jeudi 31 août 2017

La pensée et les hématies


Ce soir, ma toute jolie grande fille, nous sommes allés marcher dans la nuit parisienne. Tu m'avais accompagné pour visiter une exposition mais une obligation nous a retenus. Tu ne m'en as pas voulu, comme à ton habitude. Je n'ai jamais vu l'ombre de ta rancune. Toi qui aimes glisser dans l'obscurité, tu n'es que lumière.

petite fille dans la lumière de l'ombre
Sans obscurité, point de lumière

Le jour dans la nuit


Je crois que tu as compris très tôt que la vie est une succession d'imprévus.

Il faut dire que, te concernant, l'imprévu devait être pressé tant il fut en avance. Un peu trop à mon goût quand j'y pense.




Tu n'avais pas six mois quand tu es entrée dans ton hiver, à l'automne. Je ne le savais pas encore, mais ton hiver à toi durait quatre saisons.  

Tout était en toi, dès le début, dans l'assemblage subtil et mystérieux de tes gènes. Un peu de moi, un peu de ta mère, quelques formules magiques, et la nature hasardeuse donnait corps à ta singularité. Toi entre mille. Toi et tes hématies qui refusaient de fleurir, ton sang comme une terre aride, ta pâleur de lys, ton regard grave et pénétrant. Ce n'était pas le regard d'un enfant. C'était le reflet d'un corps à bout de forces.

Il y a un peu de feu et beaucoup de neige dans tes yeux. Pas de cette neige qui éteint les flammes, non, mais de celle dont on fait les igloos

Et puis il y a ton sourire, prêt à bondir. Ton sourire qui n'est apparu qu'après ta première transfusion. Au terme de laquelle, le coude bleu et le teint rose, tu as souri à la manière d'une pensée qui éclot. Une pensée avec un cœur de soleil, jaune vif, comme une tête d'épingle scintillante ; une pensée aux pétales qui s'éclaircissent à mesure qu'ils s'éloignent de leur seuil. Tu as choisi de grandir malgré les mauvaises herbes à ton pied. Telle une Pensée sauvage (et têtue). C'est depuis toujours ta fleur préférée : celle des âmes réfléchies, brodées dans le souvenir de leur naissance, aptes à se ressemer à la faveur du vent. 

l'oeil gauche grave
Ombre et lumière
Je ne sais pas où tu l'as trouvé, ce vent qui te porte vers la vie. Ni où tu le trouves encore. Personne n'en sait rien.

Je sais simplement que je n'oublierai jamais ce matin de mars où l'on m'a dit d'un air gêné de profiter de chaque jour, de chaque heure passée avec toi ; ni cet après-midi de mai où tu m'as dit, toi, d'un seul regard, que non, c'était faux : nous profiterions longtemps de la vie. Aussi longtemps que dure la vie, tout simplement. 

sourire des yeux
Lumière d'ombre

Alors le temps a repris son cours ; alors mon cœur qui se retenait de battre a repris sa musique, allegro, comme un écho au tien qui bat si vite. Tu étais née pour la deuxième fois - et moi avec. Je n'avais plus peur. Pourquoi avoir peur à ta place ? Tu n'as pas peur, toi. Tu as regardé la mort sans trembler ; tu l'as regardée comme une vieille amie à qui tu n'ouvrirais pas la porte

Tu la portes en toi - comme nous tous, en fait. Tu n'as pas besoin de feindre d'ignorer : tu as apprivoisé la peur. Tu connais la juste distance.

Tu connais la douleur muette et les cris silencieux. Tu connais la faiblesse qui cloue les mouvements. Et tu sais mieux que quiconque la douceur de respirer. Tu sais l'amour au-delà de tout. Tu sais le présent et le présent seul, comme la brise dans les cheveux. Tu sais la joie, fidèle et entraînante.

Tu la sais et tu la partages. C'est de toi que j'ai appris cela : ressentir une joie vraie vaut beaucoup mieux que l'idée du bonheur. 

J'ai emprunté un peu de ton courage, pour ensuite te le rendre, à petite dose, quand tu en avais besoin

Nous étions toi et moi. Toi ; et moi comme une ombre bienveillante sur laquelle tu dormais, mangeais, pleurais, apprenais à rire. J'ai grandi avec toi. Tu m'as appris tellement ! J'avais tant à désapprendre ! On te dira peut-être le contraire, mais en réalité les adultes ne cessent jamais de grandir - à condition de savoir se baisser pour entendre les leçons des enfants. Les adultes sont des êtres en devenir. Ils ne sont rien d'autre que des enfants qui se sont oubliés en chemin.

