vendredi 31 août 2018

Les hortensias de Plouha (ou la mémoire des fleurs)


Hortensias en leur terre
Du côté de Plouha...
 
C'était il y a longtemps déjà. J'ai perdu une parcelle de mon âme dans un champ, du côté de Plouha.   

 

Plouha hier


Il faisait beau, juin s'éteignait, juillet s'annonçait merveilleux, dans mon cœur et dans le ciel. Il faisait beau et doux à l'ombre des pins. Je me sentais bien, si bien que rien ne pouvait m'inquiéter.

Pas même cet éclat de moi qui me faussa compagnie alors que je faisais la sieste. Pas même ce tout petit souffle qu'une rafale de vent emporta en silence.

C'était il y a dix ans.

Que n'ai-je remarqué cette blessure en moi, cette zébrure soudaine, porteuse d'un vide étrange, profond et invisible, semblable à celui que laisse le marque-page qui tombe du livre...! Que ne l'ai-je remarquée, et aussitôt recousue...!

Je ne sais pas pourquoi ni comment c'est arrivé. Je ne le saurai jamais, ni le comprendrai tout à fait. Car je n'ai rien vu du drame qui se jouait dans mon dos. Je ne ressentais rien d'autre que la plénitude des instants soyeux ; pendant qu'au même moment ma félicité à peine mûre vacillait sous l'effet de son propre poids. Jusqu'à choir de sa branche endormie. 

Les falaises d'un Plouha légendaire
Soleil & silence

Je me demande ce que serait devenue ma vie si je m'en étais aperçu sur l'instant, si je l'avais ramassé, ce petit bout d'âme, et remis à sa place. Sans doute n'eussé-je pas sacrifié les fleurs qui m'entouraient, une jonquille, une petite tulipe, qui avaient su percer ma neige au sortir de l'hiver, pour m'en retourner au béton moite et au bruit sourd de la ville.

Ce jour-là, à Plouha, il faisait clair et doux, et le soleil ne consumait que l'en-dedans, sans bruit ni fracas. Lentement et sûrement, comme la braise d'un feu sans flamme.

Pas un nuage, pas une âme
Luxe, calme et graminées

Aujourd'hui Plouha


Et voilà que dix ans plus tard, au détour d'un massif que je nettoyais, le sécateur vif et l’œil vigilant, j'ai retrouvé le fil de mes souvenirs. Il reposait sur la terre de mon jardin d'ombre et couleurs mêlées. Offert à ma surprise. Dans le bonnet de dentelles d'un hydrangéa, j'ai revu les hortensias de Plouha. Abîmés, délavés, érodés par les averses, fatigués par les voyages et les années, rosis par le calcaire parisien. Mais désormais gravés dans ma mémoire, là où je ne regardais plus - là où je ne savais plus regarder.

Serratas, epimedium, mahonia ; autant de madeleines

Comme s'invite un souvenir... semis spontané de verveine dans les bras d'un hydrangea arborescent


On ne remplace pas les falaises de Plouha, ni ne les oublie. Le miracle, celui de la vie, c'est de les retrouver dans un petit mètre carré de terre, à six-cents kilomètres de leur naissance. Dans un mètre carré de nous-même, que l'on avait abandonné à l'aplomb d'un mur fissuré.


Sépia d'hydrangeas paniculaires



Ce miracle n'est qu'apparent ; au fond, il est le reflet d'une évidence : la silhouette paniculée d'une fleur est un véhicule que n'arrête ni les kilomètres, ni les années ; encore moins les regrets.

La mémoire des fleurs flirte avec le fil de nos vies : d'une odeur émerge un souvenir ; d'une couleur, une histoire - la nôtre. Décidément, nous ne sommes jamais loin de nous-mêmes quand nous sommes proches de la terre, le regard enraciné dans les couches d'humus qui nous racontent.

Dix ans plus tard, j'ai décidé de retourner à Plouha, le temps d'une nuit et une journée. Admirer ses côtes escarpées, aux allures de pot de fleurs en équilibre sur une flaque d'eau capricieuse et immense. J'ai voyagé sous le soleil de juillet, le cœur cicatrisé. J'ai revu cette Bretagne que j'avais quittée sans adieu ni au revoir



Rien ne les arrête, pas même une haie de conifères...
Comme un bouquet sans vase


Là-bas rien n'avait changé, et au fond moi non plus. Les hortensias m'apparurent plus verts, plus bleus que jamais ; plus bleus que mon blues, plus green que mon spleen. J'ai pensé à Verlaine, à ses roses toutes rouges et ses lierres tout noirs ; à ses fruits, ses feuilles, ses fleurs et ses branches. J'ai songé combien tout se joue là ; se jouerait là, éternellement, dans les rencontres multiples entre mon regard versatile et la constante beauté du monde.

