sont des apidaes, qui ne produisent qu'une quantité très limitée de miel, mais sont d'infatigables pollinisateurs de nos jardins, pour le plus grand bonheur de nos fleurs, nos fruits... et donc nos appétits. Le "faux-bourdon", lui, est le mâle de l'abeille ; il ne butine pas.)

D'une phrase une fleur #5 - Geranium 'Pink Penny'

Intimidé par l'automne, le jardin pique un far ; veines lilas et rose aux joues. Toute petite scène d'automne (Le geranium &...