C'est en écoutant le souffle de nos enfants qu'on retrouve le nôtre. Je crois que je respire en même temps que toi, ma grande fille, si bien que parfois je suspends ma respiration un instant pour entendre la tienne

Je me rappelle ce temps où nous étions deux dans notre appartement trop grand. L'absence de meuble, le vide que nous avions rempli de nos rires.

Et puis un jour tu es devenue une grande sœur.  Ma grande, ma toute petite, mon adorable moyenne, tu es à la fois ma fille unique et l'aînée d'une fratrie heureuse, si heureuse de t'avoir. Tu réconcilies les contradictions et maries les contraires. Tu es un trait d'union entre les mondes. Ce petit point dans lequel réside l'harmonie. 

petite fille dans l'ombre de l'épicée
Dans la force des feuilles d'été

Le jour de nos nuits


Ce soir, nous sommes sortis et il faisait déjà nuit. Tu avais toutes les raisons d'être déçue et tu étais heureuse. Nous irions à l'exposition samedi matin, voilà tout. Tu aimes la nuit, les nuits pluvieuses, la pluie qui tombe sur la ville. Tu aimes la ville, la pluie et la nuit. La toute première goutte illumine ton visage d'un sourire léger. La seconde te fait rire. Lorsque la troisième atterrit sur ton front, l'air frémit de ta joie.

Ce soir, une longue averse est venue à ta rencontre. Nous avons marché tout doucement, sans parapluie, au rythme qui te plaît. Tu as pris mon bras dans ta main comme tu le fais toujours - ce bras qui t'a longtemps portée. Tu n'as plus l'âge d'être portée, mais tu aimes ce contact simple : ta main qui enroule mon bras, juste au dessus de mon coude, fort et doucement en même temps. Quand tu es fatiguée, je t'aide dans tes efforts. En retour, tu m'offres le plaisir simple de déambuler. Tu me rends à ma tranquillité égarée - moi qui cours tout le temps sans raison. 

Quand tu étais bébé, c'est mon cou que tu serrais fort, très fort, le nez collé à ma joue. Aucun vent n'aurait pu te décrocher et rien ne m'aurait fait te lâcher. 

Ce soir, à l'heure où j'écris, il pleut encore et tu es là, à côté de moi, à écouter par la fenêtre ouverte tomber la pluie. Tu as rompu notre silence pour me dire que tu aimes m'entendre frapper les touches du clavier, régulièrement, comme pour accompagner la pluie. Pour me dire que tu aimes être avec moi pendant que le reste de la maison dort. Pour me dire que tu aimes quand notre chienne dort à nos pieds en toute confiance. 

la petite fille et le berger allemand
Vous c'est vous, et c'est aussi elle et toi

Ensuite, tu as dû penser que tu avais été trop sérieuse ; alors tu m'as dit qu'en croisant un chien, un cochon et un mochi (pour ceux qui ne le savent pas, c'est un petit gâteau japonais à la farine de riz) on pourrait peut-être obtenir un cmochien. Je t'ai dit que c'était finement imaginé, que ça tenait debout et que nous devrions essayer... et puis j'ai ajouté en chuchotant que moi aussi j'aime être avec toi, la pluie et le temps qui se fige.

Oh, mon enfant, je serai toujours là ! Même lorsque tu auras grandi et que tu voleras de tes propres ailes, de tes ailes de petite fleur des villes, je serai là - au loin. Je serai là, pour toi, dans chacune des gouttes de pluie qui tomberont tendrement sur ton front. Je serai là, aussi discret que tu le souhaiteras ; et je serai heureux de te savoir heureuse loin de la maison. Je serai joyeux de te savoir libre. 

Tu es d'ores et déjà libre, de cette liberté qui à la façon du vent dans la voilure des pensées fait voler les graines d'hématies. Aux quatre points cardinaux, jusqu'à faire fleurir ton sang, un peu, juste un peu ; mais passionnément - à la hauteur de ta folle envie de vivre. 

Mon enfant, pensée sauvage qui prospère entre les pavés comme en terre humifère. Ma toute petite devenue grande si vite - avant même de grandir. 


balançoire, lecture, petite fille et temps qui passe
De l'utilité d'une balançoire : bercer la lecture

Aujourd'hui tu t'apprêtes à entrer au collège. Tu es curieuse et douée. Tu es vive, tu réfléchis vite. Tu dévores des centaines de romans qui semblent avoir été écrits pour toi. Tes trésors de persévérance t'ont offert de transformer la fragilité en don. 