J'ai voyagé sans nostalgie. Mes souvenirs étaient là, à leur place ; seuls, leurs contours n'étaient plus tout à fait nets, leurs couleurs se teintaient du pastel qui précède le sépia. Mes souvenirs, enfin, devenaient des souvenirs.

Non, je ne saurai jamais ce que serait devenue ma vie si Plouha m'avait pris sous son aile. Mais ça n'a aucune importance.


Dentelle légère, let me introduce to you... Iyo Temari (Serrata)

Car je sais ce que m'offre mon maintenant, mon ici ; je sais l'absence comblée, arasée. Je sais le supplément d'âme que m'ont donné les chemins escarpés dont j'ai fleuri les talus jusqu'au cœur des hivers glacés, et par-delà les printemps fugaces, les étés brûlants et les automnes précoces.

C'était il y a dix jours, dix heures, dix minutes.

J'ai ramené de Plouha quelques images de l'océan, des fleurs et des ronces. Et, comme si elle était attachée à leurs épines, mon envie d'écrire. 

Avec elle, un enseignement : l'insouciance se perd certes définitivement ; mais l'innocence, elle, se rattrape par la manche.

10 commentaires:

  1. bon retour parmi nous, Geontran, tu étais parti ailleurs, mais les hortensias de Plouha t'ont ramené ici..
    très joli récit énigmatique, et aussi très nostalgique..mais certainement à la hauteur de tes souvenirs..
    bonne fin de semaine!

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    1. Bonjour Catherine,

      C’est un réel plaisir de te lire ici. J’avais oublié combien c’est important de partager les fleurs de son jardin.

      Plouha m’a ramené, en effet, comme le font parfois ces souvenirs avec lesquels on se réconcilie enfin. En tout cas, je suis vraiment content de revenir écrire, et pour de bon.

      Les mains dans la terre, toujours, avec un jardin qui commence à émerger des plans que je dessinais.

      À très bientôt.

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  2. Bonjour Geontran
    quel plaisir de retrouver tes écrits et tes textes harmonieux, sincères, empreints de ce charme de l'écriture et des jolis mots
    J'espère que tu nous raconteras à nouveau les histoires de ton jardin et que tu nous montreras au travers de tes photos les plans de tes nouveaux terrains de jeu, un an sans texte ce fut long
    @ bientôt de te lire
    Belle et douce journée

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    1. Bonjour Chris,

      Le plaisir de te lire est réciproque. J'étais surpris et très heureux de te lire ici à nouveau dès mon "premier" article. Oui, je vais à nouveau raconter l'histoire de mon jardin, régulièrement. Je crois que c'est important pour moi de mettre des mots sur les joies que m'offrent jardin et nature. C'est une manière de les partager - et de m'offrir en même temps un petit espace de liberté inconditionnelle.

      Doux et beau dimanche !

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  3. Coucou ! Contente de te lire :-)
    Et ces images de l'océan… il n'y a pas de mot.

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    1. Coucou Estelle,
      Ça me fait drôlement plaisir aussi de te lire. C’est vrai, les mots ne sont jamais à la hauteur de l’ocean. Les falaises de Plouha, c’est vertigineusement beau. J’avais oublié à quel point ça remet le bonheur en place :-)

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  4. Tes paysages - me requièrent d'une incarnation particulière - d'un silence dense lové aux clavicules - d'une mémoire instantanée d'ici-avant. Oui. Merci. Beaucoup.

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    1. Certains passages se passent de merci tant ils chatouillent, et le cœur, et sa mémoire. Je suis heureux de te lire, Marc. Et surpris, ce qui ne gâte rien !

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  5. Bonjour Géontran,
    Quel plaisir de te lire à nouveau! Je sens comme ton coeur est toujours attaché à la Bretagne et comme tu as su bien choisir les photos qui montrent sa beauté. Les vertus du jardin sont innombrables et que tu cultives dans le tien, quelque part en région Parisienne, des hortensias symboles de notre région, te fera toujours revenir par ici:-)

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    1. Merci ! Et quel plaisir d’écrire à nouveau ! La Bretagne nous rattrape toujours par le cœur. C’est vrai, j’ai tout de suite, sans même y penser, planté un hydrangea lorsque j’ai emménagé. Un petit coin de Bretagne niché dans le creux de l’Ile de France. Comme une minuscule ambassade !

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