samedi 9 février 2019

L'hiver allongé

Dans les bras d'hiver d'une encre de neige,



Je suis un jardin aux couleurs passées. 
Je suis un jardin percé de couleurs vives.

Je suis demi-teinte. Une face pastel, l'autre éclatante. Aucune ne me ressemble, seule existe la tranche, hésitante, suspendue entre les nuances. 

Je flâne entre deux saisons. 

Mais je ne suis plus entre deux voyages. Je suis descendu du train à la faveur d'un arrêt en pleine voie, en y laissant valise et raison. Alors je me tiens là, entre deux gares, un peu surpris par mon bref accès de courage. J'ai le cœur qui bombe du torse pendant que ma tête traîne des pieds.  



Je suis une cabane d'enfant abandonnée. Je suis un cabanon de jardinier habité par une âme d'enfant. On ne m'appelle plus jeune homme ; on ne m'appelle pas encore Monsieur. Si ma barbe grisonne, ce n'est que d'un côté. Je suis entre deux âges.




Je suis le bleu du ciel gris, le gris du ciel blanc ; je suis mon reflet dans l'eau sale. Je suis le vent qui décoiffe le jardin et le râteau qui le peigne. Je suis entre deux nuages.

Je ne suis plus vraiment en ville, pas encore à la campagne. Je ne suis pas installé là où je voudrais : dans le ventre de la flore. Pour le moment, je suis dans l'œsophage de mes temps sauvages, en transit dans mon terrain de fortune. Cachée dans cette petite étendue de nature qui m'a tiré par la manche pour que je fasse d'elle mon jardin. Qui a tiré le fil de ma passion jusqu'à détricoter mes aigreurs. Je suis entre deux cages.




Je suis cette plante qui attend d'être plantée, à l'étroit dans le peu de sa terre, coincée dans un pot de plastique étriqué aux épaules. 

Je suis une racine traçante, un rhizome en quête d'espace. Je suis aussi ce bulbe timide, cette plante en miniature recroquevillée derrière la frange de ses feuilles charnues.




Je suis le crocus qui croise l'hellébore. Le lève-tôt qui partage un café avec le couche-tard. La rencontre impossible de mes mondes intérieurs. Le fracas d'avec mon passé. La force des projets qui me réveillent tôt le matin, bordent mon lit le soir de feuilles fraîches et de fleurs séchées, au flanc frêle de mon sommeil. 

Je suis mon bureau en bazar, ma botanique qui traîne hors de ses étagères, ma boite à plantes qui attend le printemps pour inviter ses hôtes.




Je suis l'absence de réponse aux questions que je ne me pose pas. 

Je suis un rire perdu et mon sourire retrouvé.
 
Je suis l'hiver allongé au jardin.

12 commentaires:

  1. Coucou Geontran
    quel plaisir de retrouver tes jolis mots savamment mis en phrases naturelles et belles comme un printemps qui s'éveille
    Le mauvais temps créé le tumulte au jardin mais ça n'empêche pas les petites mésanges bleues de venir visiter leur futur maison ;-) et le vent qui souffle d'abondance ne freine pas leurs élans
    Passe un bon dimanche à l'abri et au chaud, ça vaut mieux que d'aller tenter le diable avec le vent et la pluie qui grondent là dehors et les bises ne feront que s'envoler à peine arrivées

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    1. Bonjour Chris,

      Oh, le vent et la pluie ne grondent qu’entre deux averses de soleil ! Je suis sorti un instant goûter l’air brassé et rebrassé par les rafales ; et ça fait un bien fou !

      Toi aussi, passe un bon dimanche, l’œil dehors, le corps au sec à l’intérieur !

      Amitiés aussi chaleureuses qu’hivernales,

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  2. Et tu es celui qui illumine ce dimanche tumultueux au bout de la terre avec ta douce poésie. Pour cela grand merci, çà fait plaisir d'avoir de tes nouvelles, j'aimerai bien un tout petit bazar comme le tien. Bon dimanche Géotran.

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    1. Comme c’est gentil, Maryline ! J’ai eu envie d’écrire, au milieu de mon hibernation, au sortir d’un déjeuner au jardin des plantes, et tes mots achèvent de me convaincre que j’ai eu raison de le faire.

      C’est vrai que mon bazar semble tout petit ? J’aime bien les tous petits bazars : ils sont jolis comme un coiffé-décoiffé !

      Heureux et doux dimanche, les cheveux dans le vent qui décoiffe !

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  3. Contente que tu sortes de ton hiver même si dehors les bourrasques nous rappellent que ce n'est pas fini. Je collectionne les plantes en pots aussi et j'ai du remords à les laisser dans de si petits contenants alors que tout à côté de beaux espaces s'offrent à elles, manque le courage de la jardinière... Une bien jolie cabane, pas complètement abandonnée des enfants qui y reviendront avec le printemps :-) Belle journée Geontran!

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    1. Merci Nathalie,

      Oui, j'ai une certaine faiblesse pour les plantes en pot. Mais je les cultive avec deux principes (que je respecte presque toujours...) :

      - Les plantes doivent être tout à fait rustiques car je ne les rentre pas en hiver. J'essaie ainsi de n'avoir que des vivaces parfaitement compatibles avec le climat.
      - Elles sont toutes destinées à connaître un jour la pleine terre.

      En attendant, elles magnifient ma terrasse avec un charme sans équivalent...

      Belle journée, Nathalie. Ici, le temps est clément et le moral du jardinier éclatant.

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  4. Bonjour Geontran, que ton billet de ton hiver allongé est beau. J'aime beaucoup le crocus qui croise l'héllébore. Que du bonheur et le printemps apportera encore sa palette.
    Belle journée avec mes amitiés.

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    1. Merci Denise,

      Le crocus et l'hellébore, qui se croisent par hasard (je n'ai pas planté le crocus), c'est toute la magie des saisons résumée en un tableau. J'ai presque pleuré de les voir ainsi réunis.

      Belle et douce journée,

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  5. Merci pour vos derniers commentaires. L'hiver sera bientôt derrière nous, et le jardin pourra se déployer à nouveau.
    Bonne journée.

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    1. Et merci du vôtre !

      Votre blog est un petit bonheur de lecture du jour.

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  6. La vie est compliquée, on ne peut pas demander que tout soit parfait. Au jardin les plantes veulent ou pas pousser, je me souviens de celles qui ont tenté de s'installer pendant une saison ou quelques années et qui m'ont dit Au revoir. Par contre d'autres que je n'ai pas plantées sont venues dire Bonjour et sont restées, longtemps ou pas. Bonne soirée et attendons encore un peu pour voir les fleurs exploser de joie dans les jardins.

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    1. Bonjour Elisabeth,

      Je crois que c’est cette imperfection qui est si parfaite !

      J’aime beaucoup votre dernière phrase. « (...) les fleurs exploser de joie dans les jardins. » : vous avez fait tenir le printemps entre une majuscule et un point. C’est bien cela, la poésie. Merci !

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