Tu es éprise de justice. Tu prends instinctivement soin des plus fragiles. Tu sais les approcher, intuitivement ; tu sais leur parler, leur redonner confiance. Ta soif d'apprendre est sans fin. Tu vas plus vite que ta propre lumière. Ce rythme, ton rythme, contredit parfois celui de ton corps. Alors ça te fatigue un peu. Ce qui m'étonne le plus, c'est ta faculté à savoir exactement à quel moment te reposer, te retirer en toi-même ou simplement dormir. Cette connaissance que tu as de toi-même ne cessera jamais de me surprendre. 

Ta lumière est celle de l'aube, mon enfant. Tu es telle un clin d’œil que s'adressent lune et soleil : tu t'endors et te réveilles au même moment.

Il paraît que nous nous ressemblons étrangement. Tu termines les phrases que je commence et inities celles que j'achève. Nous mettons jusqu'aux virgules au même endroit. Et nos rires très légers achèvent de ponctuer nos mots. Mais nous sommes conscients de notre profonde altérité et nous en amusons. Nous le savons : nous sommes aussi différents qu'on peut l'être ; et pourtant nous sommes semblables, comme deux gouttes de pluie. L'harmonie s’accommode des contradictions, n'est-ce pas ?

petite fille qui se hisse sur la toise
Grandir, encore et encore

Je pourrais parler de toi des heures, ma grande, mais des heures ce ne serait pas assez. Tu connais la vie mieux que moi car tu en as arpenté les limites. Je ne prends pas beaucoup de photos de toi, comme s'il fallait vivre chaque seconde. Parce que chaque seconde passée avec toi est une éternité de chance. J'aime tout mes enfants également, tu le sais ; mais c'est bien toi qui m'as fait aimer la vie passionnément. Tu as réhabilité mes rêves perdus en chemin.

Ce soir, tu es allée te coucher, laissant un vide sur le fauteuil où tu lisais. Alors j'ai arrêté d'écrire et je suis allé t'embrasser sur le front pour protéger tes rêves - à ma mesure.


14 commentaires:

  1. ton texte est plein d'amour et de poésie, ta grande fille est très chanceuse d'avoir un papa tel que toi, et quel bonheur pour toi aussi d'être le papa de cet enfant..
    un jour je te dirai pourquoi les larmes me sont venues..
    bonne journée Geontran à bientôt

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    1. Bonsoir Catherine,

      Oui, j'ai la chance et le bonheur sans limite d'être le papa de cette enfant sensible, un peu mystérieuse et rayonnante. Elle est une très grande partie de ma vérité.

      Merci d'être venue nous lire. J'ai été à mon tour très ému de lire ton émotion.

      Bonne soirée,
      Geontran.

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  2. Nous avons tous nos histoires tragiques semble t-il. J'avais une boule dans ma gorge pendant la lecture, parce que cela m'a rappelé un épisode de ma vie moi aussi.
    Geontran tu remues beaucoup de choses en nous avec tes articles. En tous cas, depuis que je te lis, beaucoup de souvenirs ressurgissent...
    Moi aussi, je dis à mon aîné depuis qu'il est tout petit que j'apprends à être parent avec lui :-)
    Belle journée

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    1. Bonsoir Estelle,

      Oui, le tragique façonne souvent douceur et force mêlées.

      Je dois à ma fille, à son histoire, à la confiance aveugle qu'elle me faisait dans l'épreuve, la seconde naissance de ma personnalité. Et la découverte de bien des choses qui n'existaient pas en moi auparavant. Le jeune homme un peu perdu que j'étais devenu vivait à contresens de sa sensibilité. La naissance et la vie de L. m'ont rendu à moi-même, et appris à devenir père.

      J'aime beaucoup te lire quand tu évoques tes enfants et plus généralement l'enfance. Je retrouve beaucoup de mes convictions et de mes sentiments de parent. Tu as l'air très apaisée et pleine de questions en même temps.

      Je te souhaite un belle et pluvieuse soirée. J'entends la pluie battre la pierre et c'est le son le plus doux du monde.

      Geontran.

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    2. Bonsoir Geontran,

      Beaucoup des choses que tu dis, je pourrai les dire moi aussi. c'est marrant de voir ces similitudes chez quelqu'un qu'on ne connaît pas.

      Tu m'as fait sourire lorsque tu dis que j'ai l'air apaisée et pleine de questions en même temps. Rien n'est plus vrai. Mais c'est récent.

      Il y a eu beaucoup de "tumultes" avant d'en arriver là ;-)
      Aujourd'hui, la quarantaine entamée, je goûte à la sérénité. Mais pour ça je m'impose une discipline indispensable : le yoga au quotidien.

      Et parallèlement, je me remet en question sans arrêt. C'est parfois épuisant. Mais je n'oublies pas ce que disait Socrate : "Je sais une chose, c'est que je ne sais rien" ;-)

      Belle soirée Geontran
      Demain c'est un grand jour pour nos petits :-)

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    3. Bonsoir Estelle,

      C'est vrai, c'est marrant ; car la réciproque est vraie.

      Comme toi, j'ai bien des tumultes dans ma besace. Comme toi, une discipline touchant parfois à l'ascèse me tient à l'équilibre. Mes promenades solitaires quotidiennes dans la forêt en font partie. Chaque soir, quelque soit le temps, je sors, grimpe au pas de course la pente la plus raide de mon cher bois des roches ; et là, dans un coin que j'imagine connu de moi seul, je m'assieds en tailleur, les sens en éveil, l'esprit libéré des pensées.

      Je goûte depuis peu de temps à un réel apaisement de l'âme, sensiblement au même âge que toi. Je le vis intensément et doucement à la fois.

      Tu as infiniment raison de te fatiguer à te réfléchir sans cesse, car tu sais traduire le fruit de ta pensée dans tes actes quotidiens : c'est cela, la vraie remise en question. C'est l'essence de la liberté. Je lis cette liberté dans beaucoup de tes mots.

      Demain oui, est un jour particulier. J'y pense, mi-impatient mi-nostalgique, mais fort d'un inénarrable optimisme, sur ma terrasse, sous la pluie qui tombe tout doucement. Ma petite L., que j'ai élevée seul, rentre au collège. Elle est grande, ma petite enfant. Comme tu le dis, c'est un grand jour pour nos petits. Et pour nous - qui ne sommes jamais vraiment grands, n'est-ce pas ?

      J'ai toujours aimé la pluie. Ce soir je l'aime particulièrement.

      Je te souhaite une très belle nuit, une journée de rentrée douce et sereine. À très bientôt,
      Geontran.

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  3. Quelle magnifique déclaration d'amour ! Quelle chance a cette petite (jeune) fille d'avoir un tel père !
    Je lui, vous, souhaite, des globules rouges en pleine forme, des nuits douces, des gouttes de pluie ensoleillées...

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    1. Bonsoir Yanne,

      Merci, tout simplement. Les nuits douces sont peu à peu venues remplacer les réveils agités. Il y aura toujours en moi la crainte mélangée à la confiance. Cette confiance, c'est la sienne. Je l'ai reçue de son regard. Je l'accepte, et j'accepte d'oublier parfois ma peur. Je crois que j'ai apprivoisé ce paradoxe. Comme ça, sans savoir trop comment. C'est étrangement doux comme sensation.

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  4. J'ai moi meme connu l'angoisse des hématies et je connais encore ... et je suis devenue une "" Adulte "" avec !!
    Que peut il se passer dans la tete d'une enfant aussi forte soit elle quand le sort s'acharne sur son petit corps ?
    Ta fille va devenir plus forte , plus combattante de jours en jours pour vivre !!
    Elle a un Papa en or , une famille qui est la pour elle a chaque instant dans son combat ... c'est une guerrière !!
    Ta fille a vécu des moments difficiles mais c'est ce qui fait sa force aujourd'hui .
    Belle soirée à vous ...

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    1. Bonsoir,

      Lire l'angoisse des hématies de la plume d'une adulte, c'est curieusement encourageant. Car ça montre qu'on grandit avec. On grandit, voilà tout, et c'est beau et réconfortant. Merci infiniment de nous l'avoir écrit. Je soupçonne qu'elle n'est pas la seule à être une guerrière.

      Douce nuit, à bientôt !
      Geontran.

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  5. Tu, elle, vous, et ta plume nous submergent d'émotion !Quelle belle image de l'amour parent-enfant,enfant-parent tu nous offres là. C'est tellement beau et poignant à la fois mais aussi heureusement plein d'espérance. En plus tu as la poésie des mots Géontran et ce n'est pas donné à tout le monde. Merci de nous le partager ce grand amour, qu'il vous ressource toujours.

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    1. Bonjour Maryline,

      Les grands amours sont encore un tout peu plus grands quand on parvient à en partager quelque infime partie. Merci de tes mots élogieux et de ton émotion déposée ici comme la rosée sur la feuille.

      Je te souhaite un très beau dimanche,
      Geontran.

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  6. Je suis également très émue de cette belle lettre à votre enfant, de l'amour qui s'en dégage, des souvenirs difficiles et heureux qui font d'eux ce qu'ils sont et de nous ce que nous sommes. C'est magnifique, vraiment. Merci

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    1. Bonsoir Agathe,

      Merci en retour de nous avoir lus, de l'avoir lue, elle - que j'ai racontée telle que je vis à ses côtés. Oui, ces souvenirs et ceux que nous écrivons sont ce que nous sommes et devenons.

      Je te souhaite une douce nuit,
      Geontran.

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À rebours (ou la retrospective)

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